Deux avions s’écrasent dans la jungle. Une vieille dame se perd en montagne. Werner Herzog prépare un film. Un fait divers ensanglante un hôpital de Toulouse. A priori, aucun rapport entre ces faits, et pourtant, par la faculté de l’esprit humain de tisser des liens et d’inventer à partir du réel, par la grâce de la fiction, ils se combinent en un roman enthousiasmant, émouvant et créatif.
Ariane a des ennuis. De ceux qui peuvent affecter « une vie banale ». Son travail d’infirmière n’a pas toujours de sens, sa grand-mère souffre d’Alzheimer, elle a fait une fausse couche. Mais surtout, « comme Le Douanier Rousseau […] elle rêve et invente sa propre jungle », elle « veut qu’on l’emmène rêver plus loin, là où le vert explose dans une infinie moiteur, là où ça fourmille de vie, là où les anacondas remplacent les vipères et où les insectes en volant font des bruits de moteur. Un monde plus vaste que la vie, spectaculaire, grandiose, où le prosaïque cède la place à l’extatique, et qui accélère les battements du cœur », « depuis toujours [elle] se pique de récits exotiques ». Elle a rencontré son compagnon, Sacha, après une séance de Fitzcarraldo de Werner Herzog, leur réalisateur préféré à tous les deux. Dans le présent du récit, elle se passionne pour la recherche de deux enfants rescapés d’un crash d’avion et évanouis dans la forêt vierge.
On va suivre ces enfants, Victoria et Felix, dans leur déambulation tropicale. Puis Emily, elle aussi survivante d’un accident d’avion, en 1971. Et Madeleine, la grand-mère d’Ariane, égarée lors d’une cueillette de myrtilles. Et Cadillac, schizophrène en errance. Ces disparus, que tout le monde recherche en vain, nous lectrices et lecteurs, nous avons la chance de les accompagner, entre journal de survie et jeu de piste dans une jungle onirique, palais du facteur Cheval de kapokiers et d’orchidées. La particularité, et la force, de Chimères tropicales ne tient pas tant aux éléments qui le composent qu’à la façon dont ils se combinent. Une manière heureuse, joyeuse – alors que les événements racontés ne le sont pas –, chatoyante, illustrant la qualité de l’imagination humaine, capacité d’où naît le plaisir des histoires.
Dans Chimères tropicales, l’imagination n’est diluée ni par des concessions réalistes ni par des invraisemblances. Bien qu’époques et lieux s’amalgament, tout reste logique. La suspension d’incrédulité – évoquée page 66 – tient bon, parce que « c’est souvent dans la forêt que naissent les histoires, que s’ouvre le temps du rêve et l’espace du mythe. Un territoire à la fois familier et étrange, où les sens sont trompés à chaque pas, faisant vaciller la notion même de réalité ». Et on aime ce chemin littéraire où on ne sait pas ce qui va arriver derrière l’arbre suivant.

En une belle perversion, tout nous est montré dès le début, mais nous le perdons de vue car nous suivons, passionnément telle Ariane, les méandres de l’histoire. De même que dans la selve « la vue est limitée par la profusion de végétaux », elle l’est dans le roman par l’entrelacement des lignes narratives qui nous cachent vite le préambule. L’héroïne au nom mythologique crée le labyrinthe en même temps qu’elle y guide.
Chimères tropicales est donc une fête de la fiction, illustrant son pouvoir autant qu’elle l’affirme. Les interventions d’une voix narrative qu’on identifie à l’autrice auraient pu être pénibles, mais, même si elles sont parfois un peu explicatives, validées par l’histoire elles persuadent. Et quand Werner Herzog lit par-dessus l’épaule de l’écrivaine, cela ne fait que renforcer le jonglage lumineux qui fait tourner ensemble le réel et l’invention. Herzog, pour qui la fiction peut être plus vraie que la réalité.
Sur ce carrousel, c’est bien notre monde qui monte. Suzanne, 83 ans, ancienne bibliothécaire, dépressive à force de constater le changement climatique et de voir « l’histoire des guerres se répéter, les anciennes victimes devenir tortionnaires, le court terme continuer de primer » ; internée en HP bien qu’elle n’ait rien à y faire. Ariane, qui s’observe depuis le plafond dans une scène d’horreur. Un triste zombie dans la jungle. Un cirque médiatique autour des enfants perdus. De la maltraitance, qui fait que Victoria préférerait ne pas être retrouvée. Des disparitions, thème qui semble hanter la littérature récente1 – inutile de se demander pourquoi. Et la mort, qui tourne au-dessus de l’histoire comme un vautour, mais sans pathos ni affaissement. Telle une part de la vie.
Fiction sur la fiction, maelström de bribes de ce qui fait l’existence, y compris les références culturelles – Claude Lévi-Strauss et un singe de Tristes tropiques viennent même faire une petite danse –, Chimères tropicales étonne, comme si Diderot collaborait avec Ursula K. Le Guin (citée en exergue, au cœur du roman et dans la postface). Ainsi que le dit Ariane de Werner Herzog, Corinne Morel Darleux arrive à « sublimer la nature tragique des tropiques sans la contrefaire ni s’en réclamer », nous donnant un roman luxuriant et joueur, tranquillement baroque, sur l’imagination comme moyen de dépasser la fin de la vie, de sortir du cul-de-sac.
1 Voir la rentrée d’août, avec les pères et mères absents, Le bonheur de Paul Kawczak, Histoire de Franklin Jacobs d’Yves et Ada Rémy et, dans cette rentrée : L’extinction des vaches de mer d’Adèle Rosenfeld ou Je n’ai jamais dit papa de Louis-Philippe Dalembert…
