Selon une approche originale se situant entre art et médiation scientifique Charles Antoine et Paul Kichilov montrent que l’ouverture de la science à la société passe par la création d’une nouvelle sensibilité permettant de redéfinir le rapport entre recherche et public.
Dans son essai « One Culture and the New Sensibility » (1965), Susan Sontag plaidait pour un dépassement, selon elle désormais sur le point d’être achevé, de la séparation entre culture scientifique et cultures artistique et littéraire. Elle déclarait, avec un optimisme pour lequel on ne peut pas s’empêcher d’éprouver une certaine nostalgie, que les intellectuels qui déploraient l’existence d’un abîme séparant les « deux cultures » ne voyaient pas l’émergence d’une nouvelle sensibilité pour laquelle « la beauté d’une machine ou de la solution d’un problème mathématique, celle d’un tableau de Jasper Jones, ou d’un film de Jean-Luc Godard, celle de la personnalité et de la musique des Beatles seraient également accessibles ». On reconnaît dans son argument, ainsi que dans ses autres essais de cette même période, l’attente d’une vraie démocratisation des savoirs. Cela viendrait aussi grâce au dépassement d’une autre barrière, celle entre « haute » et « basse » culture, suscité par l’élan du pop.
Qui se souvient aujourd’hui du petit Karlheinz Stockhausen figurant, non loin de Fred Astaire, sur la pochette de Sgt. Pepper’s Lonlely Hearts Club Band ? Soixante ans ont passé et, dans un monde où la dynamique cannibale du capitalisme, dont parle Nancy Fraser, a ingéré tout élan démocratique, le transformant en excréments, les clivages entre cultures semblent plus que jamais d’actualité. Cet état de choses n’épargne surtout pas la France où, pour reprendre une phrase de Newton qui ouvre le huitième chapitre d’equiQuanto, le système scolaire contribue activement à construire « bien trop de murs et pas assez de ponts ».
Heureusement, le CNRS se voit de plus en plus engagé dans la valorisation du rôle de tout type de médiation scientifique : l’institution en 2021 d’une médaille spécifiquement destinée à ce type d’activité en est la preuve. Des ponts, finalement ! En 2025, l’Institut de physique du CNRS a créé le rôle d’ambassadeur de la physique, à attribuer chaque année à des chercheurs-euses pour mener des actions visant à partager des connaissances scientifiques avec un public non académique et avec une attention particulière prêtée « à la diversité des résultats de la recherche qui va bien au-delà des sujets habituellement médiatisés ». Cette année, à côté de Pascale Fabre, directrice de recherche au CNRS (laboratoire Charles Coulomb de Montpellier), choisie comme ambassadrice pour son rôle dans l’étude de la pollution plastique, Charles Antoine, physicien et enseignant chercheur à Sorbonne Université, a été nommé ambassadeur pour ses études en physique théorique et notamment dans le domaine quantique. Son activité de médiation suit une démarche dans laquelle le partage d’un résultat scientifique passe par une reformulation de ce dernier par des outils de communication « autres ».

Il ne s’agit pas d’articuler de façon claire et pédagogique des contenus pour un collègue chercheur spécialiste dans un domaine différent du nôtre. Il s’agit de toucher et même de former la sensibilité d’une personne externe au monde de la recherche et, dans les limites du possible, de le faire en dehors des biais culturels qui alourdissent parfois la vulgarisation traditionnelle. Nous avons déjà parlé de l’importance du travail mené par Julien Bobroff et son équipe. Dans leur projet la physique autrement, ils développent depuis dix ans des contenus s’appuyant sur des outils provenant du design et des arts.
Dans un esprit tout à fait similaire est né le spectacle-conférence equiQuanto, dont provient le livre qui porte le même titre. Il a été réalisé grâce à la rencontre entre Charles Antoine et le peintre, graveur et sculpteur Paul Kichilov. La représentation, mise en scène à plusieurs reprises depuis 2018, jouait sur le contrepoint entre les mots de Charles Antoine, présentant des aspects différents de la physique quantique, et des images, peintes et dessinées en direct par Paul Kichilov, représentant poétiquement dans la forme d’un spectacle équestre les mots du physicien.
Dans la préface, Charles Antoine dévoile le programme d’equiQuanto : « inventer un nouveau langage, ni tout à fait cheval, ni tout à fait science, pour nous aider, tous, à apprivoiser la complexité et pénétrer l’intime abstraction de l’Univers ». Les quatorze chapitres, chacun composé d’un texte écrit par Charles Antoine suivi d’une image créée par Paul Kichilov, sont bien à la hauteur du défi. Le style des textes, constitués de brèves phrases évoquant plusieurs aspects de la physique quantique, se tient sur le fil d’un équilibre où l’explication n’arrive jamais à étouffer l’émerveillement, lequel peut s’épanouir ultérieurement grâce aux images de l’artiste. Les thématiques qui font la une quand il s’agit de quantique, l’intrication, la téléportation (qui n’en est pas vraiment une), sont là. Mais il y a beaucoup plus. Antoine, avec habileté, aborde des sujets ne faisant pas partie de l’arsenal des paradoxes de la mécanique quantique, mais qui sont une partie fondatrice de sa structure. Il montre ainsi comment une théorie si abstraite reste la meilleure représentation qu’on a su développer de la solidité de la matière, de la stabilité des atomes et donc de la réalité de tous les jours.

Des pages très réussies grâce à leur légèreté si profonde sont dédiées aux lois qui permettent d’expliquer l’existence des atomes et des éléments. Charles Antoine touche tous les points clés de la théorie qui permettent d’appréhender les fondements de l’existence de la matière. Avec concision et poésie, il nous introduit au fait que la matière est le résultat de l’assemblage d’objets, les atomes, faits en grande partie de vide. Les électrons, dans le vide des orbitales atomiques, se comportent comme les notes d’un instrument de musique bien accordé qui ne vibre qu’à certaines fréquences lumineuses, qu’en correspondance de certaines couleurs.
Chacun de ces aspects de la réalité atomique est associé à une image créée par Kichilov : un chevalier cathédral vide évoquant l’étonnante immatérialité des briques fondamentales de la matière ; des chevaux de différentes couleurs évoquant le concert de longueurs d’ondes produisant les spectres atomiques. De très belles pages traitent de l’indiscernabilité entre particules identiques, une propriété pas assez spectaculaire pour stimuler l’éloquence de la majorité des vulgarisateurs. Elle est néanmoins la base même du principe d’exclusion de Pauli permettant de construire les atomes tels qu’ils figurent dans le tableau périodique des éléments ainsi que de bien d’autres phénomènes révolutionnant notre vision du monde.
Des chevaux entre-cachés par des frondes avec des chevaliers masqués et des chevaux face à face évoquent respectivement l’indiscernabilité et le principe de Pauli. Un tournoi grouillant de chevaux et de chevaliers évoque l’expérience des fentes de Young où l’interférence entre ondes de matière peut donner des espaces vides. Un Pégase avec un fond multi-couleurs illustre le chapitre où Charles Antoine recourt à la belle métaphore de la surface d’un lac sans ondes pour représenter le vide, et à de petites ondulations en perturbant la surface pour décrire les particules élémentaires, voire la réalité. Encore une fois, apparaît la profonde et déconcertante interconnexion entre vide et plein qui caractérise le monde quantique et sur laquelle se construit l’image que la physique contemporaine nous donne de l’Univers.
Dans des commentaire des œuvres illustrant le livre, écrits par l’artiste lui-même, on découvrira, si on ne s’en doutait pas déjà, l’importance qu’Arnold Böcklin et notamment L’île des morts revêtent pour Paul Kichilov. Un glossaire, intelligemment organisé par thématiques, permettra de compléter la lecture. equiQuanto constitue un excellent contre-récit à l’image répandue de la recherche comme ring sur lequel des génies brillants et ambitieux, des hommes blancs en général, se battent grâce à l’agressivité de leurs esprits supérieurs, menant une entreprise où quelques-uns gagnent et les autres succombent. Il y a là une vérité, bien sûr, mais évanescente, comme les ondes de présence, solutions de l’équation de Schrödinger. Les grands esprits sont présents aussi dans l’ouvrage, moins intimidants, car ce qui frappe le lecteur est plutôt l’émerveillement, la curiosité suscitée par les problèmes posés et, finalement, les images. Sans aucun doute, Charles Antoine et Paul Kichilov ont fait un pas important vers une nouvelle sensibilité et on ne peut que les en remercier.
