L’empire du dessous-de-table

Tout a été fait pour mettre en avant le côté sulfureux de l’ouvrage de Desmond Shum. Son sous-titre, Argent, pouvoir, corruption et vengeance dans la Chine d’aujourd’hui, est digne d’un tabloïd anglais. Sa quatrième de couverture présente le texte comme un « polar ». La citation de CNN, bien visible au dos de l’édition française, engage à s’emparer du « livre que la Chine ne veut pas que vous lisiez ».  Mais, contrairement à ce que suggère l’appareillage promotionnel du livre, La roulette chinoise s’adresse davantage aux spécialistes de la Chine qu’aux amateurs de polars.


Desmond Shum, La roulette chinoise. Argent, pouvoir, corruption et vengeance dans la Chine d’aujourd’hui. Trad. de l’anglais (Chine) par Olivier Salvatori. Saint-Simon, 268 p., 23 €


Lors de sa publication aux États-Unis en septembre 2021, le récit de Desmond Shum a fait grand bruit. Ce Chinois de cinquante-quatre ans, désormais exilé avec son fils en Grande-Bretagne, raconte en détail comment il a contribué, avec sa femme, Whitney Duan, à enrichir la famille de Wen Jiabao, alors Premier ministre de la Chine. Le couple a mené grand train et engrangé des milliards de dollars avant que la chance ne tourne. Whitney a été enlevée en 2017 et a disparu pendant quatre ans. Jusqu’au jour où Desmond Shum a reçu un appel de sa part : elle le suppliait, en des termes directement inspirés de la rhétorique du Parti communiste, de ne pas publier le livre…

Desmond Shum raconte l’empire du dessous-de-table

L’histoire de Desmond Shum, ou plus précisément celle de Whitney Duan, n’est pas totalement inconnue des observateurs de la Chine. Le New York Times avait mentionné son nom dans son enquête de 2012 sur la fortune de la famille de Wen Jiabao. Les médias internationaux avaient également relayé sa disparition. Tout l’intérêt du témoignage de Desmond Shum est de dévoiler, de l’intérieur, les jeux de pouvoir et d’influence qui lient les hauts dignitaires du Parti communiste et les entrepreneurs chinois.

« Ce n’est pas ce que vous faites qui compte en Chine, mais qui vous fréquentez » : c’est la conclusion à laquelle est arrivé Desmond Shum après avoir côtoyé pendant des années l’élite politico-financière chinoise. Magouilles, corruption, folie des grandeurs : dans les années 2000, tout est permis à ceux qui ont les bonnes connexions, les bons soutiens politiques. Le couple, lui, bâtit sa fortune grâce aux liens que Whitney entretient avec « Tante Zhang », Zhang Beili, la femme du Premier ministre Wen Jiabao. Grâce à elle, les jeunes entrepreneurs multiplient les coups financiers et immobiliers. En échange de sa protection, « Tante Zhang » récolte 30 % des profits.

La première opération gagnante est l’achat en 2002 de parts des assurances Ping An revendues par le groupe Cosco. « L’aura de Wen Jiabao nous mit en bonne place pour acquérir une portion de la participation de Cosco », reconnait Desmond Shum. Le couple acquiert 3 % des parts de Ping An pour 36 millions de dollars, dont les deux tiers sont en réalité investis par la famille de Wen Jiabao. Cinq ans plus tard, Ping An est cotée en Bourse et le couple revend ses parts, dégageant un bénéfice de 300 millions de dollars.

Entre-temps, le couple s’est lancé dans un ambitieux projet de développement d’un hub logistique autour de l’aéroport de Pékin. Une fois encore, les liens avec la famille de Wen Jiabao font des miracles : « Nous possédions quelque chose que Peiying voulait : l’accès aux Wen. » Le projet se transforme néanmoins en casse-tête administratif et impose à Desmond Shum un subtil jeu d’équilibriste entre différents ministères, cadres locaux et entrepreneurs privés qui tous veulent tirer un maximum de profit de l’opération. Le niveau de corruption est proportionnel à l’ampleur du projet : le chef des douanes exige, en échange de son soutien, un immeuble de 37 000 m2, un gymnase, des terrains de tennis, une salle des fêtes, un karaoké, un théâtre…  « Aucun de nos appuis politiques ne parvint à le faire bouger. En fin de compte, ses exigences majorèrent de 50 millions de dollars le coût du projet ».

Desmond Shum raconte l’empire du dessous-de-table

Vue de l’aéroport de Pékin-Capitale © CC2.0/Allen Watkin

L’argent coule à flots, et Whitney et Desmond mènent grand train tout en renforçant leurs liens avec l’élite politique et économique du pays. Le couple invite « ministres et vice-ministres, présidents d’entreprises publiques et hommes d’affaires » à sa table pour déguster ses plats préférés : « le bar à 500 dollars pièce, et une soupe à 1 000 dollars faite à partir des viscères et de la vessie de gros poissons ». Whitney s’offre un diamant rose de 15 millions de dollars, gratifie Desmond d’une montre d’un demi-million de dollars. Le couple s’envole pour Paris avec six autres personnes: trois jets privés sont affrétés pour l’occasion. Un diner est organisé dans un restaurant situé dans les jardins de l’Élysée : « les vins à eux seuls coûtaient plus de 100 000 dollars ».

Mais, à partir de 2008, l’ambiance change. « Le PCC estimait n’avoir plus besoin du secteur privé comme par le passé », analyse Desmond Shum. « Les capitalistes étaient d’autant plus devenus une menace politique qu’ils n’étaient plus indispensables à la survie du système ». Des proches de Desmond et Whitney tombent pour corruption. Li Peiying, leur partenaire d’origine du projet de hub logistique, disparait pendant deux ans avant d’être jugé pour détournement de fonds. Il est exécuté en 2009. Son tort, selon Desmond Shum, était autant politique qu’économique : son témoignage « touchait les plus hauts niveaux de la hiérarchie communiste » et « Li ne possédait pas non plus de liens de sang avec le système qui auraient pu le sauver ».

Et c’est aussi la politique qui scellera le sort de Whitney Duan ; en tout cas, dans la version qu’en donne Desmond Shum. En 2012, une lutte de pouvoir éclate à la tête du PCC. Elle oppose Bo Xilai, alors secrétaire du Parti à Chongqing, et l’actuel président Xi Jinping, alors membre du comité permanent du bureau politique du Parti. Wen Jiabao avait d’abord discrètement puis publiquement choisi le camp de Xi Jinping contre Bo Xilai. Selon Desmond Shum, Bo et son clan se seraient vengés en faisant fuiter les informations sur la fortune de Wen Jiabao qui ont conduit à l’article retentissant du New York Times.

Wen Jiabao est affaibli et proche de la retraite, Whitney cherche activement de nouveaux soutiens politiques. Mais Xi Jinping, qui a finalement conquis les plus hauts postes du Parti et de l’État, enchaine les purges politiques sous couvert de lutte anti-corruption. Les proches de Whitney, et notamment Sun Zhengcai, un temps considéré comme le successeur potentiel de Xi Jinping, tombent les uns après les autres. Des « assassinats politiques », selon Desmond Shum. Whitney finit par tomber elle aussi.

Desmond Shum raconte l’empire du dessous-de-table

Wen Jiabao au Forum de Davos (2009) © CC2.0/World Economic Forum

La roulette chinoise est une plongée inédite dans la boite noire du pouvoir chinois au début des années 2000. Le livre-confession de Desmond Shum met en lumière les liens entre le PCC et les entrepreneurs, et les luttes de pouvoir au sein du Parti jusqu’en 2012. Des informations d’autant plus précieuses aujourd’hui, alors que la vie politique chinoise est redevenue opaque, qu’une censure presque totale est imposée à tous les niveaux du Parti et de l’État.

Ce témoignage doit néanmoins être pris pour ce qu’il est : un instrument de médiatisation du cas de Whitney Duan, rédigé par un ex-mari qui a du mal à cacher son amertume et sa désillusion envers la Chine. Dès lors, même s’il n’y a aucune raison de douter des faits racontés par Desmond Shum, certaines de ses analyses peuvent être sujettes à caution. On peut notamment s’interroger sur son insistance à exempter Wen Jiabao de toute responsabilité dans les affaires de sa famille. Le Premier ministre chinois était-il réellement à ce point ignorant des milliards qu’engrangeaient sa femme et ses enfants ? Ou Desmond Shum fait-il sur ce sujet preuve d’un minimum de prudence politique, voire d’un ultime acte de loyauté ?

De même, sa version de l’affaire Bo Xilai, si elle peut éclairer l’épisode d’un jour nouveau, s’appuie sur les seuls dires de Zhang Beili, qui ne peut être considérée comme impartiale. « Zhang nous assurait que des agents de sécurité fidèles à Bo Xilai avaient été surpris en train de remettre au journaliste du New York Times des cartons de documents à Hong Kong », raconte ainsi Desmond Shum. Or, l’auteur de l’article du New York Times, David Barboza, a démenti à plusieurs reprises que les informations sur la fortune de la famille Wen provinssent de partisans de Bo Xilai.

Ces réserves mises à part, La roulette chinoise est un témoignage rare et passionnant sur le fonctionnement du pouvoir chinois vu de l’intérieur. Un témoignage clairement à charge contre le Parti communiste et, plus encore, sur la façon dont Xi Jinping exerce aujourd’hui son pouvoir. L’ouvrage « a l’effet d’un caillou jeté dans un étang. L’onde produite par les ricochets se propage peu à peu », affirme Desmond Shum en conclusion de son texte. Mais Whitney Duan, elle, n’est toujours pas réapparue.

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