Les nouvelles surveillances

À la suite de Michel Foucault, le politiste et juriste américain Bernard E. Harcourt propose de penser « la société d’exposition » à laquelle conduisent la vie numérique et son contrôle politique.


Bernard E. Harcourt, La société d’exposition. Désir et désobéissance à l’ère numérique. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Sophie Renaut. Seuil, coll. « La couleur des idées », 336 p., 23 €


Foucault, dont Harcourt est un des disciples outre-Atlantique, aimait à produire une histoire du présent ; Surveiller et punir et le moment disciplinaire en sont la manifestation la plus brillante, mais le philosophe le fit aussi de manière plus ponctuelle, à l’occasion d’un article, comme lors de l’affaire Klaus Croissant, avocat allemand réfugié en France dans les années 1970. Lorsque ce défenseur de la Fraction armée rouge (RAF), une organisation d’extrême gauche, fut extradé en 1977 par le gouvernement français vers la République fédérale d’Allemagne, Foucault se livra à la généalogie de la pratique de l’asile et de l’extradition depuis le XIXe siècle et qualifia nos sociétés européennes de « sociétés de sécurité ».

Bernard E. Harcourt, La société d’exposition. Désir et désobéissance à l’ère numérique

Naoshima, Japon (2015) © Jean-Luc Bertini

Professeur à l’université de Columbia, Bernard Harcourt s’est essayé à un travail du même type en ce qui concerne le développement depuis trente ans du numérique. C’est cet essai (Harvard University Press, 2015) que les éditions du Seuil traduisent aujourd’hui. Pour caractériser les flux de données de notre époque, l’auteur propose, après les sociétés de contrôle et le serpent deleuzien, de penser ce qu’il nomme la « société d’exposition ».

Ce livre est d’autant plus précieux que les travaux sur le numérique sont rares. Il existe en France quelques exceptions remarquables, comme les recherches du sociologue Dominique Cardon et son récent Culture numérique (Presses de Sciences Po, 2019). Ces travaux ont le grand mérite de ne pas tenir un discours général sur l’usage du web, des réseaux sociaux ou encore de la vidéosurveillance, mais de s’appuyer sur des données, des ethnographies outillées d’un ensemble de dispositifs singuliers. Vu la rapidité de l’évolution de ce monde du numérique et la diversité des usages suivant les cultures et les situations politiques nationales, il est nécessaire d’inscrire les analyses dans un moment et des lieux déterminés

Bernard H. Harcourt évite en partie l’écueil que nous venons de suggérer en adoptant une perspective généalogique foucaldienne. Comme il le précise dans la postface de l’édition française : « à l’époque où j’écrivais ce livre, en 2013, nous étions à la naissance d’une nouvelle ère […] sept ans d’avance rapide plus tard, nous y sommes tellement empêtrés qu’il nous est difficile de voir au-delà ». Il commence donc par balayer les principales idées reçues qui ont la vie dure dans le discours critique. Il faut ainsi, selon lui, se détourner de la figure orwellienne du Big Brother comme de celle, benthamo-foucaldienne, du panopticon, et chercher ailleurs une illustration qui représenterait ce que nous vivons.

Bernard E. Harcourt, La société d’exposition. Désir et désobéissance à l’ère numérique

C’est dans l’art que Harcourt trouve cette illustration, avec l’installation de l’artiste Dan Graham Hedge Two-Way Mirror Walkabout. Cette commande faite à l’artiste pour le toit du Metropolitan Museum de New York en 2014 est un « espace de vision, de miroir, de transparence et d’opacité » qui représente « la transparence et l’exposition de notre vie numérique ». À partir de cette œuvre, Harcourt déplie un ensemble de lectures qui font se croiser le personnage médiéval de Martin Guerre, la notion de doppelgänger, ou encore la pensée humaniste américaine des années 1950 (Paul Tillich). Par des allers-retours permanents avec la période actuelle, celle de la NSA, de Google, du Cloud, Harcourt montre comment un nouveau régime de subjectivation s’est progressivement imposé qui « nous » aliène. Et comment « le sujet numérique, le second corps du citoyen démocratique libéral d’aujourd’hui est en train de devancer son existence physique et analogique, et devient plus permanent, durable, tangible, et vérifiable ». D’où une longue description de ce que le juriste nomme la « grille d’acier », formée de la convergence de la vie numérique ordinaire et des nouvelles formes de surveillance correctionnelle. Si l’analyse est convaincante, elle est aujourd’hui largement partagée.

Il y a donc danger, et Harcourt de citer le lanceur d’alerte Edward Snowden. Il suit ainsi Foucault : le travail de diagnostic se mue en un appel à la résistance. Il considère que les nouvelles technologies produisent de l’intolérable et qu’il faut le dénoncer « avant qu’il ne soit trop tard ».  Dommage qu’il ne documente pas plus les formes de résistance, pourtant nombreuses, qui existent aujourd’hui contre cette « société d’exposition ». Nous savons qu’il existe une piraterie sur le web et des pratiques de « devenir anonyme » dans nos sociétés contemporaines. Le réseau Tor (appelé aussi le Deep Web) en est un des lieux, comme l’indique l’auteur. Dans un ouvrage précédent, Occupy: Three Inquiries in Disobedience, avec W. J. T. Mitchell et Michael Taussig (University of Chicago Press, 2013), Harcourt avait analysé de nouvelles formes de désobéissance telles que Occupy Wall Street. Le lecteur regrettera que ne soit pas plus développée cette approche très précise. Harcourt évoque aussi le collectif Institut for Applied Autonomy, qui a créé une application, iSee, localisant toutes les caméras de vidéosurveillance ; il signale encore le travail du géographe et artiste Trevor Paglen, qui explore « les points noirs » de la surveillance d’État. Ces « contre-conduites » sont par nature peu visibles, difficiles à explorer, temporaires, mais elles sont indéniablement des zones à documenter, des ZAD pour chercheurs.

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