Entretien avec Lorenzo Flabbi et Marco Federico Solari

Les « Plis » élaborés par la maison d’édition italienne L’Orma peuvent surprendre : ce sont de petits recueils de lettres « choisies » de grands auteurs appartenant au patrimoine occidental, voire mondial (Gramsci, Verdi, Alcott, Leopardi…), mais dont les correspondances sont restées largement ignorées. EaN s’est entretenu avec les éditeurs, Lorenzo Flabbi et Marco Federico Solari.

Ces lettres sont souvent très éloignées de l’image que l’on peut se faire de ces écrivains, de ces intellectuels, de ces philosophes. Que le livre imprimé, réimprimé (pour les auteurs de cette collection), traduit, retraduit (puisque le destin de toute traduction est d’avoir une pertinence limitée dans le temps), soit d’abord une expérience médiate, distanciée de la pensée et de la poétique de ces auteurs, va de soi. Mais, de surcroit, ces lettres conférent une résonance nouvelle, plus incarnée, plus immédiate de la présence au monde de ces auteurs dans la continuité de leurs travaux et de leurs jours, dans la singularité des échanges interpersonnels qui tissent alors une trame vocale, une pratique directe du jeu de la question et de la réponse. Cette volonté de modifier, partiellement certes puisqu’il s’agit souvent d’une correspondance « privée », l’image canonique de ces auteurs est attestée par les réponses des deux éditeurs, Lorenzo Flabbi et Marco Federico Solari, que l’on pourra lire ci-dessous.

Lorenzo Flabbi et Marco Federico Solari, éditeurs de "Plis"

Lorenzo Flabbi et Marco Federico Solari © D. R.

La survie de ces lettres conduit aussi à réfléchir sur ce que peut devenir la préservation de la mémoire écrite dans une civilisation où la lettre disparait, autant dire où la rémanence de la voix, publique ou privée, où l’expression immédiate de la relation au monde, s’effacent au profit de l’échange virtuel, sans traces, sans matérialité. Ces « plis », puisque c’est là le titre de la collection, conçus, réalisés et publiés par L’Orma, rappellent, peut-être avec quelque nostalgie, la valeur d’une modalité de communication interhumaine qui non seulement entrainait de l’attente et, donc, du désir, mais qui, surtout, permettait un temps de réflexion, voire de méditation dans l’intériorisation de la voix écrite, identifiée par un graphisme, une signature, une présence physique : la trace de la main qui écrit perçue dans le geste de la main qui tient la lettre en train d’être lue…

Le lecteur de ces correspondances pourra éprouver quelques doutes sur les premiers volumes parus quant à la fluidité de la traduction française mais, très vite, au fil des parutions successives c’est une qualité de langue remarquable qui se vérifie. Chaque livraison nouvelle traduit le soin apporté à la réalisation : souci de perfection matérielle de la présentation du « pli », rigueur philologique, pertinence des choix iconographiques…

Pourriez-vous retracer l’historique de votre projet de « livre-objet » ?

L’idée est née quand nous vivions à Berlin. Fatigués et déçus de ne recevoir dans notre boite aux lettres que des amendes pour stationnement irrégulier et des cartes attristées de nos mères qui se languissaient de leur fils, nous avons pensé : « Comme ce serait bien de recevoir de belles lettres par la poste ! » Nous avons alors imaginé un livre « postal », aussi bien du point de vue de la forme que du contenu. Il s’agirait de pouvoir écrire à un·e ami·e, en lui offrant au passage des lettres choisies de grandes figures de la littérature, de la science ou des arts. La collection « I Pacchetti » a ensuite pris corps en Italie, lorsque nous avons créé L’Orma il y a dix ans, puis en France en 2020 sous le nom « Les Plis ». Le nom est vite expliqué, car les livres sont prêts à être expédiés et les jaquettes se plient pour se transformer en enveloppe. Mais, si quelqu’un veut y lire aussi un hommage à Gilles Deleuze et à son concept de « pli », nous n’avons rien contre…

Lorenzo Flabbi et Marco Federico Solari, éditeurs de "Plis"

© L’Orma

Pourriez-vous expliciter le choix d’auteurs appartenant exclusivement au patrimoine culturel, à l’histoire des littératures européennes et, plus précisément, l’apport spécifique des lettres sélectionnées pour les évoquer ?

Nous avons tous deux fait des études de littérature comparée. Nous connaissons donc bien la littérature européenne, qui est le socle de notre culture et de notre maison d’édition. C’est cette légitimité qui nous a conduits à choisir des auteurs qui nous sont familiers. Et cela explique pourquoi nous n’avons pas (encore) exploré de territoires inconnus, comme la littérature orientale ou sud-américaine par exemple. Nous avons choisi de consacrer « Les Plis » à des figures iconiques afin de pouvoir ensuite les démystifier, les prendre à rebours de l’image conventionnelle qui leur colle à la peau. Chaque Pli aborde un auteur par un biais particulier, inédit, pour que l’on puisse entrer dans son univers par les coulisses ou une porte dérobée. La correspondance est une voie d’accès intime, qui permet d’accéder aussi bien à la personne qu’à son œuvre.

Selon quels critères ces lettres ont-elles été choisies ?

La collection a une vocation iconoclaste. Les lettres sont donc choisies selon un angle particulier, qui offre un nouveau regard sur une figure emblématique. Pour Leopardi, nous avons décidé de casser l’image du poète désespéré, sombre, en proposant des lettres très vivantes, pleines de joie. Les lettres de Baudelaire le montrent en proie à des difficultés financières, aigri, plaintif, inquiet : une image beaucoup moins reluisante que l’image consacrée de l’auteur des Fleurs du mal. Celles de Rosa Luxemburg dévoilent, derrière la femme politique, sa grande sensibilité à la nature et sa capacité à trouver de la joie dans l’adversité la plus âpre. Nous parcourons toute la correspondance de l’auteur avant de trouver le bon angle, puis nous sélectionnons entre vingt et trente lettres caractéristiques, qui sont à chaque fois contextualisées.

Lorenzo Flabbi et Marco Federico Solari, éditeurs de "Plis"

© L’Orma

Il peut paraitre opportun, à l’heure de la dématérialisation des objets, de valoriser la réalité physique du livre. Ce constat a-t-il joué un rôle dans votre projet ? Quels pouvoirs attribuez-vous à cet objet très particulier que vous confectionnez : un recueil de lettres choisies mais aussi un objet prêt à devenir lui-même lettre à poster puisque vous avez prévu un dispositif de pliage transformant le volume en lettre, prête à être affranchie pour envoi ?

L’aspect physique, voire charnel, du livre est essentiel à nos yeux. Bien sûr, nous publions aussi des livres électroniques, et la versatilité de ce format est très pratique et indispensable à l’heure de la dématérialisation. Mais il nous a semblé important de valoriser la matérialité du livre avec ce projet : un ouvrage tangible, que l’on peut feuilleter, ajouter à sa bibliothèque, que l’on recevra peut-être par la poste, avec l’écriture manuscrite de celui qui nous l’a envoyé, ce qui lui donnera une valeur spéciale. Le geste de déplier la jaquette du livre, comme on ouvre un écrin ou un papier cadeau, comme on dévoile un secret, pour entrer dans l’intimité d’une correspondance, est aussi un geste fort. Les plis sont inhérents à la vie et au temps ; le geste de plier peut paraitre banal, mais il a une véritable puissance symbolique. Nous avons également prêté une attention particulière au format du livre, petit et léger, au choix du papier, à la reliure, qui est cousue, et aussi au graphisme, qui reproduit les codes de la correspondance : le verso en carte postale, le timbre à l’effigie de l’auteur, etc.

Ces petits volumes sont accompagnés d’un appareil critique, d’une introduction, de reproductions d’images : pouvez-vous en expliciter l’enjeu, les auteurs des lettres étant par ailleurs extrêmement connus ?

La collection a une double ambition : elle se veut accessible au plus grand nombre (un lecteur non averti pourra s’y plonger facilement), tout en étant documentée et rigoureuse. L’introduction, la présentation des lettres et la sélection d’images accompagnent le lecteur dans sa découverte ou sa redécouverte d’un auteur en lui fournissant un point de vue et des informations précises. Même si les auteurs sont très connus, il est fondamental de rappeler le contexte dans lequel les lettres ont été écrites, pour mieux appréhender leur teneur et leur densité. Nous faisons en sorte que ces informations ne soient pas des lieux communs et qu’elles soient inédites ou décalées.

Propos recueillis par Philippe Daros

Tous les articles du numéro 155 d’En attendant Nadeau

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