Le choc Bernanos

bernanos_nrfLa nouvelle édition en deux volumes des œuvres romanesques complètes (Bibliothèque de la Pléiade) de Georges Bernanos se présente, si on se laisse faire, comme une lecture guidée de l’œuvre. C’est son intérêt, et il n’est pas mince : l’édition est remarquable. C’est aussi son danger. Il faut tout bonnement l’accepter, la reconnaître dans sa qualité, et ne pas se laisser faire.


Georges Bernanos, Œuvres romanesques complètes suivies de Dialogues des carmélites. Édition de Jacques Chabot, Monique Gosselin-Noat, Sarah Lacoste, Philippe Le Touzé, Guillaume Louet et Andre Not. Chronologie par Gilles Bernanos. Bibliothèque de la Pléiade. 65 € chacun.


Une œuvre se lit, une édition s’examine. Les finalités ne sont pas les mêmes. Ici et pour chacun des deux volumes, les longues notices, les notes et les variantes, les « en marge de » avec des extraits de la correspondance (celle-ci nous montrant entre autres un Bernanos dans un travail acharné, parfois sur plusieurs romans qui se croisent, se bousculent, s’écartent, un Bernanos dans le besoin d’argent mais scrupuleux, toujours soucieux à remplir ses engagements), les passages mis en annexe mais retenus dans le corps principal de la première édition de La Pléiade (1961) établie par Albert Béguin et Michel Estève (avec une préface de Gaëtan Picon) – tout cela est d’une indéniable richesse et d’un intérêt qu’on ne saurait bouder.

Retenons, par exemple, le choix raisonné des leçons qu’offrent les différents manuscrits ou bien, pour Un mauvais rêve, le délicat travail d’extraction à partir de la matrice d’Un crime : à la recomposition d’un texte qu’Albert Béguin, en 1950, avait voulu présenter abouti et qui sera repris dans La Pléiade de 1961, l’édition d’aujourd’hui préfère l’éclatement, la fragmentation et la mise en valeur des flottements. Cela laisse une impression de chantier en cours. Albert Béguin, lui, avait voulu privilégier et présenter une œuvre véritablement fondue et achevée, une force reconstruite. Il faut lire tout simplement les deux éditions de La Pléiade : chacune à sa façon sert très bien Bernanos, écrivain de solide assiette mais toujours en devenir et en exigence vis-à-vis de soi. Albert Béguin avait su capter et conduire le mouvement de Bernanos, mais aussi en l’ajustant et orientant à sa manière, faisant nettement par exemple de Dialogues des carmélites une œuvre de théâtre, alors que Bernanos avait travaillé sur un scénario de cinéma. La Pléiade d’aujourd’hui la rend à cette première destination.

À la fin de tout cela, pour ne pas dire de toute la richesse gymnique de la présente édition, quel sentiment en tirer ? Les notices et les notes ne peuvent s’empêcher de tendre au lecteur des lunettes : comme on a envie alors de retrouver ses yeux et de garder leur solitude avec la solitude du texte de Bernanos ! C’est démuni qu’on le lit le mieux, tenant son livre non pas au cœur d’une clairière de la belle forêt d’érudition, mais sur la table mouvante de nos eaux secrètes. Le spécialiste comme le critique doit avant tout donner à lire. Et s’il ne peut évacuer toute interprétation, toute analyse, toute construction ou déconstruction à partir des éditions et des manuscrits, il lui aura suffi de ne quitter jamais Bernanos dans ses achèvements ou inachèvements (quelle vie créatrice peut d’ailleurs être dite achevée ?) et de le présenter ainsi au lecteur : à toi, lecteur.

Dès sa première œuvre (Sous le soleil de Satan) qui fut d’ailleurs précédée de nouvelles significatives et annonciatrices (cf. Madame Dargent, Une nuit, Dialogue d’ombres), ça n’est que trop visible : Bernanos est né pour faire une vie et conduire un combat intime, non pour une carrière d’écrivain, de maître ou de petit maître à penser ou à écrire. Encore moins pour une carrière d’argent étayée par l’intelligence. Il témoigne et lutte sans cesse. Ce pourfendeur ne juge pas. Il établit, braque violemment sa lumière au cœur des ténèbres du cœur, dans les recoins, les recès et les reculs des consciences. C’est un moraliste : le mal est sa matière. Il écrit sans chercher tant à définir, cerner, analyser qu’à montrer et libérer des forces (cf. l’extrême violence de ses héroïnes). Gide ne s’y trompait pas : Bernanos lui est « contraire ». Gide est un prudent, Bernanos un imprudent : il porte, il apporte la contrariété et l’inconciliabilité. Il brandit l’écriture comme un foudre. Le monde le plus positif, le plus terre à terre glisse à l’onirique. Bernanos le tient dans des tenailles surnaturelles : « rien de ce qui arrive n’arrive en vain »(Un crime). On ne perçoit pas des analyses mais des éclairs, des fissures d’où jaillit non pas la force d’une fiction mais celle de la vérité des âmes et ce romancier qui ne romance rien la donne à pleines mains. Il use d’espérance la désespérance et de désespérance l’espérance. Il n’a de cesse que de coucher ses héros sur la terre, de tout leur long, à l’image même de « Péguy couché dans les chaumes, à la face de Dieu ». Le nom de Péguy sous sa plume, bien sûr n’est pas un hasard. Tous deux sont des écrivains de combat. Sous le soleil de Satan sort des tranchées, Monsieur Ouine s’enfonce dans le désastre de juin 40, les Dialogues des carmélites (qui portent peut-être aussi des échos de la guerre civile d’Espagne) jaillissent des épreuves du pays et de sa libération : ils s’achèvent d’ailleurs en sang et en chant. L’amour et la mort, tout est donné par le fer chez Bernanos. Tout est ainsi donné au « pauvre animal humain ». Tout est découronné pour être, dans un autre ordre, dans une autre économie des choses et de l’homme, couronné.

Lyrique et spiritualiste Bernanos, dans son temps, n’est pas un romancier ordinaire. Lecteur et admirateur de Balzac, il n’en est certainement pas l’héritier un peu figé comme le fut par exemple le sage, mesuré et donc si peu bernanosien, plutôt polytechnicien que bagarreur, Edouard Estaunié son contemporain aujourd’hui oublié et c’est presque dommage : le XXe siècle peut se passer de lui mais pas de Bernanos. Estaunié meurt en 1942 dans une France balzacienne arrêtée et prisonnière (et ses romans, loin d’être inintéressants, restent prisonniers d’un temps). Bernanos meurt en 1948 dans une France libérée, en mouvement, cependant aux prises avec la guerre froide et de durs affrontements sociaux et politiques. Il s’était tenu à l’écart de la Libération pour laquelle il avait combattu, dénonçant sans relâche dans les années de guerre « le zoo de la révolution nationale ». Il allait trouver un autre combat (c’est un besoin chez lui que de ferrailler), intime et ultime. « Nous voulons réellement cette mort » écrivait-il dans son agenda, le 24 janvier 1948. Comme s’il regardait la mort non pas comme un hasard mais une construction. Pas si simple. « Me voilà maintenant jetée dans le pressoir » faisait-il dire à son héroïne dans La Joie. Pour ses héros, la mort vient au bout de tous les mensonges, qu’ils les aient déconstruits ou, à l’instar de Monsieur Ouine, parachevés. Pour sa part, Bernanos a toujours voulu les dénoncer et comme les garder à distance, les rejeter, d’où sa vie d’errance et sa fin. Ce ne fut pas un voyageur mais un lutteur à la recherche constante de ses angles d’affrontement. Il ne se réservait que pour une rencontre. Aller à la mort demande du terrain et il lui fallait du terrain : « Aimer tout son amour, vivre toute sa vie, mourir toute sa mort. »

Chez Bernanos, le vivant n’est pas loin du mort, le polémiste n’est jamais loin du romancier : il le surveille et intervient. L’expression « littérature engagée » lui convient exactement, car cet engagement, Bernanos le veut total, aussi bien et aussi fort dans le domaine terrestre que dans le domaine métaphysique qu’il lui articule toujours. Chacun de ses héros porte les deux dimensions, en équilibre ou déséquilibre, et fait l’expérience de ces deux situations : il en gravit tous les degrés. Chacun de ses héros positifs ou négatifs si l’on peut dire (mais chacun garde, si l’on excepte Monsieur Ouine, un contact avec les deux pôles) affronte un secret de soi qui le dévore ou un secret social qui dévore et achève de pourrir toute une micro société, image et synthèse de la société. Monsieur Ouine est le nœud d’une perdition cellulaire. Une lente consumation frappe le héros et la commune où il s’est établi. « Ce qui pèse dans l’homme, c’est le rêve », se rappelle Chantal de Clergerie dans La Joie, à propos de son maître, l’abbé Chevance. Ce qui le perd est le bavardage : l’homme se défait au fil de ses mots. Monsieur Ouine est précisément un bavard : il se vide. Et ne devient plus que vide. Il meurt dans un monologue, un bavardage insane et stérile sur lui-même. Les mots du rejet de la vie scellent ses derniers moments. « S’il n’y avait rien, je serais quelque chose, bonne ou mauvaise. C’est moi qui ne suis rien. »

Le héros de Bernanos est avant-coureur de l’existentialisme, dans la mesure où il assume toute la responsabilité et le rejet même de son existence. Monsieur Ouine (travaillé depuis 1931) est publié pour la première fois (en français) au Brésil, à Rio, en 1943. Il paraît chez Plon, à Paris, en mars 1946. C’est cette version d’Albert Béguin (reproduite aujourd’hui « en marge » dans la nouvelle Pléiade) qui restitue les mots les plus forts de l’homme mourant face aux choses, aux êtres, aux idées pour lui déjà morts : « Jeune homme, dit-il, est-ce possible ? Je me vois maintenant jusqu’au fond, rien n’arrête ma vue, aucun obstacle. Il n’y a rien. Retenez ce mot : rien ! » Pourquoi, dans l’édition présente, cantonner la force de tels mots, des « mots tocsin » (pour reprendre Maïakovski) ? Ils ne sont pas occultés mais donnés « en marge » : de qui ? Bernanos ? Par quelle exsufflation ont-ils été ainsi placés à l’écart ? Perdrions-nous quelque peu – mais si peu c’est déjà trop – la foi en Bernanos et laisserions-nous en marge sa force ?

Cet homme magnifique savait, il est vrai, avoir si peu foi en lui-même, comme cherchant ses forces à travers ses errances et les continents : « Quelle drôle de chose ! Je me trahis moi-même comme on trahit sa femme. Peut-être pourrais-je demander à Rome l’annulation de l’union ridicule contractée le 20 février 1888 par Georges Bernanos avec Bernanos Georges ?… Mais ces procès ecclésiastiques coûtent si cher ? » Tous les procès sont ecclésiastiques. De l’ecclésiastique, Bernanos n’en a que faire. Selon un témoin de son agonie (« Voici que je suis pris dans la Sainte Agonie » – agenda 1948) son dernier visage est celui d’un jeune sourire. « De ce sourire, dont il a dit : je ne le libérerai qu’à ma mort. » Aucune puissance, aucune Rome ne peut réclamer ce sourire.

Christian Mouze

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