La mesure et la représentation du monde ont une histoire, à la fois scientifique et géopolitique. Le souci des sociétés de se situer, de dessiner leurs territoires n’est pas un monopole de l’Occident. Celui-ci, après avoir considéré qu’il était le régent de la terre au titre du magistère de la Modernité, se retrouve en position critique. Il doit en rabattre de sa prétention : en Orient, extrême ou proche, des civilisations, des empires ont su mesurer et dessiner leurs parties du Monde, et appréhender la totalité de celui-ci.
Les représentations cartographiques ont documenté et diffusé ces états des lieux, en même temps qu’elles affichaient et affirmaient les lieux des États. Lesquels contrôlaient les ateliers et les institutions qui produisaient ces représentations. Ces deux ouvrages font diptyque : ils se complètent dans une perspective historique, critique, et ludique.
Avons-nous conscience, quand nous sollicitons sur notre smartphone notre position sur le territoire, que ce clic est, instantanément, le terme de deux millénaires de calcul ? Un méridien précise notre longitude, notre place sur la terre : « Sous le soleil exactement, pas à côté… » Là sont des chiffres et non des paroles ! Dans Méridiens. Mesurer, partager, dominer le monde, Fabrice Argounès fait le récit de cette conquête scientifique. Avant le triomphe de la modernité, autour de la Méditerranée et en Asie, des pionniers astronomes, géomètres et cartographes ont tracé des lignes de référence sur l’Ancien Monde. Les navigations transocéaniques de la Renaissance ont mis l’Europe en contact maritime avec les autres continents, elles ont nécessité la mise au point d’un système global de positionnement.
La rigueur de méthode et la précision de ces données est une composante de la modernité, cette rigueur n’est pas neutre, les savants qui l’ont portée étaient missionnés par des institutions officielles. La mesure de la longitude, plus complexe que celle de la latitude, s’est inscrite dans un système qui se réfère à l’observatoire de Greenwich, situé à Londres, méridien conventionnel d’origine britannique, impériale. Les autres impérialismes ont adopté cette convention pour des raisons de commodité universelle. Dans le processus de diffusion de ce système, le chapitre « Décentrer le monde » raconte comment l’empereur Kangxi (1654-1722) a été séduit par les jésuites. La Compagnie a transféré méthodes et instruments et a permis de tracer le méridien de Pékin, à partir duquel a été dressé un atlas de l’empire (1719). C’était un siècle avant la guerre de l’opium… La grille formée par les parallèles (latitude) et les méridiens (longitude), héritée des impérialismes, a été confirmée après les décolonisations. Les satellites ont renforcé la précision et la disponibilité des coordonnées de géolocalisation. La mondialisation économique et culturelle a ainsi disposé d’un champ d’exercice parfaitement balisé.

Au terme de son livre, Argounès rappelle qu’en décembre 1941 l’ambassadeur du Japon à Berlin propose au régime nazi un partage de l’Eurasie selon le méridien d’Omsk 70°E en Sibérie. Un accord fut signé le 18 janvier 1942, la défaite de l’Axe l’a rendu caduc. Le filet que les savants ont posé sur le globe dessine la scène anthropologique, Fabrice Argounès relève que l’Anthropocène devient l’âge des défis environnementaux, il a été aussi celui de la construction des connaissances qui permettent de mesurer et de localiser les urgences… 3493.
Les auteurs de Cartographia se démarquent d’un exposé académique du domaine de leur expertise. Producteurs et praticiens des cartes, ils choisissent de faire partager au lecteur les raisons de leur engagement scientifique. Ils nous incitent aussi à considérer ces images avec circonspection, elles montrent mais aussi elles peuvent dissimuler, manipuler, parfois trahir. Comme il n’est jamais inutile de le rappeler, le premier défi est celui de représenter sur un plan ce qui est une surface sphérique, celle de la Terre. La projection est l’opération mathématique qui permet cette transformation. Le choix de la méthode se traduit par des images différentes qui valorisent telle ou telle partie du globe.
L’essor des vues aériennes puis les données acquises par satellite ont changé la fabrique des cartes. Le géographe de Vermeer (1668) devait utiliser la projection de Mercator familière aux navigateurs européens et propice aux entreprises coloniales. Dans son atelier, le géo-cartographe du XXIe siècle est placé devant un écran, et peut ajuster ses images par des calculs multiples. Le dernier chapitre associe la cartographie à « Un sport de combat ! » quand elle révèle les inégalités socio-économiques et les rapports de domination. Derrière les commodités accessibles sur Google Maps, on repère vite les choix d’une multinationale US, ainsi le golfe du Mexique a été gommé pour satisfaire les magalomanes.
Parallèles et méridiens se croisent sur la surface des mers et des océans. Mais qu’en est-il sous les vagues et les courants marins ? Depuis un demi-siècle seulement, nous disposons d’une carte complète et précise du fond des océans. Cette image est due à Mary Tharp, une océanographe et cartographe américaine, écartée des navires masculins et confinée dans un labo terrestre. En exploitant les millions de données de sondages sous-marins, Mary Tharp dessine une carte des fonds de l’Atlantique, puis du Pacifique, qui confirme la théorie de la tectonique des plaques. Ces mesures remettent en cause la convention consistant à mesurer les reliefs à partir de niveau de la mer. En tenant compte des fonds marins, l’Everest est détrôné par Mauna Kea de Hawaï, volcan dont la base est à 5 900 m sous l’océan, soit un relief total de 10 200 m.
Généralement, les ouvrages sur la cartographie sont des « beaux livres » reproduisant et commentant des images choisies pour leurs qualités esthétiques. Ici, le parti est différent, il ne s’agit pas de séduire mais de démontrer. Les images sont principalement des vignettes schématiques, en noir, en blanc et en gris. La conclusion des auteurs est un manifeste, convaincant, pour une pratique critique et ludique des cartes.
Les auteurs ne manquent pas, surtout dans Cartographia, de mentionner les écrivains qui ont sollicité la carte, pour la magnifier ou la critiquer. Entre les méandres du fleuve et les lignes des méridiens et des parallèles le zek Varlam Chalamov se souvient : « Ce trépied marque un endroit précis de la carte et, partant de cette carte, de la montagne et du trépied, sur les gorges encaissées, à travers les clairières, les terres désertiques et les marais clairsemés, s’étire un fil invisible : le filet invisible des méridiens et des parallèles. Dans la taïga touffue, on pratique des percées : toute encoche, tout repère est pris dans le croisement des fils du niveau à lunettes, du théodolite. La terre, la taïga sont mesurées et nous progressons en trouvant sur les encoches fraîches les traces du cartographe, du topographe, de l’arpenteur de la taïga – le simple graphite noir. La taïga de la Kolyma est quadrillée par les percées des topographes. » [1]. Soit Debin 62°21’N 150°46’E sur les bords des méandres de la Kolyma, dirigeant un semis de casernes (barracks) et de chantiers (Working Camp).
La carte gît, méconnue, dans un tiroir de la cartothèque de la Sorbonne. Elle est une sorte de réponse à l’accord de l’Axe sur le partage de l’Eurasie cité plus haut. L’URSS a besoin des avions des États-Unis, la ligne de livraison dite Alsib de l’Alaska à la Sibérie est établie, les pilotes US font escale dans la Kolyma, à Seymchan. L’URSS, pour leur repérage, livre les données sur son territoire, le goulag des zeks est bien là (magie de la carte ?) et le camp pour femmes d’Elgen, dont a témoigné Evguénia Guinzbourg aussi, sous le ciel de la Kolyma…
[1] Récits de la Kolyma, p. 997.
