Dans un monde saturé d’images, la plupart d’entre elles ne sont jamais vues. Deux livres s’intéressent à ces images que personne ne regarde : Pauline Chasseray-Peraldi, dans L’image indomptée, s’intéresse aux rapports des animaux avec les images de surveillance ; Martin Drago retrace, dans Caméras sous surveillance, l’histoire récente des luttes contre l’installation des caméras de surveillance. Les images sans spectateurs qu’ils étudient permettent d’appréhender aussi bien l’échec politique des résistances à la surveillance que la mise au pas de ce qui est visible du monde lorsqu’il est surveillé à ce point.
Ce n’est pas rien d’être toujours surveillé. C’est désormais notre quotidien. Martin Drago fait dans Caméras sous surveillance l’histoire de celles et ceux qui ont lutté contre l’installation des moyens de vidéo-surveillance, c’est-à-dire des caméras. Il établit dans cette histoire deux faits indéniables : tout d’abord, il y a eu très peu de monde pour lutter contre ces installations ; ensuite, ces luttes ont échoué. C’est donc l’histoire d’un combat politique minoritaire et raté qui est proposé par ce militant de la Quadrature du Net, dont on comprend aussi qu’il cherche à contextualiser son propre engagement dans cette histoire récente. Sujet peu reluisant et optimiste, mais absolument passionnant, qui constitue un contrepoint bienvenu aux nombreux ouvrages se consacrant ces derniers mois au fascisme porté par les géants des technologies plus si nouvelles que cela.
Contrepoint : il s’agit ici de luttes banales au sein d’un ordinaire indolent face aux moyens de contrôle qui l’ont capturé, en réalité à visage découvert. Ce n’est pas la Silicon Valley, ce ne sont pas Elon Musk ou Marc Andreessen, mais des entreprises aux noms inconnus engagées par des maires de petites communes qui ont installé toutes ces caméras qui quadrillent aujourd’hui notre quotidien. Qui s’y est opposé ? Jean-Philippe Petit et le collectif Souriez, vous êtes filmés, le Collectif pour les libertés individuelles face aux technologies de l’information, la Quadrature du Net. Quelques autres, qui les ont soutenus : Le Monde libertaire, quelques journalistes parfois. Martin Drago rappelle ces reportages moqueurs où l’on ridiculise des manifestations de quelques individus, soulignant la faiblesse du nombre pour suggérer l’ineptie du combat politique.
Si peu de monde, pour de faibles raisons que démêle le livre : le poids immense de la propagande sécuritaire qui a accompagné cette mise sous surveillance du monde ; la nullité des organismes de contrôle censés la réguler depuis la Loi informatique et libertés de 1978 qui institua notamment la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) ; le goût croissant des politiques – notamment depuis Nicolas Sarkozy – pour une démagogie sécuritaire et policière de plus en plus fondée sur les promesses de vidéo-surveillance ou plutôt, euphémisme oblige, de « vidéo-protection » ; la force du lobbying de la vidéo-surveillance dont Martin Drago montre le poids économique malgré la faible publicité de ses entreprises et activités. Face à cela, le combat contre les caméras a été peu à peu réduit au silence alors que ses partisans enchaînaient les déconvenues, en dépit d’une inventivité politique rarement démentie.

Les pressions capitalistes et politiques ont été énormes pour faire advenir cette vidéo-surveillance généralisée, qui a été traitée constamment avec désinvolture par les organisations militantes d’opposition aux gouvernements successifs comme à certains élus locaux. Caméras sous surveillance devient à cet endroit passionnant dans sa force de dévoilement des ressorts d’échecs politiques dont le livre montre la gravité. En premier lieu, la désinvolture avec laquelle a été considéré le projet politique de vidéo-surveillance a été fondée sur des arguments faibles et qui se sont révélés erronés sur le moyen terme. Le principal argument pour cette désinvolture a été celui d’une supposée impuissance des caméras de surveillance à véritablement assurer leur fonction officielle, c’est-à-dire à surveiller : on installe des caméras que personne ne regarde, faute de recruter suffisamment de personnes pour regarder les images qu’elles produisent. Il ne faut pas s’inquiéter – si ce n’est pour l’argent public ainsi gaspillé. Ce fatalisme fut dès le début peu convaincant, mais s’avère aujourd’hui particulièrement peu clairvoyant, alors qu’avec l’intelligence artificielle le « fantasme sécuritaire de pouvoir surveiller tout et tout le monde, n’importe quand, devient atteignable ».
C’est la deuxième leçon de cette histoire d’une lutte ayant essentiellement échoué : la faiblesse de l’opposition aux caméras de surveillance tient aussi à l’impossibilité de concevoir le projet politique qui les porte dans sa temporalité et son ambition réelles. Depuis le début, il ne s’agissait pas de mettre des humains derrière ces caméras. On pense ainsi à nombre d’analystes des politiques de la technologie – Shoshana Zuboff, Tim Hwang, Nick Srnicek, Jackie Wang ou même Hubert Guillaud, moins pessimiste dans son récent Les algorithmes contre la société – qui rappellent dans leurs réflexions que l’IA est évoquée comme projet des géants du numérique depuis des décennies. Le projet politique de construire massivement des « dispositifs de vidéo-protection » n’est pas séparable du développement technologique des moyens algorithmiques d’utiliser efficacement ces mêmes dispositifs pour une surveillance à l’efficacité inédite – celles et ceux qui ont lutté contre ont été moqués en raison de la difficulté de considérer comme réaliste ce projet politique effrayant.
Martin Drago parvient à montrer un ressort banalement politique, à hauteur de militants, de cette histoire incitant au plus grand pessimisme : le monde saturé d’images, de contrôle, de surveillance que nous avons produit n’était pas inévitable puisque certains ont lutté contre son avènement, mais tout le monde ou presque s’est moqué d’eux. Ce pessimisme n’est pas celui de l’ouvrage, qui au contraire permet de penser avec optimisme des ressources politiques de résistance à une échelle réaliste – locale et numériquement limitée. Surtout, cette histoire implique une critique que ne fait pas Caméras sous surveillance, qui est celle de la cécité de toutes les forces politiques des vingt dernières années ayant prétendu vouloir rompre avec un système qu’incarne aussi la vidéo-surveillance : le discours critique des technologies dites nouvelles par les forces anticapitalistes ou de gauche est-il à la hauteur des enjeux qu’elles représentent ?
Cet étiolement des luttes et des résistances contre la vidéo-surveillance est aussi rappelé par Pauline Chasseray-Peraldi dans son ouvrage L’image indomptée, qui s’intéresse aux images d’animaux captées par des instruments de ce qu’elle qualifie de techno-surveillance : caméras diverses, posées sur des policiers, des drones, des voitures de Google. En prenant l’exemple de Google Street View [1], l’autrice montre ainsi comment des résistances ont vu le jour spontanément à la fin des années 2000 : la plupart des personnes photographiées par Google Street View s’en offusquaient et agissaient largement pour demander le retrait de ces photographies du site. En quelques années, ces résistances se sont étiolées, même si l’opposition de principe demeure. Personne n’aime réellement la perspective d’être photographié à son insu dans son jardin, à sa fenêtre ou dans la rue. Pourtant, c’est bien ce que fait Google.
En s’intéressant aux animaux filmés et photographiés par cette techno-surveillance, ou en interagissant avec elle, Pauline Chasseray-Peraldi propose une compréhension passionnante de ce qu’implique cette surveillance en elle-même. Elle rappelle à quel point la modélisation de la vision des robots a été pensée en lien avec celle des animaux, plutôt qu’avec celle des humains : « Pour résoudre les problèmes de suture fréquents des images de Street View, Google a développé un algorithme basé sur le flux optique. […] L’idée de flux optique a été introduite par le psychologue James J. Gibson pour décrire les stimuli visuels nécessaires aux animaux pour se mouvoir dans le monde. De cette idée découle celle d’« affordances », soit l’habileté à discerner dans un environnement des possibilités d’action. De l’approche écologique de la psychologie de James J. Gibson, l’idée de flux optique a été reprise en robotique et perception machine pour les techniques de traitement de l’image et le contrôle des déplacements ».

Pour que les robots voient – le boom de l’IA a été catalysé en 2012 par le succès de réseaux de neurones artificiels dans l’analyse des images avec une faible marge d’erreur, dans une expérience menée par des chercheurs de Toronto –, il a donc fallu modéliser cette vision en s’inspirant de la vision animale. En retour, la présence des animaux sur ces images interroge, notamment lorsqu’on les aperçoit en train de regarder la machine de Google qui les photographie. Ces regards sont dénués « a priori […] de visée “représentationnelle” et donc n’observent probablement pas les dispositifs technologiques en tant qu’entités sociotechniques incarnant telle entreprise ou telle institution. Leurs regards les chargent néanmoins de sens dans le tissage de leurs sociabilités et de leur monde propre. Les animaux non humains auraient un pouvoir de réponse autre, par leur perception et ce qu’elle a d’inconcevable qui échappe fondamentalement à l’humain en tant qu’altérité absolue ». Dans un monde envahi d’images, on peut se questionner sur cette altérité absolue, tant la réflexion de Pauline Chasseray-Peraldi invite à considérer les machines comme une altérité nouvelle : quel regard sur le monde portent les machines ? Quel est leur monde propre ? Ne seraient-ce pas ces machines qui justement s’instaurent comme altérité absolue ?
De cette triangulation des regards portés sur le monde – humains, animaux, machines –, on peut observer des alliances proprement politiques déjà attestées. Le rappel des manifestations de Gilets jaunes de 2019 où des goélands parisiens avaient attaqué des drones de la police conclut le livre. Ces goélands, percevant les drones comme une menace territoriale, ont été filmés par les manifestants alors qu’ils s’en prenaient au matériel préfectoral – la foule des manifestants produisant à ce titre d’autres images de surveillance, versées en l’occurrence sur YouTube. Les manifestants acclament ces alliés inopinés (« Toutes les mouettes détestent la police ») et certains partisans des Gilets jaunes vont faire du goéland le symbole de la lutte contre la surveillance des manifestations, notamment la Quadrature du Net. Au-delà du symbole, les goélands fragilisent l’exercice du pouvoir sur un espace public dont ils soulignent la précarité réelle : ce qu’ils montrent, c’est une faiblesse possible de la répression policière et, partant, du pouvoir qu’elle protège. La Quadrature du Net, ayant obtenu devant un tribunal l’interdiction de l’usage de ces drones, s’en félicitera en rendant hommage aux oiseaux : « Les goélands abattent leur premier drone » (2020).
Les goélands permettent également de faire reparaître sur le devant de la scène politique de la manifestation et de la lutte contre la police la matérialité technologique qui cherche constamment à s’invisibiliser dans l’espace vécu ordinaire – de même que les militants de la Quadrature du Net proposent des ateliers de cartographie des caméras dans les espaces proches. Les deux livres, par les marges des sujets politiques constitués habituellement comme légitimes, parviennent à poser cette question du contrôle de l’espace par le biais de sa perception visuelle alors que, désormais, les robots voient. Cette question n’est en aucun cas marginale : les échecs politiques passés à se mobiliser pour un monde non surveillé signalent des faiblesses stratégiques et organisationnelles lourdes, alors que la technosurveillance s’arme aujourd’hui massivement comme technologie mortifère. Pauline Chasseray-Peraldi conclut son livre en évoquant l’utilisation des IA de Microsoft par l’armée israélienne et en tire une conclusion implacable : « [l]’observation sur le long terme de l’évolution des infrastructures de technosurveillance favorise l’hypothèse d’une diffusion progressive de ces techniques et usages, qui a peu à peu laissé faire et autorisé certaines opérations favorables à une utilisation militaire. Autrement dit, le potentiel de mort était déjà là depuis longtemps ». Sous l’œil des robots, un monde mort.
[1] Projet de l’entreprise états-unienne de photographier un maximum d’espaces routiers au moyen d’une voiture munie d’une caméra omnidirectionnelle, de façon à compléter les services cartographiques de l’entreprise (Google Maps et Google Earth).
