Tombeau pour Toussaint Louverture

À l’origine, le projet qui a mené à Toussaint est mort dans sa tombe, essai graphique de Sadri Khiari, traitait des enjeux politiques autour des reliques, des ossements ou des tombes d’une dizaine de héros vaincus lors de mouvements révolutionnaires. L’auteur, docteur en sciences politiques et autodidacte de la bande dessinée, a finalement limité son travail à Toussaint Louverture.

Sadri Khiari | Toussaint est mort dans sa tombe. Essai sur le saccage méticuleux d’un corps. Actes Sud, 128 p., 22 €

« We who are blessed, they just can’t put us under. Martyrs golden text is « bondage never again ». If not by free will, then by force will. Break the bondage and plot that course. » À la fin des années 1970, Steel Pulse, un groupe de la diaspora jamaïcaine du quartier de Handsworth à Birmingham, déboule en pleine effervescence punk et reggae avec deux albums qui marquent les esprits : Handsworth Revolution (1978) et Tribute to the Martyrs (1979). Dans ce dernier, le titre qui donne son nom au disque célèbre les martyrs de l’esclavage et de la colonisation et les héros de la lutte pour les droits civiques, l’émancipation et l’éveil des consciences : Steve Biko, Marcus Garvey, George Jackson, Malcom X, Martin Luther King… Dans la chanson, la litanie finale de l’hommage aux martyrs s’ouvre sur l’évocation de Toussaint Louverture, esclave affranchi et figure de l’émancipation des colonies, mort en captivité en 1803 au fort de Joux dans le Doubs.

Le personnage principal de l’album de Sadri Khiari n’est pas Toussaint Louverture mais sa dépouille. L’incroyable et macabre histoire que l’auteur va nous raconter débute en effet juste après la mort du prisonnier. Ce livre ne nous dit rien de la période allant de la première révolution noire à Saint-Domingue en 1791 à la proclamation d’indépendance d’Haïti en 1804 ; ni du rôle historique et fondateur de Toussaint Louverture – selon Aimé Césaire – dans la résolution – toujours inachevée au XXIe siècle – du problème colonial ; ni des zones d’ombre et des aspects contradictoires du personnage. Le propos de l’auteur est autre et il va s’avérer extrêmement déstabilisant ! Mais pour les lectrices et les lecteurs qui vont entamer le récit, il n’est pas inutile de se replonger dans le contexte de la mort du martyr.

En 1802, Bonaparte a envoyé une expédition militaire pour rétablir l’autorité de la métropole dans l’île de Saint-Domingue. Toussaint Louverture est battu et assigné à résidence, transféré en France où il sera placé à l’isolement puis incarcéré au fort de Joux. L’ancien château médiéval surplombe le spectaculaire décor de la Cluse de Pontarlier dans le massif du Jura. Au sommet d’un éperon rocheux, à mille mètres d’altitude, le fort a été doté d’une impressionnante fortification conçue par Vauban puis il a été transformé en prison. Toussaint Louverture y sera soumis à un régime inhumain de brimades et d’humiliations et, après un hiver extrêmement rude, mourra dans sa cellule le 7 avril 1803, quelques mois après son arrivée. Mais le crime n’est pas achevé, l’ouvrage peut commencer…

Sadri Khiari | Toussaint est mort dans sa tombe. Essai sur le saccage méticuleux d’un corps. Acte Sud
« Toussaint est mort dans sa tombe », Sadri Khiari (détail) © Actes Sud

La force du livre de Sadri Khiari naît de la confrontation entre un scénario fondé sur les archives administratives, politiques et militaires et un dessin en noir et blanc parfois très proche des caricatures, voire de certaines gravures, du XIXe siècle. L’ouvrage débute par la découverte du corps du prisonnier noir dans sa cellule et le constat de décès qui s’ensuit. Des médecins et chirurgiens « l’ont reconnu sans pouls… sans respiration… le cœur dépourvu de mouvement… les chaires froides… l’œil terne… les membres raides… D’où ils ont assuré que ledit Toussaint était réellement mort ». Sadri Khiari a utilisé, entre autres, le travail d’un diplomate haïtien, le colonel Nemours, qui a enquêté et publié en 1929 un livre sur le calvaire du héros haïtien et l’irrémédiable disparition de son corps, l’un et l’autre broyés par la machine bureaucratique et militaire.

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Le dessin ironique, moqueur et tragique de Khiari illustre des dialogues extraits des archives de l’implacable administration française. Renforçant l’irréalité du texte, l’auteur n’a pas modifié l’orthographe et le style des rapports et des échanges de courriers administratifs et militaires du début du XIXe siècle. Le résultat est saisissant et plusieurs scènes d’anthologie ponctuent le livre. L’autopsie médico-légale fait l’objet d’une hallucinante et éprouvante description de « la négation absolue de l’individu » qu’elle constitue. L’inventaire et la vente aux enchères des vêtements et rares objets personnels du « prisonnier d’État » aux citoyens et notables de Pontarlier entérinent la dispersion et l’anéantissement des « glorieux restes » dont la suite logique sera la disparition du corps… La reconstitution de la séance de la Société d’histoire naturelle du Doubs consacrée au crâne présumé de Toussaint Louverture – un siècle après sa mort – constitue un imparable réquisitoire contre le racisme de la médecine et de la science au service de la domination raciale.

Toussaint Louverture n’a pas de tombe. Son corps a été déposé dans un pourrissoir, ses ossements jetés dans une fosse commune, puis dispersés dans une terre qui sera plus tard brassée et déplacée. Une urne avec un peu de la terre de Joux sera remise aux autorités haïtiennes dans les années 1980 sous la présidence de François Mitterrand. « Vous avez pensé à prendre une petite pelle ? », demande un fonctionnaire des Affaires étrangères à son chauffeur en route pour Joux. La froideur méthodique et la violence raciste des autorités n’ont pas réussi à faire disparaître Toussaint Louverture des mémoires. Grâce au colonel Nemours qui, lors de son pèlerinage dans le Doubs, a entendu « se lamenter les pierres et la terre et le vent », son corps non plus n’est pas tombé dans l’oubli. Avec empathie et mélancolie, Sadri Khiari poursuit le travail de mémoire. En 2018, dans un entretien avec Thierry Groensteen pour le site Neuvième Art (Dans l’atelier de Sadri Khiari), il rappelait que, dans l’introduction de son livre, Nemours disait « cette chose extraordinaire : c’est toute la montagne sur laquelle se trouve le fort de Joux qui est la tombe de Toussaint Louverture ».

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