De l’hiver 2023 à l’été 2025, Ryoko Sekiguchi tient un journal qui suit le rythme des saisons et se déploie à Venise. Au creux de ce livre : un herbier. Venise, millefleurs emprunte son titre à la technique du millefiori, ce motif particulier qui, sur la faïence ou le papier, « crée des volutes en forme de fleurs et de nuages ». Le livre procède de la même manière : il juxtapose, superpose, fragmente le réel pour le recomposer en beauté.
Poétesse, Sekiguchi a traduit la prose de Jun’ichirô Tanizaki, avec Dans l’œil du démon, ou Louange de l’ombre, notamment. Il y a ce petit livre aux Éditions de l’Épure aussi raffiné que savoureux, écrit à six mains, Le nuage, 10 façons de le préparer, ou Nagori, qui évoquait, dans une économie industrielle, la nostalgie du goût des derniers fruits de la saison. Les ultimes mots de ce livre reviennent à l’esprit en lisant Venise, millefleurs : « les saisons sont la plus belle chose qui existe dans ce monde ».
Ici, il s’agit d’entreprendre une investigation poétique sur une ville-musée, usée par le tourisme de masse, usée par les clichés par lesquels « tout a été dit », et de voir comment contourner les images stéréotypées. Sekiguchi répond par une véritable méthodologie poétique grâce à la rencontre d’un objet intrigant, un herbier confectionné par une botaniste non professionnelle au cours de la première moitié du XIXe siècle, sans doute comme passe-temps. Lorsque l’autrice touche ce livre, elle entrevoit la présence presque fantomatique d’Ilaria, ancêtre de son amie et hôtesse Livia : « c’est à cet instant-là que naquirent les mots qui sont écrits là ».
Avant cette rencontre, les idées flottaient, et il semblait impossible, littérairement, artistiquement, d’appréhender la Sérénissime. Mais cette présence spectrale devient par la suite une obsession pour la narratrice et l’herbier s’anime. Sekiguchi n’est pas botaniste, contrairement à la mère d’Italo Calvino, Eva Mameli Calvino dont on apprend qu’au début du XXe siècle elle fut « fondatrice de la Société italienne des amis des fleurs en Sardaigne ». À travers l’herbier d’Ilaria, une intimité secrète se noue avec cette ville, et nous l’appréhendons différemment, au-delà des apparences, du cliché et du kitsch. Comme souvent chez l’autrice japonaise, on retrouve « l’aspect organique de l’instant », et chaque page grâce à cet herbier devient un point d’entrée vers une Venise qui cesse d’être une image figée pour redevenir un organisme vivant.

La structure de l’herbier se répète : une date, une note météorologique, puis un poème. Sekiguchi relève, dans le soin qu’Ilaria porte aux plantes, une attention profonde à la nature : dessins de calices, de nervures, plans de quartier où elle a effectué ses collectes. Elle entretient à quelques siècles d’intervalle des échanges épistolaires avec elle, crée en parallèle son propre herbier, en se demandant pourquoi telle histoire a été consignée, telle feuille relevée ; chaque détail est propice à un champ d’exploration poétique. Dans ce livre, la création ne se sépare pas de la marche, de la main qui cueille, de l’œil qui suit les nervures d’une feuille ou les fissures d’un mur.
Venise, millefleurs se transforme en journal de création, carnet de plantes, composé de matériaux hétérogènes : fleurs séchées, dates, poèmes, lettres, données historiques, souvenirs de marché, notation d’« odeurs de la verdure dans l’air ». L’écriture les rassemble, non pour les unifier, mais pour laisser apparaître ce qui circule entre eux. L’herbier devient un musée des valeurs sentimentales, un dispositif de transmission et répond à cet enjeu : « transmettre les belles choses et les idées émouvantes réalisées par mes contemporains à ceux qui viendront après nous ». Comme dans son livre Héliotrope, on rencontre l’idée selon laquelle le nom scientifique des plantes, des fleurs est en soi un poème, de la rose de Gorizia aux myosotis, du laurier-rose au micocoulier, de la glycine au saule pleureur, jusqu’aux ginkgos, eucalyptus et camphriers.
Venise est mise en relation avec un autre archipel : celui du Japon. Ainsi est évoqué un artiste, Atsunobu Kohira, originaire d’Hiroshima et membre du collectif d’artistes Ckinoco, qui a recensé ce qu’on appelle le « patrimoine irradié ». Sekiguchi relève dans son propre herbier que certains arbres ont survécu à l’explosion de la bombe atomique, alors que la température à la surface de la terre a grimpé jusqu’à quatre mille degrés et qu’« un scientifique américain a prédit alors qu’aucune plante ne pousserait plus durant les soixante-quinze années suivantes ».
À l’image des sections de verre colorées, assemblées, étirées puis tranchées par la technique du millefiori, chaque page du livre répète des formes, rejoue des motifs, crée un tapis de fleurs sur cette ville-musée qui n’a pas fini de nous émerveiller, de nous édifier, comme l’autrice.
