C’est un fort volume, comme on dit, frôlant les 500 pages, publié chez un excellent éditeur et dans une jolie collection qui a l’habitude d’offrir à ses lecteurs des textes insolites et des raretés oubliées autour d’un Paris enfui ou disparu. La couverture de ce pavé compact joue cette carte éditoriale de la pépite retrouvée, avec une typographie débridée et une débauche de motifs décoratifs, à la limite du pastiche graphique, qui renvoient délibérément aux publications tapageuses du fakir Birman, dont le singulier logo est également repris.
Dans la France des années 1930, à l’heure des masses manœuvrables et manipulées, ce faux fakir, entrepreneur sulfureux en astrologie, féru de numérologie et de graphologie, s’imposa à coups d’annonces de presse, de réclames matraquées dans les journaux et à la radio, d’horoscopes et d’amulettes vendus par correspondance, d’apparitions spectaculaires dans les théâtres, cabarets ou casinos, et jusque sur la route du Tour de France. Son slogan publicitaire, répété pour devenir obsédant, marqua durablement les esprits : Dans l’ennui, venez à lui.
Bref, toutes les conditions étaient réunies, autour de ce beau sujet d’histoire culturelle, pour que ce livre consacré à une personnalité en effet incroyable et délicieusement trouble s’avère passionnante. Mais, au terme de cette enquête, on ressort fort ennuyé d’être allé à lui. Au-delà de la couverture même et d’une iconographie parfois inédite, quoique souvent piètrement reproduite, tout annonçait la révélation et l’inédit dans cet ouvrage, tant son auteur ne cesse de s’y mettre en scène au fil des pages, comme le seul et l’unique découvreur du fakir Birman, décrétant dès l’avant-propos : « Tous ceux qui s’étaient intéressés à ses aventures s’étaient recopiés, prenant pour argent comptant ce qu’il [le fakir Birman] avait distillé ».
Certes, le livre est une enquête précise et approfondie. Il restitue le parcours de ce « menteur professionnel inconnu » – mais pas tant qu’on voudrait nous le laisser accroire –, dont on retrouve les grandes étapes dans la construction d’une célébrité qui n’eut d’autre objectif qu’un enrichissement rapide et généralement frauduleux, au point de le conduire à des déboires réguliers avec la justice, des condamnations et des faillites répétées, de nombreux arrangements avec la réalité. L’ouvrage d’Olivier Cariguel – fin connaisseur des archives de l’avocat féru d’occultisme Maurice Garçon, à qui il a consacré des travaux – revient donc sur la vie mouvementée d’une haute figure d’escroc patenté de la voyance parisienne de l’entre-deux-guerres où se bousculaient en nombre faux professeurs, mages en toc et autres pythonisses bidons, dont Pierre Dac et Francis Blanche railleraient les travers dans leurs fameux numéros d’après-guerre – de Madame Arnica au Sâr Rabindranath Duval.
À partir d’archives variées et inattendues, parfois insoupçonnées, qu’il a eu le flair d’aller examiner, Olivier Cariguel approfondit surtout des pans de la biographie de son héros qui étaient déjà plus ou moins connus ; il en dévoile d’autres, jusque-là insoupçonnés, sur la jeunesse de celui qui deviendrait le fakir Birman et sur ses affaires souvent véreuses, quand il fabriquait des huiles essentielles pour les parfumeries de Grasse, alors qu’il dirigeait un institut pour chauves ou lorsqu’il monnayait ses conseils pour gagner à la roulette.

En traquant les identités multiples et changeantes de Charles Fossez – le véritable nom du fakir Birman –, en démasquant ses doubles de scène et ses associés qui étaient des hommes de paille, et en consultant les archives des tribunaux de commerce des départements où il ouvrit-ferma successivement ses entreprises, Olivier Cariguel suit les innombrables métamorphoses de son personnage que motive la chasse aux profits faciles. Sans doute en reste-t-il d’autres à découvrir, tant l’homme fut imaginatif et prolifique.
Mais le cœur de l’enquête n’est pas là, qui porte principalement sur la brève carrière du fakir Birman : de 1932 à 1938, il se constitua, selon ses dires invérifiables, une clientèle de quelque 502 000 consultants éparpillés à travers la France et ses colonies, de la crédulité desquels il abusa en leur vendant des horoscopes, des prévisions, les chiffres gagnants aux tirages de la Loterie nationale… avant d’être condamné pour escroquerie, avec « une brochette » de devins médiatiques du Paris de l’entre-deux-guerres.
Olivier Cariguel reprend longuement cette histoire qui était déjà bien documentée. Mais il s’applique à ignorer très soigneusement les travaux de celles et ceux qui l’ont précédé dans l’histoire du spiritisme, de l’occultisme ou de la voyance, de Bertrand Matot à Sofie Lachapelle, de Philippe Baudouin à Nicole Edelman ou Guillaume Cuchet. De même, dans le chapitre qu’il consacre au fakir Tahra Bey, aux côtés de qui le Birman se forma tout en étant brièvement son associé, il s’évertue à ne pas même mentionner la petite monographie que lui a dédiée Fleur Hopkins – Les nouveaux fakirs. De l’Inde fantasmée au music-hall (PUF, 2024) –, mais il faut dire que le titre était trompeur sur la marchandise.
Inutile d’allonger la liste : à celles et ceux qui l’ont précédé, Olivier Cariguel ne doit donc rien ou si peu qu’il ne lui est pas utile de les mentionner en bibliographie ou de reconnaître ce qu’il pourrait leur devoir ou ce qu’ils auraient pu apporter à tel ou tel point dans leurs publications, et moins encore de les indiquer à ses lecteurs et lectrices, selon un usage pourtant bien établi. L’auteur de ce compte rendu doit reconnaître qu’il est le moins à plaindre dans cette autre « brochette », celle-là d’auteurs ignorés, puisque son livre Ni Fakir ni Birman. S’inventer une célébrité dans les années 1930 (Le Point du Jour, 2022) figure dans la bibliographie et qu’il est cité in extremis, au détour d’une note de fin d’ouvrage, même si c’est pour mégoter sur un point d’interprétation mineur.
Tout à sa quête de sensationnel, Olivier Cariguel a donc oublié de lire ses prédécesseurs qui, juste avant lui, avaient démonté les mécanismes des supercheries, de la propagande et des manipulations du fakir Birman et de ses comparses, éclairé les conditions de sa fulgurante ascension, de sa chute prévisible et de son ultime reconversion en fabricant de lingerie. Les éléments qu’il a découverts et qu’il verse copieusement au dossier de cette grosse biographie conduite à l’américaine – c’est-à-dire fourmillant d’informations inédites, de faits minuscules, de dates et d’anecdotes scrupuleusement vérifiées – tissent la trame serrée de ce récit très linéaire et labyrinthique, dépourvu de toute problématique, auquel manque en outre un index qui aurait permis au lecteur de se retrouver dans ce dédale de détails virant à l’accumulation de péripéties. À force de vouloir trop en dire sur chacun des écrans de fumée érigés par le fakir Birman pour se protéger, son très sérieux biographe a donc été victime de son facétieux sujet qu’il a transformé en triste héros d’une enquête certes rigoureuse mais finalement ennuyeuse.
