Le titre est bien trouvé. « À la musique », plutôt que sur la musique. Adresse, plutôt qu’objet d’étude. Hommage avant que d’être analyse. Et, cachée dans ce titre, une appartenance : Jean-Luc Nancy appartenait à la musique parce qu’il l’aimait follement. Cette anthologie rassemble des textes mis en musique par les amis, des discussions entre mélomanes, des essais théoriques, des poèmes. Que disent-ils à la musique ?
Dans les textes les plus théoriques – ce sont les plus anciens –, Jean-Luc Nancy cherche à réconcilier des positions traditionnellement opposées : le rapport de la musique au langage (que dit la musique?), ses pouvoirs politiques et parfois religieux (que représente la musique?), ses effets sur les êtres qui la jouent ou l’écoutent (que fait ou que produit la musique?). Vertige d’érudition philosophique devant toutes les références qui s’accumulent, et que Jean-Luc Nancy entreprend avec minutie. Deleuze, Nietzsche, Schopenhauer, Derrida, Blanchot, Rousseau, Adorno, Platon : à la musique autant qu’à la philosophie, qui a sa petite histoire musicale.
Jean-Luc Nancy joue de cette histoire avec le désir d’en déjouer les lignes trop droites. Prenons deux propositions de textes différents, le premier de 1991 et le second de 2004. « On a souvent dit, de diverses manières, que la musique prononce l’imprononçable, qu’elle articule un langage au-delà du langage. Mais c’est encore la penser sous un modèle langagier. Il est peut-être moins inexact de dire que la musique imprononce le prononçable, qu’elle entraîne tout ce qui peut être dit jusqu’à cette limite du dire qui ne signifie plus rien, mais qui dit encore – en un sens de « dire » qui n’est plus aucun des sens de ce mot. » « Ce qui proprement trahit la musique et détourne ou pervertit le mouvement de son histoire moderne, c’est la mesure dans laquelle elle est indexée sur un mode de signification et non plus sur un mode de sensibilité. »
Dans le rapprochement de ces formules qui sont belles parce que profondes (et réciproquement), on trouve non pas un programme mais une invitation à considérer philosophiquement la musique comme irréductible à la pensée, sans pour autant refuser qu’elle soit pensable. C’est courageux. C’est aussi fécond. Au-delà du langage mais non du sensible, inscrite dans une histoire dont le mouvement peut être perverti par une signification qui se refuserait à dire encore à partir du rien : tout compte fait, c’est peut-être un programme pour penser la musique.

Leo Spitzer a consacré tout un livre à faire la généalogie du concept d’harmonie du monde qui place la musique au cœur de l’ordre cosmique, religieux et politique. On peut lire ces textes de Jean-Luc Nancy comme le revers d’une telle histoire : il y a du musical dans l’ordre et dans ce qui en lui résiste à l’ordinaire ou à l’ordonné ; et si la musique est quelquefois politique, c’est parce qu’elle se situe aux limites du politique dont elle révèle aussi la faiblesse. Moins apolitique qu’anti-politique – certains textes rappellent l’usage que le nazisme et le fascisme firent (et ajoutons : font encore) des « vertus de captation, de mobilisation et d’exaltation » de la musique. Ni esthète ni militant, en quête d’une pensée qui prend le risque de ne pas être juste – comme les notes lorsqu’on chante –, Jean-Luc Nancy explore des possibles philosophiques pour la musique et c’est par endroits époustouflant.
À la musique, tout de même, avant le reste. Beethoven, Bach, Dylan, Haydn, Wagner, Schaeffner, Bizet, Mozart. À travers ces trente années d’écriture que retrace le livre, on ne trouve de désir commun que celui de ne pas penser la musique de l’extérieur, mais avec elle. Insistant sur ses lacunes techniques face aux œuvres musicales, Nancy confie malgré tout aux musiciens et musiciennes le soin de l’accompagner dans ses réflexions. Lorsqu’il réfléchit à la notion de populaire, il pense à Mozart puis il pense au rock. Plaisir renouvelé des énoncés lumineux : « Si l’art « divin » touche à la présence (de l’être, de l’absolu), l’art populaire toucherait à cet autre élément, démonique, des échéances générales et banales, inégales et communes, communément inégales, de la mort et de l’amour, du plaisir, de la joie, de l’abandon, de la maladie, de leur répartition et de leur partition toujours surprenante et toujours triviale, convenue, répétée, rejouée – clichée. D’une certaine manière, ce serait l’élément du sens plutôt que celui de la présence. Rien de plus populaire que ce sens du destin, ce sens (ou ce non-sens) comme destin. »
De se faire musicale si ce n’est musicienne, cette pensée s’autorise à considérer avec sérieux des questions triviales. Ainsi de la question de la culture musicale, qui occupe plus souvent les colonnes des magazines spécialisés (ce qu’il en reste) ou les ondes de certaines radios, voire les couloirs d’un certain ministère. Pour Jean-Luc Nancy, la question de la culture musicale intervient au cœur des problèmes que lui pose la musique et c’est considérable – c’est ce qu’évitent si souvent les philosophes ; « le rock accompagne et exemplifie la mutation fondamentale que connaît alors le concept de « culture ». Il devient à la fois un concept global de disposition éthico-esthétique […] mais aussi un concept d’auto-exposition : une culture, c’est ce qui se reconnaît et se déclare comme telle. On parlera ainsi de « culture rock » mais aussi bien de « culture d’entreprise ». Ce déplacement permet de cerner encore mieux l’enjeu. Là où, naguère, on parlait de « culture musicale », on parlera maintenant de « musique en tant que culture » ». La musique en tant que culture, qu’on expose avec soi dans des vitrines qu’on appelle goût personnel – ou ce qu’il en reste à l’âge des recommandations algorithmiques. Jean-Luc Nancy invite à penser cela en s’efforçant de considérer ce que les gens qui font la musique – qui la jouent, la lisent, l’écoutent, la produisent – disent eux-mêmes de leurs préoccupations. À la musique, décidément.
Le destin de cette pensée si musicale est de se diriger vers une terrible résolution : à force d’être à la musique, pourquoi continuer à philosopher et ne pas faire œuvre musicale ? Au-delà du langage philosophique, se donner à la musique ? Le livre retrace ce cheminement presque inexorable, les essais théoriques des débuts cédant progressivement la place à des textes produits pour être accompagnés, interprétés, mis en musique. L’intérêt de les publier est aussi de retracer le destin d’une pensée qui s’est forgée dans une adresse intensément amicale à la musique. Après les philosophes et les grands noms de compositeurs et de musiciens, il y a les amis et les amies : Peter Szendy, coéditeur de l’anthologie avec Yann Goupil, Rodolphe Burger, Marie-Louise Mallet, François Martin qui fournit le beau portrait en quatrième de couverture. À la musique, ou bien « à ses amis », que le philosophe théorise ou échange en privé ou qu’il se fasse encore conférencier – c’est tout un, d’ailleurs. La sensibilité, fil directeur de cet assortiment de textes disparates, réside aussi là, dans ces liens intimes dont Jean-Luc Nancy ne peut cacher qu’ils appartiennent autant à lui qu’à la musique. Après tout, « la musique est tellement sensible qu’elle se laisse mal transcrire en sens intelligible » : ce qui en déborde est aussi cette intimité qu’à défaut de la transcrire le texte continue de dire.
Il y a aussi un texte énorme, difficile, riche. « Variations sur la reprise » (2006) élabore quelque chose de moins intime et de plus orienté vers la discipline philosophique. À travers la question de la reprise et de la répétition, Jean-Luc Nancy lie la pensée de la musique à sa réflexion sur le sujet : on trouvera là une possibilité de lire À la musique au sein de l’œuvre de l’auteur, l’une des plus marquantes de la philosophie française des dernières décennies. Mais la synthèse de cette réflexion se formule plus élégamment dans le texte qui suit, qui pose une autre question : « comment s’écoute la musique ? » « Musique est l’art de l’espérance de la résonance : un sens qui ne fait sens qu’à raison de son retentissement en lui-même. Il s’appelle et il se rappelle, rappelant en lui et à lui, chaque fois, la naissance de la musique, c’est-à-dire l’ouverture d’un monde en résonance, un monde soustrait aux dispositions d’objets et de sujets, rapporté à sa propre amplitude et ne faisant sens ou bien n’ayant sa vérité que dans l’affirmation qui module cette amplitude. » Et l’on se dit que c’est bien à la musique que l’on doit cette idée d’un monde en résonance où s’ouvrent d’autres choses à dire, surtout quand plus rien ne fait sens.
