Legs d’Alain Viala

Les dictionnaires donnent comme définition du substantif « adhésion » une « approbation réfléchie ». Le terme est rarement utilisé en relation avec des disciplines universitaires et pourtant – le jeu de mots s’impose – il colle parfaitement à l’entreprise d’Alain Viala, le critique littéraire, chercheur et enseignant disparu brutalement en 2021.


Alain Viala, L’adhésion littéraire. Le Temps des cerises, 186 p., 18 €


La thèse d’Alain Viala, publiée aux éditions de Minuit sous le titre Naissance de l’écrivain. Sociologie de la littérature à l’âge classique en 1985, posait d’emblée les jalons d’une recherche originale dans laquelle le littéraire n’était jamais séparé du social. Au-delà des figures mythiques de l’écrivain mage ou du poète maudit, il interrogeait les liens entre auteurs, pouvoirs, lecture et économie. L’ouvrage est resté une référence et a stimulé nombre de réflexions ultérieures.

L'adhésion littéraire : legs d'Alain Viala

La maison de tante Léonie, accueillant le musée Marcel Proust à Illiers-Combray © CC4.0/Éric Houdas

Impliqué dans les réformes de l’enseignement, attiré par certains auteurs contemporains, mais spécialiste avant tout du XVIIe siècle, Alain Viala était passionné de théâtre et avait mis sur pied, en collaboration avec l’Agence nationale de la recherche, les rencontres « Recherche et Création » en marge du Festival d’Avignon. Sans surprise, la première des quatre parties de son ouvrage posthume, L’adhésion littéraire, revient sur l’un de ses auteurs de prédilection, Racine. Intitulée « Effets d’art », cette section envisage l’importance de la relation entre texte et jeu au détour de l’évocation d’un « billet funèbre » éliminé de l’une des plus célèbres tragédies françaises, Bérénice, après les deux premières représentations, le dramaturge ayant tenu compte des réactions du public et des acteurs. Au texte disparu de sa bien-aimée que Titus lisait à l’origine à haute voix dans la scène 5 de l’acte V, s’est substituée une simple didascalie : « Il lit une lettre. » Les enjeux de la suppression sont multiples mais débouchent surtout ici sur une considération du thème central de l’ouvrage, celle de savoir comment faire adhérer le public à une pièce ou faire concorder, en termes d’économie affective, l’offre à une demande parfois encore informulée.

La mise en circulation des œuvres écrites dans l’espace social, nécessaire pour qu’elles existent pleinement, implique d’envisager ce que Viala désigne comme des « Empathies, connivences et distances littéraires » qui donnent son titre à la deuxième section du livre. En cette année Proust, ses réflexions sur la phrase la plus célèbre d’À la recherche du temps perdu, « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », réussissent à nous ramener à l’essence d’un énoncé, au-delà de ses nombreuses gloses. En partant de questions de style, l’universitaire ouvre sur le rapport entre oralité et écriture et sur l’instauration de possibles rapports de confiance entre lecteur et auteur.

Après deux œuvres phares de la littérature française, Alain Viala met à l’épreuve ses affirmations en envisageant un exemple qu’il qualifie lui-même d’« extrême à bien des égards ». Il s’agit d’une chanson de tranchée anonyme de la Grande Guerre, habituellement intitulée Chanson de Craonne. Après l’adhésion par projection de Bérénice ou par connivence de la Recherche, l’auteur propose, aboutissement d’une démonstration magistrale qui accorde au texte populaire et à ses variantes une attention scrupuleuse de critique universitaire, de lire ici une adhésion « par fusion », d’examiner des effets continus au-delà d’une situation de création disparue.

L'adhésion littéraire : legs d'Alain Viala

Gare d’Illiers-Combray (2012) © CC4.0/Tristram5

La dernière partie se donne pour intitulé une question : « Que fait-on dans les pratiques littéraires ? » et rappelle l’importance des querelles autour du littéraire sans oublier de reconnaître que l’auteur y a lui-même participé (notamment au moment de la réforme des concours de l’enseignement). Loin des discours négatifs de certains qui annoncent la mort de la littérature d’un côté ou s’alarment d’un autre de voir menacé le canon, Alain Viala défend des pratiques à caractère polymorphe. Dans un propos qui rappelle le rôle assigné à la culture dans une Italie fragmentée par Germaine de Staël dans Corinne (1807), le critique souligne que l’adhésion (inconditionnelle ou partielle) à la littérature constitue un enjeu potentiel d’importance. Il ajoute que la qualification comme l’adhésion ne constituent qu’un angle d’observation du littéraire inscrit dans un contexte esthétique et socio-historique. Il termine par un plaidoyer implicite de prise de conscience : « dans la littérature, comme dans la vraie vie la qualification et l’adhésion sont éminemment ésopiennes, […] elles n’abusent que qui oublie qu’il s’en sert ».

Qui a connu Alain Viala le reconnaîtra dans cet essai. L’adhésion sera aussi celle des lectrices et lecteurs à l’égard d’un texte qui leur ménage à tous et à toutes une place, qu’ils ou elles soient spécialistes ou non. Il suffit de s’y plonger sans a priori. Une langue exigeante dans sa précision, mais simple dans ses structures et parfois même familière et proche de l’oralité dans le choix de ses mots, constitue une invitation à s’engager. On aurait aimé garder Alain Viala avec nous plus longtemps ; cette œuvre posthume, devenue de fait testamentaire, constitue un legs précieux au carrefour de ses différents centres d’intérêt.

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