Freud et l’occulte, une histoire sans fin

La patiente dont il est question dans ce livre aurait pu être un de ces cas premiers de Freud, de ces cas célèbres que l’on retrouve sous le label des Cinq psychanalyses. Mais le maître viennois ne parlera d’elle que par le biais de textes fragmentaires, mais importants pour l’élaboration de la théorie et de la pratique psychanalytique, ne révélant jamais son identité dans sa correspondance qu’au moyen de diverses majuscules (Frau H, Frau A, Frau C…). Il parle cependant abondamment d’elle tant elle le préoccupe, au point de dire à Jung, dans une lettre du 27 avril 1911, qu’elle est son « plus grand fléau ». Secrets, rebondissements, découvertes et impasses, cette « affaire » va être une sorte de serpent de mer de l’histoire de la psychanalyse mais aussi un piège pour Freud.


Gloria Leff, L’affaire Freud-Hirschfeld. Une valse-hésitation avec l’occulte. Trad. de l’espagnol (Mexique) par Anne Guillon-Lévy. Epel, 198 p., 23 €


Ce n’est qu’en 1994, grâce aux travaux du grand historien allemand Ernst Falzeder, que l’on connaitra l’identité de cette Elfriede Hirschfeld qui accomplit un parcours analytique avec Freud entre 1908 et 1914 – c’est déjà long pour l’époque – avant d’effectuer des séjours à la clinique de Bellevue que dirige Ludwig Binswanger sans jamais trouver un quelconque apaisement. En 1927, Freud sera encore travaillé par ce cas qu’il considèrera comme un échec.

Que s’est-il passé ? En janvier 1911, en analyse depuis trois ans, la patiente annonce à Freud qu’elle a rencontré quelques années plus tôt, elle avait alors 27 ans, un devin qui lui avait prédit qu’elle aurait deux enfants à 32 ans. Ayant en tête les problèmes conjugaux de la patiente (le mari est stérile et cette situation provoque chez elle une névrose d’angoisse qui dégénèrera en névrose obsessionnelle grave), Freud, loin de se taire, l’assaille de questions pour en venir à lui expliquer – il s’intéresse alors déjà bien plus à la transmission de pensée qu’à la patiente – qu’un lien s’était établi entre elle, son inconscient, et le prophète, que ce lien avait conduit ledit prophète à lui révéler son désir inconscient en la matière. Par la suite, Freud se posera la question de savoir si, s’agissant des chiffres – 32 ans, 2 enfants et ce qu’ils impliquent de traces de son rapport œdipien –, ce ne serait pas la patiente qui les aurait elle-même inconsciemment produits. Ce faisant, en se passionnant pour cette histoire d’occultisme, comme dira Lacan un brin ironique, Freud se retrouve plongé dans ce qu’il aura bien de la peine à cerner : rien de moins que son contre-transfert. Mais pour l’heure il est rassuré sur ce qui le préoccupe : il pense avoir trouvé un fondement aux élucubrations qu’il partage alors avec son comparse Ferenczi à propos des phénomènes occultes, tables tournantes et autres distractions très sérieuses. Du reste, et sans attendre, c’est à Ferenczi que Freud écrit pour lui fournir « la plus belle pièce de sa collection », ce cas qui va l’autoriser à « avancer qu’il était possible d’analyser les prophéties comme des productions subjectives des fantasmes ou des rêves ». Il faudra toutefois attendre 1932 – le « fléau » n’aura cessé de le tourmenter – et la conférence « Rêve et occultisme » pour que le maître assume publiquement, en l’inscrivant dans le champ de la psychanalyse, la possibilité objective de la télépathie.

Gloria Leff, L’affaire Freud-Hirschfeld. Une valse-hésitation avec l’occulte

Vingt années de débats, discussions, désaccords et divisions entre les premiers analystes autour de cette question de l’occulte. Si Ferenczi n’émettra au départ pas le moindre doute quant au bien-fondé de ce qui n’est encore qu’une hypothèse, Abraham manifeste ses doutes, Eitingon, Rank ou Sachs sont perplexes, Jung est convaincu, mais au moyen d’arguments qui contribueront à la rupture entre les deux hommes, et Jones, soucieux avant tout de préserver le sérieux scientifique de la psychanalyse déploie tous ses efforts pour faire obstacle à toute publication en la matière.

Ces vingt années et plus encore celles qui suivront le texte de 1932 donneront lieu à des positionnements bien différents selon les pays : ouvertures d’esprits, recherches et audaces variées, autant de manifestations qui accompagnent les travaux sur le contre-transfert aux États-Unis et la  lecture innovante qu’en fit Lacan – toutes questions qui furent au centre du précédent livre de Gloria Leff – alors qu’en France ce fut le silence jusque dans les années 1970, marquées par les travaux de Wladimir Granoff et de Jean-Michel Rey sur Freud et l’occultisme et la reformulation du problème, toujours par Lacan, dans le séminaire des années 1972-1973, Les no-dupes errent.

Avec ce second ouvrage, il n’est pas exagéré de dire que Gloria Leff, talentueuse analyste mexicaine, « récidive », en nous livrant un véritable et brillant travail d’histoire psychanalytique de la psychanalyse ancré dans la pratique et les affres qu’elle implique, prenant appui sur le travail de Granoff et de Rey, sur les avancées et refontes lacaniennes, sur les travaux de Falzeder, d’Ilse Grubrich-Simitis et de quelques autres.

Gloria Leff, L’affaire Freud-Hirschfeld. Une valse-hésitation avec l’occulte

Ce livre foisonnant, rythmé par les avancées, les hésitations et les contradictions de Freud d’abord, par les apports de ses collègues ensuite – Ferenczi bien sûr mais aussi Lou Andreas-Salomé –, met en relief l’impasse que provoque le nouage entre les deux questions du contre-transfert et de la télépathie. Sans aucun doute et sans négliger ce que fut l’importance de Binswanger aussi bien dans le registre de la réflexion théorique que dans celui de l’échec du traitement d’Elfried Hirschfeld, c’est la mésaventure que connut Hélène Deutsch et le récit qu’elle en fit et qu’elle porta à la connaissance de Freud qui éclaire le mieux ce nouage et la résistance du maître à la prise en compte du contre-transfert. En 1926, dans le déroulement d’une analyse, Deutsch se laisse captiver, parce qu’intimement concernée, par le récit d’une aventure amoureuse que lui conte incidemment son patient, lui-même étranger à ladite aventure. La curiosité de l’analyste – on pense évidemment à Freud et à son « fléau » – va progressivement dominer, pour des raisons liées à sa propre histoire, jusqu’au point où Deutsch, pour extraire l’analyse de cette impasse, réalise qu’il lui faut suspendre sa curiosité, ce qui lui permit de « contourner l’obstacle » qu’elle avait elle-même construit dans le déroulement de cette analyse. Pour autant, il ne saurait y avoir de solution générale à ce genre de problème et Lacan, qui recommandera que l’analyste ne soit « rien » grâce à un « deuil de soi-même », n’apportera pas de réponse autre que celle qu’il exprime en parlant, source d’autres ambiguïtés, du « désir de l’analyste ». Quoi qu’il en soit, à l’époque, Freud ne parvint pas à entendre cette leçon d’Hélène Deutsch ; il échoua à « suspendre sa curiosité » sans doute, c’est ce qu’avance Gloria Leff, parce qu’il était pris par la construction de son édifice théorique et par sa recherche de respectabilité internationale pour la psychanalyse.

C’est bien parce qu’il ne parviendra pas à circonscrire sa propre « curiosité », à maîtriser son contre-transfert et du même coup à entendre l’intensité du transfert d’Elfriede Hirschfeld sur lui, raison principale de l’échec des prises en charge de cette patiente par d’autres – pas de transfert d’un transfert –, que cette analyse échouera, qu’elle deviendra son tourment quant à la perspective thérapeutique lors même qu’il continuera de s’investir, avec Ferenczi plus qu’avec aucun autre, dans ses réflexions sur la transmission de pensée. Lacan, pour sa part, ouvrira le champ en introduisant, modalité qui atténue l’impasse de Freud, les notions de jouissance et de « plus de jouir », espaces dans lesquels s’inscrivit la patiente qui ne cessa de « jouer » avec la prédiction du devin.

La mise au jour de cette « affaire » longtemps ignorée, à laquelle Gloria Leff apporte un éclairage décisif, n’est pas seulement un moment important de l’histoire de la psychanalyse : elle constitue une source d’enseignement et de réflexion pour la pratique de l’analyse aujourd’hui.

Michel Plon

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