Recherches de la vérité

Comment trouver, comment chercher une première vérité ? Comme le rappelle Jules Lequier, on ne peut chercher que ce qui, en quelque sorte, nous a d’abord trouvés. Voici la vérité tant cherchée qui intéresse ici quatre livres : un essai tant politique que littéraire, un roman, un récit de souvenirs et un choix de poèmes. Lectures profondes qui explorent en profondeur notre humanité.

Laurent Lévy | Un portrait de Staline. Aragon, Picasso et le parti communiste. La fabrique, 202 p., 15 €
Sacha Filipenko | Retour à Ostrog. Trad. du russe par Marina Skalova. Noir sur Blanc, 234 p., 22,50 €
Tatiana Tolstoï | Sur mon père. Allia, 128 p., 7,50 €
Nikolaï Goumilev | Le pilier de feu. Poèmes choisis. Trad. du russe et présenté par Christine Zeytounian-Beloüs. Circé, 288 p., 24 €

Un homme si complexe avec et devant lui-même, comme avec et devant les autres. Le récit humain n’a pas plus de fin que la Terre où il se déroule à mesure qu’elle tourne. Tout est lié, ligoté, livré et (parfois) délivré. Il y a les reculs et les chemins de traverse, mais il y a toujours une route à suivre, et les chemins qui forment le but et ceux qui le referment en accul parce que mal poursuivis. La joie même d’arriver s’accompagne souvent d’une rude entrée dans une autre voie dont on visite et explore les impasses. Toujours l’inattendu. Et les impasses ne se révèlent que constructions.

Dans Un portrait de Staline, Laurent Lévy libère le jour en approfondissant la nuit. Mieux qu’une étude, c’est un récit passionnant qui remue, revivifie les hommes et les événements d’une crise de nerfs idéologique au PCF, où l’on entend si bien Madame se meurt, Madame est morte dans la soirée du 5 mars 1953. C’est le déclenchement même de la crise. Tout s’achève, alors que rien ne peut recommencer. C’est que tout n’en finit pas de mourir jusqu’à aujourd’hui même où la Russie garde, et elle ne sait trop bien pourquoi, un irrespirable et encombrant mausolée. On avait simplement sorti le dauphin que le roi rouge eut le bon goût de ne pas vouloir adouber. On a gardé le souverain mort, intact, purifié d’une si mauvaise compagnie, et (à l’extérieur) quelques vivants restes de ses déplorables méthodes.

C’est que celles-ci remontent très loin dans l’histoire d’une Russie qui n’en finit pas de sortir de sa barbarie avec comme toujours, c’est une indéracinable tradition, des méthodes et des moyens barbares. L’Ukraine, Madame mère de la Russie, mais aujourd’hui fort malmenée par sa fille, ne peut davantage présenter une innocence historique à toute épreuve. L’Histoire n’est divine pour personne. Tout bonnement, elle est d’hommes et de siècles qui s’affrontent. Auprès d’eux, un déchet qui ne semble plus bon à grand-chose : l’idéologie. Un bois tordu et poussé tout en nœuds. Et les voies libres du mal et de la perdition.

Un portrait de Staline est un grand petit livre merveilleusement édifiant qui dépasse de beaucoup l’étroite question Aragon, Picasso et le parti communiste. Le fameux portrait, reproduit dans le numéro des Lettres françaises du 12 mars 1953, n’a jamais été retrouvé, l’original ayant sans doute été détruit par son auteur, sage génie ayant finalement séparé son art d’un bol d’air militant en ce qu’il présenterait de peu respirable et buvable.

Le dessin de Picasso est loin d’être sans intérêt. La tête du premier secrétaire incline plutôt à l’étonnement et à une certaine tristesse : il vient de mourir. En fait, Picasso n’a pu s’empêcher de se soustraire d’un parti dont il conservait la carte mais bien mal la conviction militante. Son dessin ne semble que chercher un étrange, heureux souvenir peut-être même inexistant. Une éclipse. Elle n’est pourtant nullement malsaine, la littérature du désespoir qu’un air politique douteux entretient par habitude et contrainte.

Laurent Lévy | Un portrait de Staline Sacha Filipenko – Retour à Ostrog. Traduit du russe par Marina Skalova. Les éditions Noir sur Blanc, 234 pages, 22,50 euros. Tatiana Tolstoï – Sur mon père. Editions Allia, 127 pages, 7,50 euros Nikolaï Goumilev – Le pilier de feu, poèmes choisis.
Kaliningrad © Jean-Luc Bertini

Le désespoir individuel et social que présente Retour à Ostrog de Sacha Filipenko, écrivain biélorusse, de langue russe, révèle une difficulté d’être. Mais Sacha Filipenko, sans vindicte, avec son seul besoin de conscience, s’en tire admirablement. Gogol n’était-il pas lui-même un Ukrainien de langue russe, comme il y en a beaucoup ? Et l’Ukraine et la Biélorussie ont eu et gardent en quelque sorte partie liée avec l’histoire russe. Rien n’est simple et les sentiments tant collectifs que personnels peuvent être aussi des nœuds gordiens. A chacun de reconnaître et de savoir trancher le sien.

En de telles complications, Retour à Ostrog pourrait être regardé comme une littérature de l’impuissance : ce serait mal réduire les choses. Il y souffle un autre air. Et finalement un air sain : de conscience et de lutte. Sans hostilité paralysante. Il s’agit d’ouvrir les yeux sur l’état délabré d’une société et de son histoire. En l’occurrence, une petite ville du nord de la Russie, des adolescents qui se suicident, un enquêteur dépêché par Moscou. L’auteur nous prête son regard.

Ainsi, nous ne suivons pas le sillage de l’histoire imbécile (encore une fois un qualificatif cher à Bernanos) des bons et des méchants qu’aujourd’hui la hâte des ignorances cherche à nous resservir à chaque conflit dans le monde. Nous voici plutôt avec une littérature de l’à vau-l’eau individuel et social, et d’une lutte qui se dessine pour en sortir. Une littérature qui conduit à la conscience des choses. C’est bien sûr une autre affaire que la littérature soviétique du Dégel, pleine d’espoir tâtonnant. La tragédie est aujourd’hui à ciel ouvert et l’espoir se fait bien attendre.

L’écriture de Sacha Filipenko ne cherche pas à surmonter le délabrement social et moral d’un pays, en l’occurrence à travers sa jeunesse suicidaire, mais elle l’enregistre et l’accompagne et même s’y plonge. Pour autant, on ne sent ni froideur ni jugement hâtif mais, sous les rudesses, une sensibilité constante : tout l’art de Sacha Filipenko. Les faits parlent : il n’est pas besoin de les commenter. Ils traversent la peau et la peau même les commente.

Retour à Ostrog est ainsi l’appareil enregistreur d’une société post-soviétique qui s’effondre sur elle-même. L’apparence est d’abdication : l’écrivain n’aurait plus qu’à dire son impuissance. Mais son témoignage est déjà une lutte. Il n’a pas encore de proposition. Il a une position : la présence bien prégnante du malheur individuel et social. Comme sans plus. C’est un état des lieux. Mais il porte en soi des questions, une énergie et une leçon : d’abord reconnaître, identifier la vérité d’une société. À partir de là, le possible peut se construire ou, tout au moins, être évoqué. Sinon directement, du moins de biais.

Or, il sait admirablement parler de l’espérance : en biseau. La Russie d’aujourd’hui ne serait-elle qu’une URSS délabrée, son idéologie et sa société en lambeaux ? Comment en extraire la terre rare d’une première vérité ? Les racines morales d’une population nous sont présentées arrachées, mais toujours humides. Elles peuvent retrouver leur ancienne terre d’accueil. Le vrai retour à Ostrog serait alors un jour possible et un autre constat établi.

Ainsi, Sacha Filipenko nous remplit d’une paradoxale et heureuse attente. Le pire n’est pas toujours sûr, nous avait déjà dit Paul Claudel. Sacha Filipenko vit aujourd’hui en Suisse où il a peut-être eu la possibilité de rencontrer des descendants de prisonniers soviétiques évadés des camps nazis, dont celui de représailles de Rawa Ruska (aujourd’hui en Pologne, mais jusqu’en 1945 en Ukraine) et de confronter les mémoires. On a tant déplacé alors absurdement (on le paie cher aujourd’hui) les populations, les frontières et abandonné les mémoires à elles-mêmes, et pour certaines sans terre retrouvée.

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Les mémoires, bien sûr, n’ont pas de prix, ni de cotes en bourse. Sacha Filipenko les garde en sa conscience, précieusement. Au sein même des eaux qui éteignent tout, leurs feux peuvent prendre une ardeur nouvelle. Astolphe de Custine n’écrivait-il pas déjà, au retour de son voyage en Russie (1839) : « il y a des choses si étonnantes dans ce pays que pour les croire il faut les avoir vues de ses yeux » ?

Et la tragédie est bien étonnante et vivante aujourd’hui où nous ne sommes pourtant pas au spectacle. Mais devant l’impénétrable et complexe « Rome du Nord » où « le gouvernement est une monarchie absolue tempérée par l’assassinat », où un « czar n’a point de semblables ». C’est toujours Custine qui parle et il joint en quelque sorte son siècle au nôtre. Celui-ci frappé ou bien attendant d’être frappé par tant d’ivresses politiques et économiques, sous le nom bien compris de libre-échange et circulation, sauf pour les pauvres et divers réfugiés et affamés : il ne leur faut plus tenter de vivre. Cela relèverait d’une discontinuité honnie.

Toujours tumultueuse, la Russie se retrouve dans le couple Sophie et Léon Tolstoï, leurs journaux respectifs, leurs œuvres en écho. Il y a La sonate à Kreutzer et il y a la réponse de la bergère d’un couple et d’une famille au berger d’un peuple sinon de l’humanité. Il y a le tissu des malentendus, jeté sur les impatiences nues. C’est un amour/lutte dont nous rend compte le journal de Tatiana Tolstoï (fille aînée du couple), rédigé en français, paru pour la première fois dans la revue Europe en 1928.

Pour lui, c’est son moi (« Où est-il mon moi ? ») ; pour elle, c’est lui et leurs enfants. Et il y a l’œuvre immense que Léon écrit et qu’inlassablement Sophie recopie. Et les accrocs du temps, mais le temps c’est aussi chacun d’eux : il n’est pas extérieur. Il est leur commune et insatisfaisante composition. Un compromis obligatoire. Alors la fuite finale, le faux suicide pour elle, la vraie mort pour lui. Ils se sont aimés à mal vivre ensemble, coupables et innocents tous les deux d’avoir voulu sauver ce quelque chose dont chacun d’eux sentait bien qu’il avait la garde d’une moitié, sinon la garde et la responsabilité du tout. Aucun des deux n’a vraiment lâché la proie que l’autre constitue par sa vie même, ses choix personnels. Finalement, il n’y eut pas tant d’ombre que cela, mais seule une impitoyable et mutuelle clarté.

Laurent Lévy – Un portrait de Staline. Aragon, Picasso et le parti communiste. Editions La fabrique, 202 pages, 15 euros. Sacha Filipenko – Retour à Ostrog. Traduit du russe par Marina Skalova. Les éditions Noir sur Blanc, 234 pages, 22,50 euros. Tatiana Tolstoï – Sur mon père. Editions Allia, 127 pages, 7,50 euros Nikolaï Goumilev – Le pilier de feu, poèmes choisis.
Léon et Sophie Tolstoï (1910) © CC0/WikiCommons

Aussi, ce fut un bon couple. Un couple n’est pas un problème ni une lente solution de continuité, mais bien ici une faim sans fin. Tolstoï a voulu mourir seul, elle restant alors derrière la porte d’une chambre de la petite gare d’Astapovo : silencieuse et invisible pour lui, mais bien là. On sait que les portes n’existent pas tant et que tout nous reste ouvert. Il suffit d’être soi-même et d’en veiller les clefs, voire de les offrir avec raison plutôt que de se réfugier en serrures muettes. C’est mieux pour un couple. Et la mort pour tous les deux fut finalement une vieille ironie dont leur amour si authentique et chahuté se moque sans doute encore. En somme, ce fut bien. Pas seulement pour nous.

La vie n’est pas une œuvre d’art, mais une œuvre d’art demande la vie. Léon et Sophie le savaient à leurs dépens et en leur acquiescement même, sans qu’il s’y trouvât d’autre issue que de rester unis. Pour chacun, l’issue est toujours l’autre, l’impasse étant le moi. Du bonheur ils ont fait le deuil, mais pas de leur amour.

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Tourmenté du désir inconnu trop connu d’écrire et en même temps de voyager et connaître, telle fut l’œuvre/vie de Nikolaï Goumilev (1886-1921), premier mais éphémère autant qu’inoublié mari d’Anna Akhmatova. Elle fut de toutes les Russies, il fut d’Europe et d’Afrique. Infatigable voyageur en même temps que sculpteur assidu des mots, il les cherche même au-delà des terres qu’il foule :

Sur les étoiles je pourrais marcher,

Embrasser le soleil sur ses lèvres brûlantes.

Selon son aveu, il ne comprenait rien à la vie, aussi il l’empoignait toute. Sa religion n’est que de vie sensible et de marche et de retour vers elle :

Laisse-moi mourir sous le sycomore

Où Marie se reposa avec le Christ.

Ici, le mot clef est sycomore. Son bois est incorruptible. Un divin figuier. Ce sont les deux derniers vers d’un poème écrit en 1918. La révolution était alors en marche. Elle allait fusiller en plein vol cet aigle du mot, dont certains poètes, bien que de conviction soviétique, furent des disciples formels. Nous ne citerons que Nikolaï Tikhonov (1896-1979), solidement communiste mais tout aussi solidement (d’un point de vue poétique) intéressant (La Horde, 1921 ; La Bière, 1922).

Partie de l’affirmation d’un monde concret quelque peu délaissé par les symbolistes (mais en vérité, les choses, pour certains d’entre eux, sont plus complexes et nuancées, la poésie même échappant à toute école), la poésie de Goumilev évolue vers « les Indes de l’esprit » :

Vois-tu cette gare où tu peux acheter

Un billet pour les Indes de l’esprit ?

Le poème est daté du 30 décembre 1919. Arrêté le 3 août 1921, Nikolaï Goumilev est peu après jugé et fusillé par la Tchéka. Heureusement pour nous (c’est-à-dire tous), son billet bien en poche. Sans doute, égaré dans un monde devenu insensé, avait-il, comme lui-même l’écrivait, « trop peine à respirer, là où vivre fait mal ». Il nous prouvait cependant que, même sans espérance, sous le bruit de pas lourds et insensés, on peut écrire.

Il faudra attendre la Perestroïka et 1988 pour qu’en URSS l’œuvre de Goumilev réapparaisse dans la prestigieuse collection de la Bibliothèque du poète, en un volume de 632 pages. Ne sourions pas, mais balayons devant nos portes : il aura fallu attendre la fin de l’année 2025 pour qu’en français Nikolaï Goumilev quitte nos anthologies de la poésie russe et rejoigne enfin un volume digne de sa stature unique. Nul n’est coupable, sinon le temps. Et les choses seront toujours ainsi : avec des trains en retard. Sur n’importe quel quai, le bonheur sait attendre le temps qu’il faut. C’est son destin même. Et Le pilier de feu de Nikolaï Goumilev sert si bien de repère et de guide à nos voyages, pour leur part d’inconnu.