Entretien avec Joyce Maynard

Où vivaient les gens heureux, dernier roman de Joyce Maynard, est sorti en poche, parallèlement à sa venue au festival America. L’occasion pour EaN de s’entretenir avec la romancière et essayiste, dont l’œuvre multiforme s’étend sur un demi-siècle, à commencer par ses mémoires de l’année scolaire 1972-1973 où, encore adolescente, elle fut la maîtresse de J.D. Salinger, de trente-cinq ans son aîné. Dans une douzaine de livres, dont deux adaptés au cinéma, elle raconte l’ardeur et l’amertume, le mariage et le divorce, la joie et la tragédie, l’intimité et le scandale public.


Joyce Maynard, Où vivaient les gens heureux. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Florence Lévy-Paoloni. 10/18, 600 p., 9,60 €


Où vivaient les gens heureux : entretien avec Joyce Maynard

Joyce Maynard © Jean-Luc Bertini

C’est votre premier voyage à Paris depuis longtemps.

Écrire est une vocation solitaire alors qu’au fond je suis quelqu’un de sociable. Mon séjour ici a été marqué par de véritables conversations. Dites-moi, d’où venez-vous ? Depuis quand habitez-vous Paris ?

Je suis né en 1957 à Milwaukee, où j’ai grandi, ensuite j’ai étudié à Harvard, puis j’ai vécu pendant quinze ans à New York. Je vis à Paris depuis vingt-huit ans.

Vous êtes un peu plus jeune que moi, je suis née en 1953, je suis presque imbattable : j’ai une capacité inquiétante d’identifier les personnes nées cette année-là, même si elles sont différentes les unes des autres. Il y a quelque chose, j’aperçois quelles années elles ont traversées. Alors, que faisiez-vous aux États-Unis ?

Vous interviewez l’intervieweur ! Comme à votre habitude, vous vous infiltrez dans le milieu ambiant. Au festival America, vos interventions étaient en français. Vous êtes une fine observatrice.  

Comme tout écrivain. J’adore le français, bien évidemment je fais plus intelligente en anglais, quoique, même à mon niveau, je trouve qu’il y a des choses en français qui sont inexprimables en anglais. J’ai plutôt un penchant pour ce côté lyrique et poétique, ce qui n’est pas le cas dans mon écriture, qui est plus concrète et épurée.

On pourrait discuter pendant des heures, mais il faudrait évoquer vos livres.

D’abord, je dois dire que cette année marque le cinquantième anniversaire de mon article pour le New York Times Magazine, « An 18-Year-Old Looks Back on Life » [il avait fait la une et attiré l’attention de J.D. Salinger], donc cela fait longtemps que je publie. J’ai écrit de bons livres, des livres sérieux dans mon pays, pourtant après toutes ces années je n’ai remporté aucun prix. En tant qu’écrivain, j’ai pu subvenir aux besoins de ma famille, ce qui n’est pas un mince exploit, mais jamais je n’aurais participé à une table ronde avec Jonathan Franzen (comme au festival). Ici, je suis un succès ! Je sais que vous êtes un littéraire, aux États-Unis je ne serais pas interviewée par un journal intellectuel. Voilà pourquoi j’aime la France (j’ai toujours adoré la langue) : le lectorat, la façon dont on aborde les récits, libérée du poids de mon identité Google que je traîne partout comme un boulet aux États-Unis.

En quoi consiste cette identité ?

En un mot : l’homme (Salinger) avec qui j’ai passé un an il y a cinquante ans. Quoi qu’on dise de #MeToo, ce mouvement n’est pas rétroactif. Je suis fière du livre que j’ai écrit sur cette affaire et que je désigne maintenant par son titre français, Et devant moi, le monde (1998), livre à cause duquel j’ai été traitée de prédatrice dans les pages du New York Times. La seule fois que j’ai été invitée à une manifestation littéraire, ç’a été quand mon amie Judy Blume a insisté auprès des organisateurs. Quand je suis montée sur le podium, une rangée entière d’écrivains s’est levée et a quitté la salle. De manière générale, les femmes sont reléguées à un statut inférieur. Quand j’ai écrit sur l’accouchement, on m’a qualifiée d’« écrivain vaginal », alors que si un homme faisait la même chose, on dirait qu’il fait preuve de courage en explorant un nouveau terrain.

Puis j’ai connu une véritable renaissance il y a onze ans lorsqu’une éditrice brillante chez Philippe Rey, Christiane Besse, qui avait entamé une nouvelle carrière de traductrice et d’éditrice à quatre-vingts ans, a dit à Philippe : « Il faut qu’on la publie ». C’est elle qui a créé ma vie en France.

Venons-en au roman qui a remporté le Grand Prix de littérature américaine 2021 : Où vivaient les gens heureux.

Il retrace l’histoire d’une femme, Eleanor, dont la jeunesse correspond à la mienne, et dont le parcours sur les quarante années suivantes ressemble au mien : elle tombe amoureuse d’un homme qu’elle épouse et avec qui elle fait des enfants, puis elle vit un divorce douloureux. Comme moi, elle était obsédée par l’idée de fonder une famille, et donc décalée par rapport aux femmes de cette génération. Je suis issue de la deuxième vague du féminisme américain, je me souviens de la période où l’avortement était illégal, c’était encore le cas quand j’ai commencé la fac ; ensuite, il y a eu l’amendement (non ratifié) « Equal Rights », le magazine Ms., tout cela.  Mais pour quelqu’un comme moi – j’étais à l’apogée de ma réussite aux États-Unis à dix-neuf ans – l’objectif le plus illusoire a été de faire partie d’une famille heureuse. J’ai grandi avec la télévision, les séries montraient des familles qui ne ressemblaient en rien à mes parents – brillants, mais inadaptés à la parentalité –, et c’est ça que je voulais.

Eleanor et vous ont été critiquées pour ce désir.

En effet. On pourrait considérer Eleanor comme quelqu’un de rétro et d’antiféministe du fait qu’elle veut avoir des enfants et faire des bûches de Noël et organiser des fêtes d’anniversaire géniales, tout centrer autour de ses gosses… Il y a un moment dans le roman où une jeune thésarde de Harvard vient l’interviewer, voire l’interroger, et lui dit : « Pourquoi perdez-vous votre temps à faire des bébés ? » On me l’a dit à moi quand, à vingt-deux ans, j’étais une journaliste prometteuse au New York Times. Abe Rosenthal, rédacteur en chef, m’a demandé comment j’envisageais mon avenir : « Vous voyez-vous correspondant étranger ? Critique ? » Comme Eleanor, j’ai répondu : « Je veux retourner dans ma ferme dans le New Hampshire et fonder une famille. » C’était choquant, pendant des années on a raconté cette anecdote au New York Times. Ça m’a énormément coûté, même si je ne regrette rien. Alors Eleanor a trois enfants, j’ai fait en sorte qu’ils soient différents des miens, par exemple je n’ai pas d’enfant transgenre, et il n’y a pas eu d’accident horrible dans ma famille : ce livre contient un patchwork de possibilités. Là où cela me ressemble, c’est dans l’obsession de protéger ses enfants, de les garder à l’abri. Mais, au fur et à mesure du trajet, on se rend compte que c’est impossible.

Au début, je voulais intituler ce roman « The Cork People » (« Les bonshommes-bouchons »), parce que le voyage d’Eleanor consiste à lâcher prise avec des bonshommes-bouchons. Comme chez moi, il y avait un ruisseau au bout de la route de sa ferme où Eleanor mettait dans l’eau de petits bateaux fabriqués avec du papier origami. Elle et ses enfants y ont installé des bouchons de bouteilles de vin, chacun avait un prénom, ensuite on les encourageait depuis la rive. Comme dans la vraie vie, certains d’entre eux chaviraient, parfois on essayait de les sauver. À la ferme, si on perdait une chaussure Barbie, Eleanor dévastait la maison pour la retrouver, rentrant dans ce territoire qu’elle appelle dans sa tête « Crazyland », domaine familier pour les lectrices ayant élevé des enfants. Sa fille récupéra la chaussure, mais il lui en coûta de perdre sa mère pendant une heure. On accompagne Eleanor jusqu’à la cinquantaine, beaucoup de choses lui arrivent, enfin elle reconnaît l’impossibilité de contrôler ses enfants et la nécessité de l’accepter.

Où vivaient les gens heureux : entretien avec Joyce Maynard

Votre avant-dernier livre, des mémoires, raconte un autre deuil. Il s’intitule Un jour, tu raconteras cette histoire.

Ce titre est si français, c’est tellement mieux comme ça (à l’origine, The Best of Us), jamais on n’aurait donné ce titre aux États-Unis. Lorsque j’ai rencontré Jim, à l’âge de cinquante-sept ans, ça faisait vingt-cinq ans que j’étais seule, je ne pouvais pas vivre avec un homme, j’étais consumée par mes enfants, mon travail et mon « amertume » [en français]. Lui aussi avait trois enfants, très rapidement je l’ai invité avec moi en France pour la tournée promotionnelle de Long week-end en septembre 2011, on se connaissait depuis un mois à peine, ce fut glorieux. Il était avocat et non pas photographe, mais il prenait des photos magnifiques. On s’est mariés à l’été 2013, un an plus tard on lui a diagnostiqué l’une des formes les plus virulentes du cancer, il avait soixante-deux ans. J’avais soixante ans, pourtant je ne pouvais accepter qu’il meure, que cette histoire d’amour se termine de cette manière. Donc ce livre est l’histoire de ma découverte de ce que veut dire être mariée et faire partie d’un couple, un vrai couple, même si j’avais été mariée une première fois pendant douze ans. Ce livre n’est pas tragique – c’est facile pour moi de le dire parce que j’ai survécu –, il est le constat de ce que l’amour peut être. « Un jour, tu raconteras cette histoire » convient comme titre parce que toute ma vie je me suis dit que, si on devait inévitablement subir la douleur, la tristesse et le deuil, il fallait au moins transformer tout cela en art, essayer de créer de l’ordre à partir du chaos, d’extraire une signification de l’inexplicable. Jim était un homme discret, pourtant il m’a dit : « Oui, je sais ce que tu vas faire, et c’est bien », il m’a donné sa bénédiction.

J’ai commencé à écrire en plein milieu de la nuit de sa mort, après une heure passée au lit pour l’assimiler. Je n’avais rien écrit depuis dix-neuf mois. Avant l’aube, j’avais terminé la première page du livre. J’aime être heureuse, mais je préfère me sentir vivante, ressentir les choses, y compris le chagrin. Peut-être que ma raison d’être, c’est de donner voix à ce que les autres ne peuvent dire, d’honorer la vie des gens au foyer, de montrer que cette vie ne relève pas de l’insignifiant, du quotidien, mais qu’au contraire elle est pleine de sens et d’importance. Ce matin, pour préparer notre entretien, j’ai lu plusieurs de vos articles en ligne, dont celui sur Rachel Cusk, je ne connaissais pas ce livre (L’œuvre d’une vie. Devenir mère), il faudrait le lire. Elle compare la maternité à « un emploi, un travail d’une durée limitée ». Moi, en ce qui concerne ce poste-là, je suis sans emploi. Pourtant, ce fut mon vrai gros travail, j’écrivais des livres et un million d’essais à côté, mais mon véritable job a consisté à lancer ces petites personnes sur leurs bateaux. Ce qui ne veut pas forcément dire qu’aujourd’hui ils sont pleins de gratitude et d’estime. Ha ha !

Comme Jim, J.D. Salinger était un homme privé.

Je ne suis pas équipée pour écrire sur Salinger, je l’ai connu pendant un an, ensuite il a occupé trop de place dans ma vie pendant quarante-cinq ans, les gens ne cessent de le ramener sur le tapis, maintenant c’est moi qui en parle parce qu’il faut répondre à cette obsession. D’abord, c’est évidemment un grand écrivain, Nouvelles (Nine Stories, 1953) étant à mes yeux plus important que L’attrape-cœurs. Je l’ai remorqué avec moi partout, quand par hasard l’un de mes livres était chroniqué aux États-Unis, le premier paragraphe concernait évidemment Salinger. Si je vis encore trente ans et qu’on écrive ma nécrologie, elle mentionnera que j’ai couché avec Salinger.

En quoi vous a-t-il influencée ? 

Ce n’était pas son écriture. Quand je l’ai rencontré, je ne l’avais pas lu, je ne savais pas qu’il avait une obsession pour les grosses montres, quand j’ai lu Pour Esmé, avec toute mon abjection [une nouvelle parue en 1950, dans laquelle une montre joue un rôle important], il m’avait déjà congédiée. Dans la photographie qui a paru sur la couverture du New York Times Magazine, je portais une grosse montre, ce qui sans doute, plus que mon écriture, explique l’attrait que j’ai exercé sur lui. Je continue à porter ces montres, je ne vais pas arrêter à cause de lui. À part cela, il avait beaucoup de tendresse pour ses personnages. Lorsque j’étais un personnage sur la page, dans notre correspondance, il m’aimait extraordinairement. Tandis que le jour où je me suis installée chez lui, il m’a tout de suite dit : « tu te comportes comme une adolescente ». C’est-à-dire que je me conduisais comme une vraie personne. À partir du moment où je n’étais plus simplement une fille sur la page, et que lui n’était plus un homme sur la page, il y avait des problèmes.

Il méprisait votre sensibilité.

Je voulais retourner à New York, j’avais envie de danser, de jouer dans des pièces de théâtre et dans des films, d’être une star du rock ‘n’ roll, etc. Il avait du dédain pour ces aspirations. C’était facile de sa part, il était à un autre stade de la vie, on ne peut pas rejeter le monde avant de l’avoir connu. Je cherchais à lui plaire. Par conséquent, j’ai raté certaines expériences cruciales. Même aujourd’hui, je comprends tout à fait pourquoi je le vénérais comme une figure religieuse, il était si drôle et je me sentais vraiment reconnue par lui. En même temps, il m’éditait, je rangeais dans un tiroir les aspects de moi qu’il n’aimait pas. Aujourd’hui, ils ressurgissent, et cela me rend libre.

Comment avez-vous pu tomber dans ses filets ?

Si tu es vulnérable, si tu es sans parents et pas protégé(e), tu risques de t’attacher à quelque chose. Beaucoup de jeunes de mon âge ont rejoint des sectes, il se trouve que la mienne était plus complexe et plus sophistiquée, ce fut la secte Salinger. Depuis des années, je me heurte à des gens qui le vénèrent. Faisant une lecture de l’un de mes romans, la première question risque d’être : « Que mangeait-il au petit déjeuner ? » ou bien : « Que va-t-il arriver aux manuscrits dans le coffre ? »

Cela me fait penser à Frédéric Beigbeder, auteur du roman Oona & Salinger.

Je l’ai rencontré à Vincennes, je l’ai lu en français, il se prosterne devant l’autel de Salinger, il ramasse les petites miettes.

Si vous deviez vous décrire d’un mot, diriez-vous que vous êtes mémorialiste, essayiste ou romancière ?

Je raconte des histoires, parfois des histoires que j’ai vécues, parfois des histoires que j’ai imaginées. J’espère que ces dernières paraîtront les plus réelles de toutes.

Propos recueillis par Steven Sampson

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