Battre la mesure du temps à La Havane

Singulières en diable, les chroniques de La Havane, que José Lezama Lima (1910-1976) a publiées à l’origine dans le Diario de la Marina entre le 29 septembre 1949 et le 25 mars 1950, relèvent d’un genre que l’on dirait moiré. Elles tiennent du poème en prose, du billet d’humeur, de l’hymne badin ou profond, de l’essai critique ou philosophique, cédant parfois même à la roturière tentation du tableau satirique, en toute élégance… Ces 91 textes sont traduits pour la première fois en français.  


José Lezama Lima, La Havane. Trad. de l’espagnol (Cuba) par Aline Schulman et Alexandra Carrasco. Bouquins, 224 p., 20 €


Si les chroniques de Lezama Lima consentaient à quelque modèle, ce ne seraient pas les « Tableaux parisiens » de Baudelaire mais les « Chroniques havanaises » du poète moderniste Julián del Casal parues à la fin du XIXe siècle dans l’hebdomadaire La Habana elegante. Tous deux Havanais, lecteurs de Baudelaire, poètes et, à l’occasion, chroniqueurs, del Casal et Lezama partagent un amour éclairé de leur ville, qu’ils comprennent comme les anges qu’aime à invoquer le second. « Cum angelis intelligere », recommande Lezama à ses lecteurs afin qu’ils échappent aux pièges du Malin. La spiritualité, profondément catholique, du chroniqueur s’allie dans ces écrits à la sensualité, proprement esthétique, qui définit sa manière d’être au monde.

La Havane : les chroniques uniques de José Lezama Lima

L’entrée du port de La Havane (1950) © CC2.0/born1945

Voici donc, au mitan du siècle dernier, La Havane d’avant la révolution cubaine. Mais la ville serait-elle donc si passagère ? Ou bien, miracle de l’écriture de Lezama, irréductible à la circonstance, serait-elle ici saisie, par-delà le moment, dans certains de ses traits essentiels ? Car telle est la gageure pour l’écrivain : tout chroniqueur qu’il veuille se faire, prêtant une oreille distraite aux recommandations éditoriales qu’on lui adresse, poète il reste. Sa manière baroque, son humeur carnavalesque, sa pensée éclairée d’images, trouvent à se loger dans ces billets. Soit donc cette tâche : la ville à écrire au fil des jours ; et le défi autrement plus grand que se donne Lezama : prendre différentes mesures du temps, percevoir les pulsations de La Havane et les faire battre à nouveau dans le cœur de ses habitants. Et dans le nôtre, à présent.

Éloignant et rapprochant son objet, le menant du concret à l’abstrait, du prosaïque au poétique, Lezama n’oublie pas sa nature d’abord spatiale. L’une de ses chroniques, qui joue les boussoles dans la suite des textes, fait l’éloge de cette « petite ville […] à la mesure de l’homme », citant Herbert Read pour affirmer que le moment culturel et politique est aux cités-États. Tout aussitôt, c’est de l’intime commerce de l’artiste ou du penseur avec sa ville qu’il est question, celui d’un Goethe avec Francfort ou d’un Pic de la Mirandole avec Florence. Celui du chroniqueur Lezama, qui renchérit sur la sensualité de ce rapport en évoquant « les numéros plaisants, la jolie mesure, la réponse aux cajoleries de la main qui touche encore La Havane ». Toutes qualités qui vont à l’encontre du goût de l’époque pour « tout ce qui est hypertrophié, fabriqué à la mesure du buffle du pliocène ou du mammouth ». Plus personnifiée encore dans une autre note, la ville reçoit avec joie la visite de l’urbaniste et architecte Gaston Bardet, l’un des tenants de l’architecture « culturaliste » opposée à celle, fonctionnaliste, d’un Le Corbusier. Or, ce que célèbre Lezama chez ce visiteur, c’est l’heureuse métaphore de son discours qui, de l’urbaniste, fait un jardinier, soucieux de « durée » et de « maturation dans la lenteur » lorsqu’il s’agit d’ériger des monuments. Et de faire rouler en bouche la métaphore de Bardet : « Où l’artifice s’entrelace aux saisons successives, et la délicatesse de l’attente à la culture des mains. »

Que la ville vive dans le temps, changeante au fil des saisons, croissant avec les années et les siècles, en fait une créature que chante le poète chroniqueur, lui prêtant « une sensibilité à la manière d’un monstre qui s’étire et ensuite est piloté par le chant du coq et par le rêve des oiseaux légers ». Le déroulement de cette vie organique, dans une longue, sinueuse et somptueuse phrase, dont le point final coïncide avec le mot « point », horizon synthétique du nécessaire sens qu’assigne le poète à la croissance de la ville, est à lire dans « Jour de l’ingénieur ou un rêve modelé ». Il ne s’agit plus alors de la seule Havane : la méditation a emporté la capitale cubaine dans la vie séculaire, millénaire voire légendaire des villes dans la culture de l’humanité. Ce sont bien, en revanche, les proportions et les mesures de La Havane, faites pour l’homme, nées de la fusion culturelle produite par « l’atomisme hispanique », qui sont louées dans « Le jour de la Découverte ou la ville selon son rythme et son destin ».

À chaque ville son rythme singulier. Celui de La Havane, fidèle à son ancienneté, serait, dans le temps long comme dans le temps court, un « rythme de pas lents, d’insouciance stoïque face aux heures, de sommeil à la cadence marine, d’acceptation tragique de sa décomposition portuaire, mais avec élégance, car elle connaît sa durabilité tragique ». Plus que nocturne, Lezama la veut diurne, selon une « mesure de l’homme, claire et classique » ; il en salue le sommeil dès minuit.

Cette inclination pour l’intime ou pour le recueillement dans la vie de la cité apparaît encore dans l’éloge, plutôt que de la parade sur les bruyantes promenades, de la retraite dans la solitude des parcs de quartier, propice à la fabrication de « l’or éteint du souvenir ». C’est là que, le soir venu, les habitants éprouvent les bienfaits du voisinage, se reliant ainsi au monde en citoyens mais aussi en fidèles depuis leur quartier, puis leur ville, ordonnés en cercles concentriques, jusqu’à la ville universelle. La Havane accueille bien sûr la conversation, que Lezama envisage sous sa plus haute forme, le dialogue inspiré du banquet platonicien, dont il vante l’exacte mesure. C’est pour mieux lui opposer le modèle du vulgaire cercle de café madrilène, où enfle sa voix narcissique le « hiérophante » qui exerce un magistère sans répliques. Point de cafés à La Havane, la belle affaire ! Et de rappeler la sage coutume grecque, progressivement perdue, de parler en marchant ; Montaigne, lui, pensait en marchant, sans parler de Rousseau, tout à ses soupirs de promeneur solitaire.

La Havane : les chroniques uniques de José Lezama Lima

Le Paseo de Tacón, devenue l’avenue de l’Indépendance (vers 1952)

Marcher, non pas dans les rues, mais en leur compagnie lorsqu’elles révèlent au promeneur « leurs accoutrements de personnes », permet de ressentir la romaine « tristesse de la pierre ». Ainsi du marché municipal, bâtiment colonial si noble qu’il est devenu palais des Beaux-Arts, dont la restauration est pourtant négligée. Pointe là, exceptionnellement, une intervention politique du chroniqueur, appelant les communautés des quartiers de La Havane à signifier aux autorités « assoupies par d’épaisses liqueurs » leur devoir à l’égard du patrimoine culturel.

À l’évocation de lieux précis – jamais de description ! – Lezama préfère de toute évidence celle de moments, d’éphémérides, de jours de fête, de saisons, de renaissance voire de naissance du temps. Sa science et sa conscience du temps, charnelles et spirituelles, culturelles et métaphysiques, s’épanouissent en variations et en volutes dans l’écriture ou l’exercice de la chronique. Place à la vie de La Havane et à la création !

Gentiment moqueur, le chroniqueur n’a pas son pareil pour faire vivre à ses lecteurs havanais leur propre rapport lunatique au temps, de l’attendrissante prudence des fins de mois à l’insouciante dépense du premier jour du mois. Les notes miment ainsi l’attente et la progressive montée du désir des Havanais vers les plaisirs à venir. Le temps calendaire, rythmé par des célébrations de tous alois, fait le droit fil des chroniques. Mais le jour férié, surajouté en rouge sur le calendrier, n’œuvrerait-il pas en traître ? Démasqué dans la fausse opulence de son oisiveté qui tourne à l’ennui, il ne saurait rivaliser avec le jour de repos dominical, attendu et consacré.

Le catholique Lezama se double d’un patriote cubain, qui ne manque pas de célébrer, en leur jour, les héros de l’indépendance. Chacun a droit à une méditation rêveuse et savante sur sa destinée : les seuls témoins véritables sont les héros morts sur le champ de bataille :  Antonio Maceo, le 7 décembre ; l’autorité de grand seigneur du premier libérateur des esclaves lui vient de sa largesse : Carlos Manuel de Céspedes, le 20 janvier ; enfin, au souffle du plus grand de tous, le poète et combattant José Martí, répond celui de Lezama, qui, le 28 janvier, chante la naissance du poète comme on chanterait une hymne à la messe ou sur les places, invoquant sa résurrection.

Entre septembre et mars, tandis que le poète collabore au Diario de la marina, deux périodes de festivités, fort catholiques quoique d’origine païenne, sont prétexte à des chroniques à foison : la Nativité, suivie du Jour de l’An et du Jour des Rois ; le Carnaval, qu’il soit tropical ou de glace. L’écriture, empreinte d’une contagieuse ferveur, s’y réjouit de sa propre vivacité, ajoutant sa fête aux fêtes. De nouveau, la promesse de plaisirs à venir anime les chroniques de décembre, tantôt enjouées lorsqu’elles restituent la fébrilité des emplettes pour le repas de Noël (« Le mois prodigue ou molto vivace »), tantôt méditatives et sensuelles à la fois. Elles s’offrent comme une corne d’abondance déversant les joies, les saveurs, les parfums de la célébration familiale et sociale, tout en louant le sens profond de la Nativité à travers chacune des coutumes qui la fêtent. Nouvelle naissance et non pas simple renaissance, la Nativité lance à nouveau la course du temps. Mais l’éloge des symboles catholiques s’associe à des figures de la mythologie grecque pour un poème philosophique en prose lorsque paraît le Nouvel An. Voici l’enfant tenant la sphère giratoire où prend forme le temps : « Il sourit, il y a le temps, il y a eu le temps, il n’y aura plus le temps. C’est l’éternité. […] Tout est prêt pour une naissance et non pour une répétition. // Les saisons, les fleurs naissent, elles ne se répètent pas. Une mesure du temps est désormais recréée » (« Cronos ou la surprise qui aveugle »).

La Havane : les chroniques uniques de José Lezama Lima

Le Malecón de La Havane (vers 1940)

C’est un dieu grec encore, Dionysos, qui préside à la réflexion sur le carnaval (« Dionysos ou la brève ivresse »). Le portrait symbolique du mois de février, vif, enlevé, riche d’images, célèbre et condense sa brièveté. Surtout, Lezama exhorte les Havanais à retrouver l’essence du carnaval, tel qu’on le vit à Rio de Janeiro, où nul ne doit rester spectateur. Le souffle lyrique des dernières phrases de la chronique entraîne son lecteur dans la houle des danseurs et la liesse que les mots du visionnaire ont créées.

Des saisons, chaque sensation, chaque surprise, chaque occasion est goûtée comme un fruit. Les subtils écarts de l’hiver et du printemps tropicaux par rapport à la chaleur coutumière sont discernés et décrits avec une jouissance offerte en partage. Un récit, allégorique ou réaliste, fait de l’inattendu froid nocturne un éventail aux lames coupantes à la sortie d’un bal masqué. Un temps de rêve ou un rêve du temps.

Temps de la nature et temps de la culture se croisent et se recroisent au fil des chroniques. N’est jamais oublié celui de la création artistique, dont le rapport à la tradition est illustré par une réplique adressée à Marie Laurencin qui regrettait que la fraîcheur des chansons d’antan fût gâchée par leur interprétation sophistiquée : « Oui, Marie Laurencin, il faut se garder de l’interprétation, mais aussi de la chanson soporifique » (« Visite de l’École de Paris ou découvrir les formes »).

Et la culture cubaine, alors ? Et la cubanité ? Lezama, qui en crée l’expression, en décèle le moment de synthèse, rejetant la trop simple notion de syncrétisme, dans la précipitation quasi chimique qui se produit dans les tableaux du peintre Guillermo Collazo, mort à Paris en 1896. L’influence de la manière parisienne ne fait que rendre le peintre « plus finement cubain ». S’il peint à la française une scène de visite : « On y rit d’une bonne gaîté, on y apprécie un vert que personne n’oserait offrir à la France, on y entrevoit des politesses et des galanteries qui semblent être l’hommage, le chuchotement d’une courtoisie cubaine qui est devenue universelle grâce à ses qualités profondes et ancrées » (« La cubanité ou la synthèse soudaine »).

Finement havanais, Lezama l’est plus que jamais dans cette suite de chroniques poétiques qui, du familier et du quotidien, font un livre des merveilles et, de La Havane, l’un des ports d’attache de la culture universelle.

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