Adapter Tchekhov

Clément Poirée, depuis 2017 directeur du Théâtre de la Tempête à La Cartoucherie, met en scène Vania/Vania ou le démon de la destruction, qu’il a adaptée avec Moustafa Benaïbout et Louise Coldefy, à partir de L’esprit des bois et d’Oncle Vania d’Anton Tchekhov.


Vania/Vania ou le démon de la destruction, d’après Anton Tchekhov. Mise en scène de Clément Poirée. Théâtre de la Tempête jusqu’au 23 octobre. Théâtre de Sartrouville les 1er et 2 décembre


Il est rare qu’une première impression négative se renverse au fil de la représentation. Clément Poirée y parvient de manière convaincante. « Oublions Tchekhov » : dès le programme, il inquiète le spectateur. Puis, en ouverture, il impose une tonalité déconcertante : un jeune couple fait une entrée mouvementée dans un espace où il s’isole et prévoit d’écrire, en quelques jours, un scénario à partir de deux pièces de Tchekhov, L’esprit des bois et Oncle Vania. Louise Coldefy impose à son partenaire Moustafa Benaïbout un rythme adapté à l’urgence de la tâche, installe frénétiquement leur lieu de travail, deux bureaux, pour elle côté jardin, pour lui côté cour. Elle prend l’initiative et commence à écrire, à la craie, sur un tableau noir les noms des personnages et leurs liens de parenté.

Vania/Vania ou le démon de la destruction : adapter Tchekhov

© Fanchon Bilbille

Une fois calmée cette effervescence, l’intérêt du projet s’impose : non pas représenter successivement deux pièces de Tchekhov, mais procéder à un montage qui mette en lumière une dramaturgie nouvelle. L’esprit des bois ou Le sauvage date de 1889 et est mal accueillie : « Ma pièce est extrêmement étrange, et je m’étonne moi-même que des choses aussi singulières sortent de ma plume ». La pièce est remaniée à partir de 1890, publiée en 1897, sous le titre Oncle Vania. L’écriture est resserrée, des scènes secondaires disparaissent. Le nombre de personnages est passé de douze à huit ; la configuration principale reste la même : un professeur à la retraite, Alexandre, sa jeune épouse, Elena, sa fille d’un premier lit, Sonia, sa belle-mère, mère de la première épouse, Maria, le fils de cette dernière, Ivan/Vania, un médecin, Astrov. D’une pièce à l’autre, un propriétaire change de nom, a été ruiné, mais garde le surnom de Gaufrette. L’adaptation comporte aussi huit personnages, sans la nounou d’Oncle Vania, mais avec en plus Fredo, conservé de L’esprit des bois, riche héritier qui fanfaronne, harcèle Elena, entraine Vania dans des beuveries.

Ce Fredo est incarné par le scénariste, tandis que la scénariste tient aussi le rôle d’Elena. De leur imagination naissent les autres personnages ; ils apparaissent grâce à l’ouverture, au lointain, des murs d’une datcha, palissades de bois (scénographie d’Erwan Creff). Certains restent égaux à eux-mêmes : John Arnold (le professeur) et Emmanuelle Ramu (sa belle-mère) semblent figés dans leur égocentrisme. Tadié Tuéné (Gaufrette) continue, avec la même bonhommie, à jouer de son instrument. Elsa Guedj montre une Sonia métamorphosée en présence du médecin dont elle est amoureuse. Thibault Lacroix/Vania se révolte également à l’annonce de la vente, par le professeur, de la propriété pour laquelle il s’est sacrifié ; mais dans L’esprit des bois, il fait une sortie de scène en homme sur le point de se suicider ; dans Oncle Vania, il reste, accablé d’avoir tiré sur le professeur et de l’avoir manqué. Matthieu Marie parvient à montrer magnifiquement le passage du temps sur le médecin Astrov. Dans L’esprit des bois, il est encore capable d’accepter l’amour offert par Sonia. Dans Oncle Vania, il montre toute sa lassitude, son incapacité à pouvoir encore aimer, seulement ému par la beauté d’Elena. Il s’en va seul, avec un dernier regard sur une carte d’Afrique et un commentaire sur la chaleur qu’il doit y faire.

Vania/Vania ou le démon de la destruction : adapter Tchekhov

© Fanchon Bilbille

Les deux scénaristes évoluent, comme par une provisoire identification avec le personnage qu’ils proposent. Louise Coldefy a trouvé en Elena un calme qui la ramène régulièrement à sa table de travail et à son ordinateur. Moustafa Benaïbout apporte une tonalité comique comparable à celle de Fredo dans L’esprit des bois, il va même jusqu’à déchirer le brouillon de son travail. Progressivement, le projet de scénario commun échoue : chacun écrit la fin qu’il préfère. L’un opte pour l’ironique dénouement de comédie avec ses deux mariages, même si le corps de Vania reste longtemps exposé sur son lit de mort. L’autre montre l’oncle et la nièce revenus au travail, tandis que s’en vont celle qu’il aimait, Elena, et celui qu’elle aimait, le médecin Astrov. Puis ils s’assoient, enlacés, à l’avant-scène, dans la très belle lumière de Guillaume Tesson, qui magnifie le célèbre monologue de Sonia : « Nous travaillerons… Nous nous reposerons ».

Clément Poirée sous-titre le spectacle Le démon de la destruction. Cette expression est celle d’Elena, adressée à Vania, quand elle défend la préservation de la nature comme le respect de sa fidélité à son vieux mari. Mais le médecin emploie aussi le terme « destruction » à propos de l’influence néfaste exercée par elle et son couple sur l’activité du domaine. Sans toujours parler de « destruction », aussi bien dans L’esprit des bois que dans Oncle Vania, il s’indigne de la dévastation des arbres et des animaux, de la détérioration du climat. Il célèbre sa joie à planter de nouveaux arbres, comme le médecin Anton Tchekhov. Le sous-titre correspond bien à l’actualité de ces deux pièces, actualité parfois soulignée artificiellement pour certaines mises en scène, actualité ici trop évidente. Ainsi ce spectacle ne peut-il que trouver un écho dans le public, au-delà de l’évolution d’une dramaturgie mise en œuvre par un des plus grands écrivains russes.

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