Zhang Sizhi (1927-2022) : en Chine, la voix de la défense s’est tue

Il incarnait la figure de l’avocat en Chine, une profession qu’il avait créée de toutes pièces après la fin de la Révolution culturelle. Zhang Sizhi, le défenseur des indéfendables, est  mort à Pékin le 24 juin 2022. C’est l’occasion de lire ou de relire la biographie que lui a consacrée en 2013 la sinologue Judith Bout.


Judith Bout, Les confessions de Maître Zhang. François Bourin/Les Pérégrines, coll. « Les moutons noirs », 584 p., 26 €


« Hélas, je suis l’avocat qui n’a jamais gagné de procès » : ainsi se présente Zhang Sizhi, avec l’humour qui le caractérisait, en ouverture de l’ouvrage. Peu connu du grand public, celui qui portait le matricule 007 de sa profession s’était pourtant imposé comme la référence incontournable des avocats chinois. Il s’est éteint à 94 ans après avoir marqué de façon indélébile l’histoire du droit de son pays.

Sa vie, que Judith Bout a opportunément choisi de narrer à la première personne, débute comme un roman d’aventures dans la Chine pré-communiste.  Né en 1927 d’un père médecin dont la violence a aiguisé, très jeune, son sens de l’injustice, Zhang Sizhi voit sa scolarité perturbée par la guerre contre le Japon. Par patriotisme, il s’engage dans l’armée nationale dirigée par le Kuomintang : il n’a que seize ans. Posté en Inde puis à Kunming, affecté à la « compagnie des services spéciaux » qui s’occupe essentiellement de communications et de logistique, il traverse ses deux années de vie militaire sans tirer le moindre coup de feu. Il a surtout l’impression que le Kuomintang réserve ses forces pour lutter contre les communistes. Déçu, le jeune homme quitte l’armée et réintègre le lycée.

Zhang Sizhi (1927-2022) : en Chine, la voix de la défense s’est tue

Zhang Sizhi (2010) © CC4.0/Judith Bout

Scolarisé dans un établissement tenu par des missionnaires étrangers à Xi’an, il y fait ses premières armes de défenseur des opprimés – en l’occurrence, un camarade de classe injustement menacé d’expulsion. Zhang Sizhi organise une grève, anime des assemblées générales et participe aux négociations avec la direction de l’établissement. Des journalistes locaux s’en mêlent, les responsables du département de l’éducation de la ville aussi : au bout d’un mois, les élèves obtiennent gain de cause et l’exclu est réintégré. Zhang Sizhi, lui, ne savoure pas longtemps sa victoire : il est transféré d’autorité dans un autre établissement. Le lycéen rebelle décide alors de se passer du diplôme de lycée et s’inscrit aux concours d’entrée à l’université en candidat libre.

C’est au cours de ses études de droit à l’université de Chaoyang, à Pékin, que Zhang Sizhi entre, presque malgré lui, au Parti communiste. Choqué par la corruption du gouvernement nationaliste qui s’enrichit alors que la population a faim, ulcéré par les atteintes aux libertés, Zhang Sizhi participe aux mouvements étudiants du printemps 1948. Son « patriotisme juvénile se teinte de considérations sociales ». Il rejoint une organisation d’étudiants dont il partage les idéaux : sans vraiment s’en rendre compte, il vient de rallier un PCC encore clandestin. Quand l’armée populaire de libération s’empare de Pékin, début 1949, Zhang Sizhi est affecté à la section judiciaire de la commission militaire en charge de la capitale : « C’est ainsi que du haut de mes vingt et un ans, à l’étroit dans l’uniforme militaire gris, je partis prendre le contrôle du tribunal de Beiping. »

L’étudiant idéaliste devenu apprenti juge découvre alors la réalité du pouvoir communiste. Le président du tribunal est à la fois secrétaire général de la cellule du PCC et commandant de la branche judiciaire de la commission militaire. « La ligne était fixée : la justice serait un instrument au service de la politique du Parti. » À l’époque, Zhang Sizhi ne trouve rien à redire, la révolution impose quelques arrangements avec le droit. Son rôle consiste essentiellement à « imprimer une tournure judiciaire » à des décisions qui lui sont imposées.

Très vite, les premières campagnes politiques s’abattent sur le pays, et le tribunal se transforme en « machine à tuer ». Zhang assiste à l’exécution de soixante-dix personnes fusillées le long d’un mur, et se reproche sa sensibilité : « un révolutionnaire ne doit pas avoir peur de se salir les mains ». Même s’il est encore imprégné des idéaux de la révolution communiste, Zhang Sizhi commence à comprendre que la pratique s’éloigne à grands pas de la théorie à laquelle il avait adhéré : « L’idée divine de la révolution en était empuantie. J’avais beau me boucher le nez, l’odeur était envahissante. Et encore, ce n’était qu’un début. »

À l’été 1955, Zhang Sizhi est à son tour pris dans les mailles des campagnes politiques : le mouvement d’élimination des contre-révolutionnaires internes fait ressortir son engagement dans l’armée nationale. Les séances de lutte durent presque un an mais Zhang Sizhi se défend pied à pied et sort presque indemne de la tourmente. On lui propose de quitter le tribunal pour rejoindre le bureau de la Justice en tant qu’avocat, un métier encore quasi inexistant et « réservé à des personnes diplômées mais dont la fiabilité politique est jugée faible ». Il s’agit d’exercer au sein d’un « système judiciaire qui ignore jusqu’à l’idée de la défense », et dans lequel les avocats sont des fonctionnaires placés sous l’autorité directe du ministère de la Justice. Zhang Sizhi n’a pas vraiment le temps d’explorer les possibilités de son nouveau métier : en 1957, il est classé droitier, envoyé à la campagne et soumis au travail forcé. Il ne regagnera la capitale que quinze ans plus tard.

La deuxième moitié de la biographie de Zhang Sizhi, qui couvre la période 1980-1995, est un peu moins romanesque et plus juridique. C’est aussi la partie de l’ouvrage qui revêt le plus grand intérêt historique, en apportant un point de vue sur le fonctionnement de la justice chinoise, très peu documenté par ailleurs. Grâce à des centaines d’heures d’entretiens et aux documents personnels que l’avocat lui a permis de consulter, Judith Bout fait raconter à Zhang Sizhi, avec force détails et anecdotes, les grands procès politiques de la fin du XXe siècle. Des procès qui ont fait sa renommée et lui ont surtout permis de créer, par petites touches, une place pour la défense dans le système judiciaire de son pays.

De retour à Pékin, Zhang Sizhi enseigne le chinois dans un lycée. Du jour au lendemain, une décision du Parti fait à nouveau de lui un avocat. En décembre 1979, il se retrouve à la tête du cabinet de conseil juridique numéro un, « un groupe hétéroclite d’individus dont le point commun résidait, comme dans le milieu des années 1950, dans leur faible fiabilité politique ». Mais le contexte a changé, et l’Assemblée nationale populaire a adopté un nouvel arsenal législatif pour tenter de stabiliser le pays au sortir de la Révolution culturelle. « Pour la première fois dans l’histoire de la Chine populaire, les accusés se voyaient reconnaître des droits et seraient jugés selon des crimes légalement établis. » En 1980, le premier texte régissant la profession d’avocat est adopté. Quelques mois plus tard, c’est au cours du procès de la bande des Quatre et des généraux de Lin Biao que les Chinois découvrent, grâce à Zhang Sizhi, qu’un accusé, même politique, peut être défendu.

Zhang Sizhi (1927-2022) : en Chine, la voix de la défense s’est tue

Le récit de ce procès, très documenté et bien mis en scène, offre une perspective inédite, de l’intérieur, sur un épisode qui a marqué l’histoire de la Chine contemporaine. Il permet également de mesurer le chemin accompli par Zhang Sizhi à la fois dans la théorie et dans la pratique de son métier. L’avocat partait de loin. Les stratégies et plaidoiries de la défense sont transmises aux juges en amont des audiences, le verdict est couru d’avance : « on attendait de nous, ce qui est paradoxal pour des avocats, que nous confirmions la solidité des accusations ». La marge de manœuvre de l’équipe de défense est mince, d’autant que la crainte du faux pas politique influence le moindre de ses mouvements. Lors de la préparation du procès, Zhang Sizhi va jusqu’à rédiger un mémento sur l’attitude à avoir face aux accusés : « À la question “Que faire si un accusé veut nous serrer la main ?”, nous répondions : “refuser, pour bien montrer sa position de classe !”».

Zhang Sizhi défend néanmoins de son mieux le général Li Zuopeng, conteste treize des quarante-huit chefs d’accusation et parvient à en faire tomber sept, un exploit. Cela ne change rien au verdict (le général est condamné à dix-sept ans d’emprisonnement), mais le périmètre de l’intervention de l’avocat est désormais posé. Au fil des procès, Zhang Sizhi cherchera inlassablement à l’élargir, convaincu que « la loi est un rempart contre la tyrannie ».

C’est cette même conviction qui fera de lui le défenseur des indéfendables, l’avocat qui accepte de parler pour ceux que le régime veut faire taire. Et après 1989, il le fait non plus parce que le Parti le lui demande, comme cela avait été le cas lors du procès de la bande des Quatre, mais souvent contre un parti communiste dans lequel il ne se reconnait plus : « Les événements de Tian’anmen ont tranché ma vie en deux, il y a un avant et un après 4 juin 1989. […] Jusque-là, j’avais considéré que l’individu devait s’effacer devant le Parti-État, que le devoir commandait de travailler au salut d’une Chine confondue avec le parti communiste. Depuis le 4 juin, je refuse de sacrifier l’individu à des idoles, même lorsque cette idole s’appelle révolution ».

Après 1989, Zhang Sizhi défend les grands accusés politiques du mouvement démocratique. Les procès du sociologue Wang Juntao puis de Bao Tong, l’ancien bras droit du secrétaire général du Parti Zhao Ziyang, sont restitués avec minutie et permettent de découvrir les plaidoiries de Maitre Zhang, son art de flirter avec les limites, toujours très strictes au sein des juridictions.

La biographie se clôt avec le procès de Wei Jinsheng, le célèbre dissident auteur du dazibao « La cinquième modernisation » qui lui valut une condamnation à 15 ans de prison en 1979. Inculpé à nouveau en 1995, moins de deux ans après sa libération, de « crime de renversement du pouvoir politique », Wei Jinsheng fait appel à Zhang Sizhi. À la suite de manœuvres plus que douteuses du tribunal, l’avocat n’aura que trois jours pour préparer sa défense, à partir de documents tronqués. « La plus mauvaise défense de ma carrière », selon Zhang Sizhi, qui, comble de l’humiliation, se voit décerner dans la foulée par le bureau de la Justice le titre « d’avocat de l’année ».

L’ouvrage de Judith Bout s’arrête au tournant des années 2000, après ces grands procès inauguraux. Si Maître Zhang s’éloigne progressivement des tribunaux, l’avocat continue jusqu’à la fin de sa vie à former la jeune génération des défenseurs des droits. À cette époque, la Chine connaît une ébullition juridique, des avocats s’emparent d’affaires emblématiques pour faire évoluer grâce au droit la société chinoise. En sous-main, Zhang Sizhi s’implique dans nombre de cas, il épaule et conseille tous ceux qui le sollicitent. Et ils sont nombreux à avoir fait de Maître Zhang leur mentor, notamment Xia Lin et Pu Zhiqiang, connus pour avoir défendu l’artiste Ai Weiwei.

La parenthèse dorée du droit s’est refermée en Chine. Depuis 2014, une répression féroce s’abat sur les avocats, désormais considérés comme une source d’opposition : des centaines sont arrêtés, mis au secret, parfois lourdement condamnés. Pour défendre Pu Zhiqiang, dont il est très proche, Zhang Sizhi sort de sa réserve. Mais le procès et ses pressions ont raison de ses forces. En septembre 2014, il est victime d’une thrombose cérébrale dont il ne se relèvera pas. Ce que le Parti communiste n’avait jamais réussi à faire, la maladie y parviendra : elle privera de la parole celui qui avait inventé l’art de dire ce qui ne se dit pas en Chine.

Le 24 juin 2022, la première voix de la défense s’est éteinte mais son héritage lui survivra. Grâce à Zhang Sizhi, les avocats convaincus que penser autrement n’est pas un crime sont aujourd’hui nombreux en Chine. Et c’est aussi, comme l’a un jour confié l’avocat Xia Lin à Judith Bout, parce que « le vieux Monsieur » a perdu de nombreux procès hier que ses successeurs peuvent aujourd’hui, parfois, en gagner.

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