La poésie est véritablement le réel absolu

Comme dans un rêve, les disparus s’adressent aux vivants ; ici, un étrange hexagone, un tombeau à six faces (sept en réalité), un hommage posthume, les rappellent comme présents et absents. Un coup de dés, celui de la poésie, rejoue les nombres dans une mise en scène spirituelle exacte, suivant Mallarmé. Ainsi peut-on présenter le dernier livre de Martin Rueff, au titre étrange et familier : Mode avion.

Martin Rueff | Mode avion. L’extrême contemporain, 280 p., 18 €

Martin Rueff est dans un avion pour Rome où il va parler de Michel Deguy. Il part avec lui et sans lui, qui vient de mourir. Il écrit, son téléphone sur mode avion, mais quelque chose perce dans cette expérience qui en rejoint une autre : celle de la perte, de celui qui n’appellera et ne répondra plus, et celle de la poésie qui porte la perte et fait du défaut son lieu essentiel. Mode avion : une expérience, un phénomène verse dans un autre, sous le ciel, c’est toute l’aventure des « poètes avionneurs ». Mode avion, c’est un autre nom pour désigner le mode essentiellement orphique du poème, de ces deux temps simultanés : « privation du signal, relance du poème ».

Avant d’évoquer l’étrange structure du livre, insistons sur « l’empirisme perçant » dont on vient de donner un exemple ; celui-là même que Deguy revendiquait dans un débat avec Derrida dont on suivra l’histoire dans un autre texte de Mode avion, qui est un recueil, littéralement et dans tous les sens. Collection et accueil. Action de rassembler et abri. Il met ensemble des textes – poèmes, proses, essais – dont le premier date de 2010 et fut écrit et lu pour les quatre-vingts ans de Michel Deguy.

Celui-ci est présent continûment dans ce livre. Il est cité à foison, suivi, des premiers livres jusqu’aux derniers, commentés, dépliés – pour ralentir la peine, dit Martin Rueff – sur un seul poème de Deguy, « N’était le cœur » ; ou, musicalement, sur un thème courant à travers toute son œuvre, comme dans « Il prend le vent pour modèle : Deguy anémomètre ». Une merveille. L’illustration absolue du « poème phénoménologique » que Deguy n’a cessé d’écrire et qui continue de s’écrire tant le commentaire qu’en fait Martin Rueff le déploie, le déplie en mode XXL avec, au-dessous du texte, un ensemble de notes où semblent tous les vents de littérature et de philosophie s’être assemblés. Rueff déplie Deguy en mode XXL, a-t-on dit, d’une manière un peu légère peut-être, mais pour suivre un tour de Mode avion : l’inscription inséparable des lettres et des nombres.

Nous arrivons à la structure. Le recueil se présente comme les faces numérotées d’un tombeau. Face 1, 2… jusqu’à 7. Chaque face compte trois textes et commence par un court poème, en-tête et parfois contrepoint pour le ton, fantaisie toujours ; placé sous ce signe, le charme et l’incantation des lettres (un jeu parfois sur les acronymes de l’époque, eux, qui n’accrochent rien). Riposte :

            « Parmi les SMS essaimés par Sa Majesté Stéphane… »

Avant la face 1 du tombeau, trois textes ouvrent le recueil, en préface, dont le dernier, « trois mots sur le dé qui roule entre ces pages », inscrit Mode avion dans la poésie des lapidaires et salue Mallarmé. Premier mot, dernier mot du livre : SEUIL.

« Synchronisme aérien en jaune-orange », Stanton Macdonald-Wright (1920) ©c CC0/WikiCommons

L’unité vive de Mode avion ne tient pas seulement à la présence de Deguy. Elle tient à « une histoire (une théorie ?) générale de l’écriture » en acte. Elle tient à une inventivité poétique continuellement à l’œuvre. Si la structure du recueil est très régulière et semble étendre à l’échelle du livre entier un principe de métrique, l’ensemble des textes réunis est déjà une construction dynamique. Les circonstances dans lesquelles ils ont été écrits sont inséparables de leur écriture. Une note parfois le souligne : « Sous le vent » est une commande « sur le retour de Rousseau dans la Genève d’aujourd’hui », commande refusée, échangée contre un poème. Surtout, les textes du recueil se font écho. Ou écho d’écho puisque celui-ci était déjà là :

            « car l’écho est une bien noble tâche

            pour un poème vois-tu »

Tout se répercute. Les Tombeaux écrits par Deguy reviennent dans le Tombeau qu’écrit pour lui Martin Rueff. Les textes précédents semblent entraîner les suivants comme « Essorement des hommes à la noria des morts ». Le lecteur trouve les rapports d’un texte à l’autre, prête l’oreille aux échos. Premier exemple : la poésie, lit-on p. 134, est comme le sonnet de Mallarmé, « elle se réfléchit elle-même de toutes les façons ». On pense à l’amplitude de ce toutes les façons (quoi qu’il en soit ou selon des manières différentes). On rapporte cette amplitude à celle du comme (en tant que et à la ressemblance de) ; mot de portée ontologique en même temps que principe et navette du poème. Deuxième exemple : le réductionnisme du « ne que »… (évoqué pour la météo et son appréhension scientifique, qui ne voit que le vent dans le vent, et réduit sa puissance à une mesure) emporte le lecteur jusqu’à la proposition d’un autre texte : « l’époque est au littéralisme ». On ajoute ici, comme on met son grain de sel : malgré la restriction inscrite dans tout -isme, « tous les -ismes sont des constructions », dit Georges Braque. L’époque est au littéralisme… elle n’entend qu’un sens. Et Martin Rueff fait ici une analyse qu’on ferait bien d’entendre.

« Il y a aujourd’hui trois formes de littéralisme : on les croit ennemies. Elles se retrouvent dans ce qu’elles nient… littéralisme économique (le réel à la lettre c’est la finance […] ; littéralisme religieux (il a pour nom fondamentalisme ; il y a plusieurs fondamentalismes) ; littéralisme des corps ».

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L’analyse tombe juste et montre les dés pipés des fausses oppositions.

Le sens multiple de l’époque, dont la poésie est l’oreille et la parole vraie (ouï-dire), il est poignant de voir comme le temps l’infléchit. On passe ici, car il faudrait s’accorder au ton, sur le « géocide », dont Deguy donna le nom et, avec lui, l’évènement. Martin Rueff lui fait passer qu’on parle à présent de « mégafeux » et confirme ailleurs : « ô le gâchis le grand gâchis »… Le temps infléchit… Sans que Martin Rueff ait à souligner, cela s’entend à la traduction que, « maintenant début du 21e siècle », Deguy donne du vers de Hölderlin, tel que « nous l’entendions », dit-il :

« Ce qui demeure

Les poètes

Le fondent »

qui devient :  

            « Ce qui reste

            Les artistes

            Le redonnent

Deguy commente et traduit encore : « les restes, l’art les rejoue ».

Mode avion revient sur ce singulier coup d’envoi : en 1962, la parution simultanée de L’origine de la géométrie et la traduction de Approche de Hölderlin, à laquelle Deguy participe. Martin Rueff rappelle avec humour « le cadran qui fixe pour quelques décennies l’horaire d’une certaine poétique : Husserl / Derrida / Heidegger / Deguy ». Attention : ce qu’est un départ, un commencement, un autre texte de Mode avion l’interroge. C’est dans « Pour un poème en yakisugi », un poème presque récit, un développé de danse, en longues phrases de mélopée.

Le lecteur s’entendra parler « dans le creux de l’oreille », pour reprendre le titre d’un  autre texte de Mode avion. Il verra la beauté des images. On peut dire de celles de Rueff ce qu’il dit de celles de Deguy, on peut reprendre ce qu’ Aristote dit du ressort dynamique des images, ou ce que reprend Martin Rueff de la « belle formule de Paul Ricœur », parlant de leur « véhémence ontologique ». Le même s’adresse à eux, en guises diverses, disait-on… Voilà aussi pourquoi Rueff déploie Deguy, pourquoi Deguy déploie Rueff.

Un mot de « Icare crie dans un ciel d’Ukraine ». Ce très beau poème retient une séquence vidéo tournée à Irpin le 9 mars 2022, 35 secondes : un père en soldat, une mère, deux enfants. L’enfant, le plus petit, pleure et frappe sur le casque de son père. Soutenir la scène devient comme à bout de bras : SAVAMMENT, avec toutes sortes d’épées, neige tombée dans la littérature ukrainienne ; Purcell, arrivée de Pasternak, passage de Bellini, mots d’Hector consolant Astyanax… . POÉTIQUEMENT, en embrassant ; jusque dans l’hypothèse qu’envisage la fin du texte, celle où un journaliste demanderait à l’enfant devenu grand ce qu’il pensait alors ; jusque dans son grand silence. Convenance.

Dernier message lumineux de poètes avionneurs, que Martin Rueff reprend car « rencontrer Deguy, c’était rencontrer un énoncé de Novalis : « La poésie est véritablement le réel absolu… Plus c’est poétique, plus c’est vrai » ».