La mort est en train de changer se lit comme une interrogation au sujet des principes historiques, éthiques et linguistiques qui ont orienté les prises de parole de Dominique Eddé au cours des deux années de guerre et de massacres à Gaza.
Parmi les nombreuses publications qui ont marqué cette période et ont cherché, sans attendre l’heure du recul scientifique et de l’apaisement émotionnel, à documenter, rapporter et analyser la destruction de la ville palestinienne et de sa population, cet essai se démarque par sa voix silencieuse, mélancolique, interrogative, émanant pourtant d’un lieu très proche des bombardements. Loin des joutes oratoires et médiatiques, Dominique Eddé pense depuis un état d’« impuissance », qui n’est ni un renoncement ni un repli sur soi, mais le lieu même d’où peut surgir l’inverse de ce qu’elle dénonce. En dix-huit brefs chapitres, elle nous fait entrer dans un laboratoire de pensées et de discours qui trouvent rarement leur place dans le débat public actuel et nous conduit ainsi vers une parole de « personne à personne », que l’essayiste tente « désespérément » de maintenir ici. Si cet ouvrage demeure aussi vital aujourd’hui, trois mois après la déclaration de cessez-le-feu, c’est sans doute parce qu’il s’efforce de réfléchir à partir de cette expérience physique et psychique d’épuisement, seule à même de rêver un avenir de réparation, de survie (ce mot revient une vingtaine de fois au fil de ce livre d’à peine une centaine de pages).
Dominique Eddé part d’un constat largement partagé quant à la difficulté de parler de la catastrophe à Gaza. Au-delà de la censure imposée à ceux qui osent élever la voix, au-delà même de la suffocation provoquée par l’horreur, c’est le sentiment d’un avilissement de la langue qui rend la parole difficile. Le sens des mots a été confondu, corrompu et détourné au profit du pouvoir, créant un espace discursif où la vérité n’a plus sa place. Le langage, au lieu de révéler la réalité, la dissimule. Qu’on songe seulement à l’emploi des termes « zone humanitaire » ou « antisémitisme » par les autorités israéliennes pour constater, comme le fait Eddé, que « le vocabulaire a désormais un potentiel criminel ».

La méthode adoptée à présent par la plupart des intellectuels pour réparer le langage et lui restituer ses fonctions nominative, descriptive et véridictive s’inspire largement des analyses de la langue totalitaire proposées par Victor Klemperer et George Orwell. En détectives ou en cliniciens, ces intellectuels cherchent à dévoiler ce que le discours cache, souvent à l’insu de celui qui parle, et à mettre au jour les motivations inavouées qui faussent le sens des mots, voire le fonctionnement même de la syntaxe. Foncièrement soupçonneuse, cette démarche herméneutique se déploie à partir d’un horizon linguistique précis, lucide, tranchant, celui de la langue démocratique, qui rend possibles le débat et la prise de décision collective entre les membres d’une communauté. L’exemple emblématique de cette entreprise a été proposé par les historiens israéliens Asaf Bondi et Adam Raz dans Le Lexique de la brutalité (Pardes, 2025), qui est l’ouvrage le plus important paru en hébreu depuis le 7-Octobre. À l’instar de la LTI de Klemperer, Bondi et Raz mettent en œuvre un travail de documentation et d’analyse du discours tel qu’il s’entend dans les médias, dans les prises de parole des responsables politiques et des chefs de l’armée, aussi bien que dans les conversations quotidiennes les plus prosaïques. Selon les auteurs, c’est ce discours qui a permis la transformation de la communauté israélienne en une « communauté de crime », dont le consentement va jusqu’à la participation active à l’anéantissement de Gaza.
La démarche adoptée par Dominique Eddé est différente. Après avoir écarté les mots qui « ne servent plus à rien », non seulement ceux qui rendent les crimes acceptables, mais aussi ceux qui échouent à les décrire et, partant, à réveiller les esprits (« banalité du mal », « populisme », « totalitarisme »), elle tente d’en offrir de nouveaux. Cette quête engage la sensibilité de l’écrivaine portée depuis toujours par le désir d’employer « le français d’une manière qui [lui] soit étrangère » (Pourquoi il fait si sombre ?, Seuil, 1999), de déjouer l’automatisme de la pensée par une parole éclatée et dissonante, alors même qu’elle demeure l’une des voix les plus éloquentes de la scène intellectuelle francophone. C’est vers le sensible et le psychique, deux domaines souvent exclus du discours politique, que Dominique Eddé se tourne pour élaborer son vocabulaire. Selon une anthropologie freudienne qui reconnaît les pulsions et les affects à l’œuvre chez l’être humain, elle évoque « la peur de soi » et « la peur pour l’autre », « le vertige d’où procède la pensée », « la mort dans la vie » ou encore « la perte de l’être ». Dans son exploration des territoires inconscients, elle a pour compagnons de voyage Kafka et Dostoïevski, ces « deux obsédés de la vérité qui ne se découvre que sur les terres du mensonge » : le premier lui permet de penser l’épuisement et « la solitude ajoutée à l’absence de pouvoir », le second le mystère du mal et la part de la sexualité dans la construction de la guerre.
Parmi les mots que Dominique Eddé réintroduit dans la langue, il en est un que l’on avait longtemps relégué à un christianisme et à une charité dépassés, dépourvus de toute signification politique : celui de souffrance. Expérience limite susceptible d’enfermer l’individu dans sa propre douleur, elle peut aussi lui faire découvrir celle de l’autre. Eddé rappelle qu’« il n’y a pas de monopole en termes de souffrance » et que les catégories de bourreaux et de victimes peuvent ainsi « frapper tour à tour telle ou telle identité, tel ou tel peuple ». La réintroduction de cette réversibilité exige un travail d’association, de mise en lien des mémoires et des récits, travail qui donne lieu aux pages les plus bouleversantes de cet essai. Par exemple, le chapitre consacré à la rencontre entre Vladimir Jankélévitch et la jeune femme qu’était Dominique Eddé en 1982, au moment de l’invasion israélienne du Liban, opération qui fit de plus de 20 000 morts, et mena l’ancien survivant de la Shoah à dénoncer publiquement les actions du pays auquel il était attaché corps et âme. Ou encore le passage, plus discret, où Eddé, évoquant le refus de nombreux Israéliens de reconnaître la souffrance des Gazaouis, cite cette déclaration désespérée de Charlotte Delbo : « Vous ne croyez pas ce que nous disons parce que si c’était vrai ce que nous disons nous ne serions pas là pour le dire ». S’instaure alors un va-et-vient entre la souffrance de l’un et la conscience de l’autre, mouvement capable de « faire une forme de ces deux formes ».
Cet essai humaniste, trop humaniste, nous incite, non pas à renoncer à nos identités, mais à « ne pas renoncer à les transcender ». Parmi les appels qu’il adresse aux lecteurs, celui que j’entends avec le plus de force est destiné aux jeunes Israéliens de la diaspora. Ayant grandi à l’abri de l’antisémitisme, ce point aveugle nous a parfois permis de mieux voir la réalité, sinon de l’Europe, du moins du Proche-Orient. Notre rôle dans les années à venir, fût-il limité à une échelle intellectuelle, consistera à tisser des liens entre les passés de souffrance que d’aucuns préfèrent tenir séparés. La tradition juive, d’ailleurs, nous fournit des modèles à suivre. Je pense à la parenté que Proust établit au début de Sodome et Gomorrhe entre les Juifs et les invertis, deux « races maudites » vouées à la solitude, au secret et à la haine de soi ; à « Pessah al-koukhim » (פסח על כוכים) d’Avot Yeshurun, l’un des poèmes les plus hermétiques de la littérature hébraïque moderne, qui révèle, à travers un collage de fragments hébreux, yiddish et arabes, une expérience d’exil partagée entre les Juifs après la Shoah et les Palestiniens après la Nakba ; aux odyssées de Sonia Wieder-Atherton, enfin, qui traverse les territoires et les époques pour faire entendre, par la voix de son violoncelle, les récits d’oppression, de révolte et de création des individus qu’elle croise. Des œuvres ouvrant des passages là où la réalité les interdit, et montrant que « rien n’est fixé à jamais quand la parole circule ».
Guy Jacoby est doctorant à l’EHESS. Ses recherches portent sur l’œuvre de Marcel Proust et sa mémoire dans la littérature de la Shoah.
