Les ipomées de Jean-Michel Meurice

Jean-Michel Meurice était à la fois peintre et cinéaste. Artiste majeur de sa génération, il a, dès 1962, élaboré son œuvre selon ce double parcours libre et singulier. Peintre, ses toiles sont exposées dans un grand nombre de musées étrangers et dans la salle qui lui est consacrée au musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Cinéaste, il a réalisé une œuvre documentaire et cinématographique qui comprend des portraits d’artistes (Bram Van Velde, John Cage, Pierre Soulages, Hantaï, Le Caravage), des enquêtes d’investigation et des films inspirés par sa vie, Laissez-moi le temps de me souvenir et Algérie, notre histoire. Il est enfin l’auteur de livres, dont un entretien avec Russell Banks, Amérique, notre histoire, aux éditions Actes Sud. Avec son ami Georges Duby, il est à l’origine d’Arte et en a été le premier directeur. Il nous a quittés le 27 septembre 2022. Pour lui rendre hommage, nous avons choisi un texte de Paul Louis Rossi, qui l’a bien connu.

Les ipomées de Jean-Michel Meurice (1938-2022)

Jean-Michel Meurice © D. R.

Nous étions un soir à Paris avec Jean-Michel Meurice, rue Notre-Dame-des-Champs, et nous parlions de son utilisation des végétaux. Je remarquai que Jean-Michel conservait entre les pages des livres des feuilles séchées, quelques plantes, et des pétales de fleurs. Nous devions composer ensemble une dizaine de pages pour une collection de manuscrits illustrés. C’est alors qu’il me proposa d’écrire un texte à partir du mot « ipomée ». Je suis nominaliste et j’aimais bien le mot, mais, à ma consternation, je m’aperçus que je n’avais aucune idée du végétal qu’il représentait. Toutefois, à peine revenu chez moi, j’en trouvai facilement le sens et, dans les jours suivants, j’en fis une litanie que j’apportai au peintre. En voici un extrait : « Ipomea, également nommée liseron blanc, liseron pourpre, liseron des haies, petite vrillée ou clochette des blés, soldanelle ou liseron du Portugal, belle de jour… »

Le mot lui-même, générique de convolvulacées, est une sorte de miracle linguistique car il conduit à l’arabesque, à l’enlacement et même à la convulsion. Il eût fallu ajouter la liste d’une collection d’ipomées japonaises trouvées au Jardin botanique, dont j’égarai heureusement la copie.

La surprise, au bout de l’histoire, venait de ces premiers jours à Bages, dans la Narbonnaise, alors que je découvrais soudain les dernières créations du peintre. C’était imprévu et presque miraculeux car il avait repris, développé et dirais-je sublimé cette préoccupation du végétal et des ipomées. Je me trouvais dans l’atelier au-dessus des étangs, en face de compositions réalisées sur toiles souples de différentes couleurs, grises et bleues, roses ou vertes, jaunes, avec quelquefois des verticales justement qui indiquaient la direction du regard et du travail. Et cette forme du liseron ou de la petite vrillée, blanche, qui semblait se déployer et s’élever peu à peu vers les nuages et le ciel.

Les ipomées de Jean-Michel Meurice (1938-2022)

Ipoméa RD 4 (2010) © Jean-Michel Meurice, tous droits réservés, Paris 2022

Nous avions un buisson de Belles-de-nuit – rouge vif – au seuil de la maison, sur la rue. Elles se refermaient dès le premier matin pour ne s’ouvrir qu’à la brune. On les appelait aussi mirabilis jalapa, merveilleuses Belles-de-nuit. Mais, dans le jour de l’atelier, cette forme dessinée blanche qui s’élevait vers les cimes comme une étoffe légère, enroulée sur elle-même et se déployant à mesure comme un esprit qui s’évade de la terre et de la matière, avec parfois des écritures et des variations colorées, ces compositions du peintre me reconduisaient au temps des découvertes. Alors que je ne soupçonnais pas encore où nous mènerait cette identification à l’esprit du végétal et de la terre.

De cet atelier du peintre, on pouvait comprendre que les étendues d’îles, d’eau et de marécages épousaient les rivages d’un ancien golfe marin, autrefois peuplé de cités lacustres, avec de petits ports où accostaient les radeaux, les vaisseaux grecs et les galères romaines. Puis la mer s’en était allée, et les navires avec elle, mais l’on croisait encore des pontons et des digues écroulées, des salines abandonnées, et dans les campagnes, parmi les vignes, on pouvait encore trouver des morceaux de poteries et des fragments de céramiques qui attestaient du commerce des anciennes civilisations.

Cependant, mon propos n’est pas de décrire un paysage, mais plutôt de découvrir dans l’air ce que j’appelle l’Esprit du Lieu, c’est-à-dire une quintessence, sorte d’emblème ou de signe qui contiendrait à lui seul l’ensemble des données visuelles, morales et physiques d’un espace donné. Mon propos n’était pas de réaliser un inventaire, mais de montrer que notre séjour nous conduisait justement vers d’autres horizons, vers de l’ailleurs, pour tout dire.

Les ipomées de Jean-Michel Meurice (1938-2022)

Ipoméa 18 (2009) © Jean-Michel Meurice, tous droits réservés, Paris 2022

À Bages, en cette année, j’ai commencé de situer dans le temps le paysage et l’histoire des maîtres excentriques de la peinture chinoise. Peintres de l’empire du Milieu, individualistes, aristocrates ou rebelles, depuis toujours qui vivaient à l’écart du monde auprès des lacs et des montagnes, au bord de l’océan et des mers orientales, et qui traçaient à l’encre noire, parfois des couleurs, de grands pins tordus dans les rochers, avec des nappes d’aiguilles qui pendaient comme des lambeaux aux branches. Qui peignaient comme Sin Wei des feuilles de vignes sous la lune. Comme Yun Shouping, des fleurs fanées de lotus en automne. Alors que Jin Nong peignait des fleurs grises de magnoliers dans la brume d’été. Et Li Shan des branches de néfliers avec leurs fruits jaunes piquetés de grains noirs.

Ils s’attachaient au détail de chaque ride de l’eau sur la mer, et méditaient seuls dans des barques amarrées près de la rive. Ils dessinaient au crayon vert les bambous et leurs longues feuilles pointues. Il n’était pas étonnant que je reconnusse leur vertu et que j’y trouve une analogie avec l’art et la pensée du peintre Jean-Michel Meurice, et ce rivage embrumé par une matinée au bord du rivage et si proche des montagnes.


Texte publié sous le titre de « Soldanelles » dans le catalogue de l’exposition Jean-Michel Meurice, Ipomées, Arethusas et Cyclamens à la Maison des Arts de Bages, localité où se trouvait son atelier et sa maison (2010).
Paul Louis Rossi, romancier, poète et critique, est un écrivain qui s’est toujours beaucoup intéressé à la peinture. Il est notamment l’auteur d’un essai consacré à Hans Arp, d’un catalogue du musée de Nantes, Visiteurs du clair et de l’obscur, de La vie secrète de Fra Angelico, et des Vies d’Albrecht Altdorfer, peintre mystérieux du Danube. Il a publié plusieurs articles sur Jean-Michel Meurice, et les deux livres Couleur pure (Pérégrines/Le Temps qu’il fait) et Le pont suspendu (Virgile).
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