Japons inquiétants

Ces deux textes japonais de Jun’ichiro Tanizaki et Mayumi Imaba, l’un passablement dérangeant, l’autre dysphorique, sont moins des romans que d’assez longues nouvelles, les romanciers nippons, qui se sont tous conformés, et se conforment encore, aux exigences de rentabilité commerciale inséparables du statut local de tous les artistes, étant accoutumés à produire, notamment pour les très nombreuses revues de leur pays, de courtes œuvres de commande.


Jun’ichiro Tanizaki, Dans l’œil du démon. Trad. du japonais par Patrick Honnoré et Ryoko Sekiguchi. Picquier, 132 p., 14 €

Mayumi Inaba, La valse sans fin. Trad. du japonais par Elisabeth Suetsugu. Picquier, 135 p., 14 €


Oui, même le grand Tanizaki se devait de travailler à l’usage des magazines (comme notre Balzac un siècle avant lui) et ressemblait au narrateur présent, dès les premières pages de Dans l’œil du démon, tâcheron qui, hébété par une nuit blanche, « doit absolument terminer [un] manuscrit pour deux heures de l’après-midi ». C’est là une manière astucieuse et ironique (l’auteur est parfois très facétieux) de signaler élégamment au lecteur qu’il ne faut pas prendre son récit trop au sérieux, mais plutôt le considérer comme une sorte de private joke en hommage à l’un des écrivains occidentaux que Tanizaki admirait le plus, Edgar Allan Poe, lui aussi fournisseur surmené d’une presse périodique mal payante et indifférente au génie.

Jun’ichiro Tanizaki, Dans l’œil du démon

Pleine de verve et de clins d’œil, se moquant de la vraisemblance et reposant sur une supercherie formidablement apéritive (un riche dandy fait assister le narrateur, son ami un peu niais, à un meurtre en direct qui se révélera pure mise en scène lors de la pirouette finale), l’histoire menée avec une désinvolture guillerette imite à ravir les contes les plus plaisants de Poe, comme « Perte d’haleine » ou « Pourquoi le petit Français porte-t-il son bras en écharpe ? ».

Mais, même s’il s’agit là d’une pièce mineure et enjouée (de jeunesse : publiée en 1918, quand l’auteur a 32 ans), elle n’en est pas moins signée déjà d’un maître singulier, pervers polymorphe devant l’Éternel. Autour de l’incroyable séquence de voyeurisme (le meurtre observé par le dandy et son complice), on y trouvera ainsi, sans surprise quant à la thématique mais avec l’intérêt que suscite l’étourdissante virtuosité de ses variations, un portrait fascinant du couple constitué d’un héros baudelairien qui s’ennuie et « rêve d’échafauds en fumant son houka » et de la femme-serpent à la beauté froide et intense, à la longue chevelure noire ruisselant sur une peau très blanche, omniprésente dans l’imaginaire japonais des légendes érotiques de ce pays rural amateur d’un merveilleux morbide. Mince perle d’obsidienne soulignant le corps de craie de la démone, ce récit resserré possède tout l’attrait mal-pensant dont l’œuvre vaste et non conformiste du lubrique impénitent de La confession impudique (1956) témoignera jusqu’à sa vieillesse – il meurt en 1965, à 79 ans.

Jun’ichiro Tanizaki, Dans l’œil du démon

Jun’ichiro Tanizaki (1951)

Bien que d’une excellente facture narrative, La valse sans fin, de la romancière Inaba Mayumi, paru en 1992, n’est pas du même niveau littéraire, ne serait-ce que par l’absence de tout second degré dans un récit également court (je le suppose, comme le précédent, d’origine alimentaire, sans que la chose soit péjorative), romançant la trajectoire funèbre d’un ménage d’artistes, lui musicien, elle écrivaine, célèbre paraît-il au Japon – je ne suis pas allé vérifier – entre 1973 et 1978.

Les lecteurs locaux, plus encore que les nôtres, adorent les faits divers sordides, et l’aventure de deux paumés qui se noient dans l’alcool et les drogues, censée être rapportée par la femme, qui a survécu au suicide de son compagnon, serait insupportable de misérabilisme si les ressorts pathétiques de l’affaire étaient exploités comme ils pourraient l’être chez tels de nos ravaudeurs occidentaux de drames fondés sur « une histoire vraie » et navrante.

Mais la chroniqueuse japonaise d’une dérive pointant dès le début (la rencontre alcoolisée dans un jardin public) vers le pire, sans jamais reculer devant la nauséeuse violence de ce ratage programmé, fait montre d’une vraie délicatesse de touche qui transforme la matière peu ragoûtante de son sujet en une sorte de lamento mélodique sur l’inéluctabilité du destin, une valse, dit le titre original, qui n’est pas sans charme.

Jun’ichiro Tanizaki, Dans l’œil du démon

Charme à la vérité vénéneux, scandaleux même en regard du politiquement correct à l’ère de #MeToo. Car son héroïne croit sincèrement avoir vécu une histoire d’amour, alors qu’à la lumière des faits objectivement rapportés son conjoint n’a cessé de montrer à son égard une jalousie meurtrière parfaitement répugnante, une brutalité qui n’épargne même pas la fillette née par malheur de leur union, une agressivité cyclothymique qu’un évident dérangement mental explique mais n’excuse pas. Ah ! le salopard ! pense le lecteur et, comme il ne peut écouter le saxophone peut-être magique qui chante le mal de vivre de son interprète, il finit par se dire que l’épouse résignée à sa détresse, elle aussi, offre des signes cliniques d’aliénation grave.

Pourtant, et les exemples ici, dans la France d’aujourd’hui, ne manquent pas de soumission féminine au prédateur machiste, ce type de comportement, très finement décrit plus qu’analysé par Inaba Mayumi qui se refuse du reste à tout jugement moral sur ses personnages, semble bien avoir été, et demeurer en partie, universel. Qu’y a-t-il alors de si japonais dans ce livre, qui justifie que son traitement sous la forme d’une fiction soit littéraire et conséquemment nous touche ? Rien d’autre que la petite musique si particulière de tristesse incurable devant l’inutilité de tout, dont Kawabata disait avec tant de justesse qu’elle est inséparable de tous les arts nippons.

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