Les forçats du Golfe

Avec Les esclaves de l’homme-pétrole, les journalistes Quentin Müller et Sebastian Castelier dressent un état des lieux terrifiant de l’exploitation systématique de la main-d’œuvre étrangère par les pays du golfe Persique, et montrent les conséquences sur le long terme, dans les pays d’origine, d’un exil de masse.


Sebastian Castelier et Quentin Müller, Les esclaves de l’homme-pétrole. Marchialy, 272 p., 21,10 €


Anil Kumar Pasman n’avait pas trente ans lorsqu’il est mort. Quand il quitte le Népal, en 2008, il est déjà père de deux enfants. Après quatre ans à Dubaï, il est transféré au Qatar, qui vient d’obtenir l’organisation de la Coupe du monde de football et qui doit faire appel à une main-d’œuvre abondante pour construire stades et infrastructures. Le 22 octobre 2016, à l’heure du déjeuner, il appelle sa femme. Après quelques mots, la ligne coupe brutalement. Sita Kumari Pasman apprendra quelques jours plus tard que, pendant leur discussion, son mari a été écrasé par un camion-citerne sur le chantier.

Les esclaves de l’homme-pétrole : les forçats du Golfe

Des travailleurs étrangers dans le quartier de West Bay, à Doha (2014) © CC3.0/Alex Sergeev

Rencontrée dans le sud du Népal, Sita Kumari Pasman fait partie de la soixantaine de personnes interrogées par Sebastian Castelier et Quentin Müller pour Les esclaves de l’homme-pétrole. Elle est l’une des milliers de veuves de la Coupe du monde qui s’ouvre ces jours-ci au Qatar. Depuis dix ans, l’attribution de la compétition internationale à l’émirat est régulièrement mise en perspective avec les conditions de travail infligées aux petites mains de la plus grande fête de la planète. Ces dernières semaines, des organisations non gouvernementales ont appelé à créer un fonds d’indemnisation pour les travailleurs migrants tués ou blessés sur les chantiers. Pour Ali Ben Samikh Al-Marri, le ministre du Travail qatari, la cause de cette mobilisation est fort simple : « le racisme ».

Du racisme dans les pays du Golfe, on aura un exposé clair dans Les esclaves de l’homme-pétrole : en Arabie saoudite, la Kényane Brenda Carol Adhiambo, exploitée comme domestique par une famille de onze personnes, a l’interdiction d’utiliser la machine à laver, mais aussi de boire dans les verres de la maison : « Selon eux, ma peau est sale », explique-t-elle. À l’aéroport international de Dubaï, le Kényan Arnest Mbotela « ne voyai[t] jamais d’Arabes. […] Seuls les travailleurs les plus qualifiés sont habilités à fréquenter les Émiratis. Moi non ». Il partageait ainsi son dortoir (15 m2, trois lits superposés) avec les autres nations ségréguées : Pakistanais, Indiens, Philippins, Ougandais…

Les esclaves de l’homme-pétrole : les forçats du Golfe

La station centrale de bus de Doha (2013) © CC3.0/Alex Sergeev

Comme le Qatar ne peut se contenter d’accuser de racisme tous ses contempteurs, il les renvoie aussi régulièrement à leur hypocrisie. La dernière Coupe du monde s’est tenue en Russie, qui occupait depuis déjà quatre ans la Crimée, soutenait les forces rebelles dans l’est de l’Ukraine, apportait un soutien sans faille au régime sanguinaire de Bachar el-Assad. En 2014, au Brésil, de nombreux ouvriers étaient morts sur les chantiers. En 1978, treize opposants péruviens ont été assassinés par la dictature argentine en « remerciement » du « sabordage » volontaire de l’équipe nationale du Pérou.

Les esclaves de l’homme-pétrole n’est cependant ni un plaidoyer pour le boycott de la Coupe du monde au Qatar, ni un pamphlet sur Le stade Dubaï du capitalisme (Mike Davis, Les prairies ordinaires, 2007) vers lequel l’ensemble du golfe Persique semble avoir décidé de s’acheminer. Le livre est d’abord un tableau précis des multiples occupations de la main-d’œuvre étrangère : les chantiers, bien sûr ; le travail domestique, réservé aux femmes, où les violences sexuelles sont fréquentes ; mais également le mercenariat : le Soudanais Ibrahim Nameer, recruté dans son pays pour devenir agent de sécurité à Abou Dhabi, a été envoyé en Libye pour protéger les troupes du maréchal Haftar, soutenu par les Émirats arabes unis. Un autre témoin soudanais raconte son travail de « sous-traitant » de la guerre menée par l’Arabie saoudite au Yémen.

Les esclaves de l’homme-pétrole : les forçats du Golfe

Rue Al Mansoura, dans le quartier de Najma, à Doha (2013) © CC3.0/Alex Sergeev

À travers les témoignages recueillis, les auteurs proposent aussi une étude sur les effets de long terme des migrations de travail : la pression sur les épaules du travailleur étranger (« Revenir au village, sans avoir rien bâti durant le parcours migratoire, est une honte au sein de la communauté », souligne la Kényane Musa Mbuya), les maladies ramenées par des travailleurs harassés, mal nourris et forcés de consommer de l’eau de mauvaise qualité, le fossé qui se creuse entre les époux séparés par la migration. Dans l’État indien du Kerala, métamorphosé par l’argent des travailleurs du Golfe, le Kathu Pattu met en musique les lettres échangées par les travailleurs partis dans le Golfe et leurs épouses ; ce genre musical « explore les dommages irréparables causés à la vie sociale du Kerala, l’insatisfaction psychologique, les besoins émotionnels et physiques des êtes humains », explique le chercheur indien Mohamed Hasseb N. En Asie comme en Afrique, le constat de Mahendra Ranabhat, revenu du Koweït et du Qatar, s’applique : « Sur le court terme […] les salaires envoyés à nos familles sont une bénédiction. Tout le monde est heureux. Sur le long terme, a contrario, nous revenons malades des pays du Golfe et devenons un poids pour la société. […] Je pense que nous devrions en priorité travailler au Népal, il est temps de développer notre économie locale ».

Ces paroles prononcées par un sans-emploi népalais frappé d’insuffisance rénale, qui mesure l’écart entre effets bénéfiques à court terme et destruction d’un monde à moyen ou long terme, on ne les retrouvera pas dans la bouche de l’ambassadeur suédois au Qatar. Ce dernier reconnaît bien le « sujet important » que constitue le droit du travail dans l’émirat, et il a même observé des « progrès sur ce dossier » : en effet, les mesures prises par le gouvernement (pour quitter le pays sans permission, ou pour changer plus facilement d’employeur) ont créé « de la flexibilité sur le marché du travail, ici », souligne-t-il. Ce n’est pourtant pas le manque de « flexibilité » qui a tué Anil Kumar Pasman le 22 octobre 2016, mais bien l’exil depuis un pays marqué par des inégalités profondes vers un espace inhospitalier où ce Népalais ne représentait pas beaucoup plus qu’une matière première pour édifier des stades de football et les infrastructures destinées à les connecter.


Signalons aussi la parution de Qatar, le mondial de la honte aux éditions Libertalia de Nicolas Kssis-Martov, qui se distingue parmi la masse des parutions suscitées par l’organisation de la Coupe du Monde au Qatar notamment parce que son auteur, , développe depuis longtemps — notamment dans le mensuel So Foot — une vision originale (politiquement et sportivement) de ce que peut être un « football populaire ».
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