Fruits d’arrière-saison

Peut-être qu’un « bon » livre, cet objet si difficile à cerner, pourrait être d’abord un livre bon. Au sens éthique, comme par exemple dans l’expression « une vie bonne », dont s’est emparée il y a quelques années Judith Butler pour l’ouvrir à la notion de précarité. En ce sens, un livre bon serait celui qui nous décentre, nous fait accéder à un point de vue qui nous était jusque-là dissimulé. Un livre qui ne contient pas nécessairement des idées ou des perspectives nouvelles mais, nous plaçant dans le regard de l’autre, nous permet de forger nous-mêmes de nouvelles conceptions.


Ryoko Sekiguchi, Nagori. P.O.L, 144 p., 15 €


Cela peut paraître une évidence ou un cliché, mais cette approche permet de définir à l’inverse ce que serait un « mauvais » livre ou, à la rigueur, un livre inutile : un livre qui non seulement ne donne pas d’idée neuve mais nous rassure dans nos croyances invétérées. Celui qui, comme dirait Platon, flatte en nous ce qui est incapable de distinguer le plus grand du plus petit.

Nagori (sous-titre : La nostalgie de la saison qui vient de nous quitter) est assurément un bon livre, c’est-à-dire un livre « bon » : « On croit parfois universels certains concepts qu’on estime essentiels à la vie, et on s’étonne d’apprendre qu’ils ne s’appliquent pas partout. C’est le cas, par exemple, des notions de “société”, de “liberté” ou d'”amour”, qui n’existent en japonais que depuis l’ouverture du pays au XIXe siècle, comme concepts traduits des langues européennes. Le constat étonne toujours les non-Japonais. »  Ryoko Sekiguchi, Japonaise francophone, avait déjà traité d’un de ces concepts dont les traductions forment à nos yeux une constellation hétérogène dans son opuscule Fade (Les ateliers d’Argol, 2016). En effet, l’adjectif « fade », en japonais, s’il existait, voudrait plutôt dire « délicat ». Car le « fade », en français, ce n’est pas une absence de goût, mais un goût particulier dont on décide qu’il est fautif. Menant l’enquête, telle une ethnologue, sur ce terme qui appartient, comme elle l’écrit avec humour, à la catégorie des « mots sur lesquels les autochtones ont seuls un droit d’usage aléatoire », l’écrivaine finit par suggérer que, lorsqu’un Français étiquette quelque chose de fade, c’est peut-être pour ne pas penser qu’il est « dans l’incapacité de la comprendre ».

Avec Nagori, Sekiguchi s’attaque à un mot japonais qui désigne « la nostalgie de la saison qui vient de nous quitter ». Le terme se rapporte entre autres, écrit l’auteure, à « l’état de saisonnalité d’un aliment ». À savoir : il y a par exemple les fruits primeurs (en japonais hashiri), ceux de pleine saison (sakari) et enfin ceux d’arrière-saison (nagori), ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils sont blets. Simplement, ce sont les derniers. Nagori désigne « avant tout la trace, la présence, l’atmosphère d’une chose passée, d’une chose qui n’est plus ». Nous n’avons aucun mot pour désigner cette idée en français – puisque même « nostalgie » suppose pour nous le vide plutôt que la « trace ».

Si Ryoko Sekiguchi est aussi critique gastronomique (nous sommes nombreux à suivre son compte Instagram), Nagori ne se limite pas pour autant à des considérations papillaires, même s’il y a des pages passionnantes sur le deaimono en cuisine, l’art des « choses rencontrées », ainsi que d’appétissants aperçus sur la confiture de « pommes hivernales » du chef québécois Francis Wolf, préparée avec des pommes gelées et dégelées sur l’arbre, ayant vécu « une vraie vie de pomme ». Le nagori s’applique aussi à nous humains, à notre temporalité : il y a des corps primeurs et d’autres nagori, en quelque sorte (coucou l’andropause), mais le nagori a aussi à voir par exemple avec l’o-miokuri, cette politesse japonaise qui consiste, quand on raccompagne quelqu’un, à le suivre du regard jusqu’à ce que le contact ne puisse plus s’établir, par exemple parce qu’il ou elle a tourné au coin de la rue. C’est donc plus globalement une leçon de vie que donne l’auteure, qui conclut d’ailleurs : « J’ai toujours écrit sur la mort, pour les morts. Pour une fois, je voulais écrire un livre sur la vie. » On la trouvera un peu trop modeste, puisque même La voix sombre (P.O.L, 2016), consacré à la voix comme partie du corps et donc mortelle, s’adresse à ceux qui restent, alors même que ceux-ci, parce qu’ils sont vivants, sont précisément « soustraits » au monde où vivent les voix des morts.

Ryoko Sekiguchi, Nagori

Ryoko Sekiguchi © Hélène Bamberger

Le texte de Sekiguchi s’inscrit en quelque sorte dans la lignée des « physiologies du goût » dont Brillat-Savarin a inauguré le genre, observations de la société et de sa construction, traités d’esthétique passant par l’estomac. La première idée que donne Nagori, livre bon, c’est que le goût est toujours une affaire de vie et de mort. Comme elle l’écrivait dans Fade : « Prononcer le mot “fade”, c’est affirmer son désir de vie. Réfléchir sur ce qu’est le “fade”, c’est songer à sa propre vie. Et hésiter quelques instants avant de qualifier un plat de “fade”, c’est songer à la vie des “autres”. » L’analyse mériterait d’être étendue à la philosophie de l’art. La deuxième idée qu’il donne donc, c’est qu’on n’est jamais guide que de l’interstice ou de l’intervalle. On pourrait probablement écrire à partir de l’œuvre de Sekiguchi un traité philosophique : « qu’est-ce qu’un guide ? » Car, dans ses ouvrages, l’auteure nous ouvre certes à d’autres mondes, mais à des entre-mondes, à des « ni… ni… ».

De fait, un guide nous emmène toujours voir des choses pour lesquelles nous n’avons pas d’yeux et il nous prête ses lunettes, qui sont faites de fiction. Ryoko Sekiguchi est ainsi une auteure-guide : de la France vers le Japon (Ce n’est pas un hasard chez P.O.L en 2011, ou dans le présent livre), du Japon vers la France (Fade), des vivants vers les morts (La voix sombre) et, ici, en quelque sorte, des morts vers les vivants. Quand on est guide, il s’agit toujours de raconter, de décrire ce qui n’a pas d’existence palpable. On montre et on fabule en même temps : ce n’est ni fiction ni réalité, c’est vivant et mort à la fois. Si bien que le guide est toujours habitant de l’entre-deux. On pense évidemment aux guides des enfers, à Virgile emmenant Dante. Mais la nourriture aussi est un guide : car les plats, note l’auteure, « sont autant d’associations de plusieurs être vivants, ou qui le furent. Comme des corps célestes en rotation, chacun à une vitesse et sur une orbite différentes, qui soudain se rencontrent ». On retrouve le deaimono.

Dans Nagori, le goût est affaire de « saison » : mais ce concept, que Japonais et Français partagent, n’existe pas dans toutes les cultures. Ou bien, quand il existe, il peut signifier tout autre chose : saison sèche et saison des pluies par exemple, ou saison froide et saison chaude, sans qu’y soient associées les idées de fin et de recommencement. « Il revient à chacun de construire et d’ajuster son vocabulaire à sa sensibilité et sa réalité climatique particulières. Dans chaque culture, la littérature construit un stock de vocabulaire propre à exprimer une certaine sensibilité aux saisons ou à l’environnement. » Ainsi, le guide est aussi un traducteur, qui est une autre figure de l’écrivain. On pourrait aisément montrer que cette question de l’interstice entre la langue et le réel fonde en partie la poétique de Sekiguchi, depuis Calque (P.O.L, 2002), qui montrait que la réalité du récipient est dans l’épaisseur de l’eau ou encore qu’« un être qui habite la zone métamorphose, lorsqu’il aperçoit […] la distance fantomatique qui se glisse entre les deux faces de sa porte, […] ne peut s’empêcher de faire le va-et-vient tout autour et d’essayer de la découdre ». Découdre les deux faces d’une porte : quelle belle définition de la littérature.

La troisième et dernière idée qui vient en lisant Nagori éclaire cette boutade de Nathalie Quintane : « pourquoi l’extrême gauche ne lit pas de littérature » (Les années dix, La Fabrique, 2014). Car, se dit-on, on présente toujours Ryoko Sekiguchi comme auteure de poésie. Or il n’y a guère que Calque qui ressortisse avec évidence à ce genre. Même s’il est indiqué que Ce n’est pas un hasard est écrit par « un poète », le livre serait plutôt à ranger parmi les essais en prose, comme La voix sombre ou Nagori. C’est alors qu’on comprend : la poésie et l’essai, contre un certain roman rassis, demandent l’une et l’autre ce que nous faisons là et comment habiter le monde. La poésie est peut-être anthropologique par essence. Sans doute aussi est-elle historienne puisque, à la fin de son livre, Ryoko Sekiguchi donne le menu et la liste précise des ingrédients du dîner qu’elle a préparé pour les pensionnaires de la Villa Médicis, lorsqu’elle a quitté celle-ci en 2014 : « sans doute avais-je envie également, en rédigeant ce petit texte d’invitation au dîner avec le nom de cent ingrédients, de conserver en mots la trace de cette soirée éphémère : ces ingrédients, qui sont autant d’être vivants qui ont partagé une part de notre temps dans ce monde ». Poésie et essai, en temps de roman néolibéral, sont les deux genres qui permettent de dire la réalité vivante, quand le roman, par soif de « réalisme », c’est-à-dire d’autorité, a décidé, comme dirait Lyotard, d’« éviter la question de la réalité impliquée dans celle de l’art » et n’interroge plus le partage des possibles.

Éric Loret

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