Les femmes dans la révolution mexicaine

Adelitas, de Rosario Acosta Nieva et Éric Taladoire, a le mérite de rassembler tout ce que l’on sait sur les femmes qui participèrent de 1911 à 1918 à la révolution mexicaine. Malgré la permanence au pouvoir de ses vainqueurs jusqu’aux années 2000 à travers le Parti révolutionnaire institutionnel, issu de cette révolution et originellement de gauche, ces femmes n’obtinrent guère de reconnaissance, et moins encore de pensions ou si tardivement qu’elles hantent l’histoire du pays comme un pur et simple déni. On peut croire d’ailleurs que c’est en toute continuité que la violence présente permit tant d’assassinats de femmes considérés comme sans importance.


Rosario Acosta Nieva et Éric Taladoire, Adelitas. Les combattantes dans la révolution mexicaine. Cerf, 272 p., 24 €


L’ensemble ressemble un peu à un catalogue de fiches mais il est difficile de faire autrement quand on défriche un terrain. La liste des 432 femmes identifiées pour leur participation à la révolution est donnée en annexe. Ce sont des méthodes d’archéologues aiguillonnés par les questions de genre qui ont permis de l’établir. Le lecteur se souviendra surtout de situations baroques dignes de la littérature latino-américaine la plus folle. On entrevoit des figures qui combattirent, certaines continuant le combat d’un proche assassiné ou mort au combat, d’autres accompagnant leur mari les armes à la main (quitte à devenir son chef militaire) et non en simple soldadera, ces femmes qui suivent ou précèdent les armées n’ayant pas d’intendance et qui en assurent dans l’anonymat, mais non sans difficultés ni violence, le ravitaillement.

Ainsi voit-on, très logiquement, apparaitre d’abord de bonnes bourgeoises, telles les filles de Cuauhtémoc, issues des clans politiques qui s’opposent à la possible huitième réélection de Porfirio Diaz à la présidence. Le premier leader constitutionnaliste, Moreno, n’a rien d’un pistolero des montagnes, ni même d’un harangueur de foule. Il regroupe autour de lui une opposition durement réprimée et des lignées familiales de femmes éduquées. Elles prennent ainsi le relais de ceux qui ont péri, sans abandonner leurs positions socialistes ni leurs luttes féministes, en liaison avec les États-Unis voisins. Les unes font du renseignement, les autres introduisent des armes ; toutes agissent en propagandistes multilingues, à l’image de Dolores Jimenez y Muro, oratrice, journaliste, qui, envoyée au « pénitencier », s’y trouve isolée. Ce qui ne l’empêche pas de continuer son action de négociatrice ni, ralliée autant qu’acceptée par Zapata, d’effectuer des liaisons courrier à soixante ans passés ; elle ne sera pas reconnue comme vétérane (veterana, ancienne combattante), un statut (moins bien pensionné que celui de vétéran) créé en 1939, longtemps après sa mort.

Adelitas. Les combattantes dans la révolution mexicaine

Ces notables deviennent collaboratrices des nouvelles élites politiques, ou poursuivent la lutte en imprimant journaux et libelles, cela jusqu’à l’héroïsme parce qu’elles ont appris à se procurer dans toutes les conditions des presses et du papier : ainsi Maria Belén Gutiérez de Mendoza, femme du peuple qui ne cessera jamais de combattre au long d’une vie épouvantable. Aller vers le peuple s’impose dans des campagnes misérables, de surcroit indiennes, encore que les précisions sur la question des langues et de « la raza » n’apparaissent qu’à travers de rares figures peu précisées. Les femmes étaient analphabètes à 80 % et les hommes à 75 % (ce qui creusait moins l’écart entre les sexes que dans la France archaïque où les femmes ne faisaient habituellement que 50 % du score masculin).

On entrevoit une combattante, Néri, d’origine afro-mexicaine, réputée pour sa violence, et une figure de métisse de mère zapotèque qui poursuit ses combats en Californie, défendant les veteranos et les migrants mexicains, les chicanos. La Bobadilla, autre femme d’origine populaire, devient colonelle à la tête de deux cents hommes ; elle arbore fouet et cartouchière, mais ne boit ni ne jure, ni ne se masculinise ; elle luttera ensuite pour fonder la Confédération nationale paysanne.

Cette fresque récapitule l’histoire du pays dans tous ses aspects – même si l’anonymat a recouvert ces espionnes et ces combattantes, ces journalistes et fourmis qui transportaient le courrier mais aussi la poudre et les armes en pièces détachées, parfois par convois entiers venus du proche Texas. Elles s’improvisent femmes d’affaires ou infirmières, toujours peu ou prou combattantes, voire à la tête d’un bataillon de sept cents hommes, en tenues masculines définitives ou bien de circonstance. L’une devient célèbre pour sa dureté, l’autre pour sa justice et sa maitrise des chevaux ; elles obtiennent les grades de lieutenant et de colonelle pour leur efficacité au combat. Mais, victoires obtenues, elles se font congédier. María Quinteras de Merẚs, Stetson sur la tête et cartouchière à l’épaule, obtient le respect de Pancho Villa pour n’avoir jamais eu de salaire ; elle n’en est pas moins remerciée, et c’est en vain qu’elle passe chez Venustiano Carranza, qui utilise plus largement les services des femmes : après 1916, des deux côtés, tous leurs grades militaires sont déclarés nuls et non avenus.

N’oublions pas les combattantes masquées : Petra devient ainsi Pedro Herrera pour commander une brigade exclusivement féminine chez les carrancistes. Un corrido, le chant populaire qui raconte la geste des victoires obtenues, en fait des objets de désir masculin peu conformes aux traces écrites et à certaines photographies de l’album inclus dans le livre. Une María de Mares se rallie à treize ans aux zapatistes sous l’aspect d’un garçon : elle passe par la prison, en sort, est blessée et passe au trafic d’armes. Les corridos sur Adelita et la Valentina ignorent la réalité de leur aspect masculin farouchement affirmé pour dissuader les hommes trop entreprenants ; la Valentina, alias Juan Ramirez Avitia, porte les habits de son frère trop grands pour elle, ce qui lui donne un air de traine-savate ; cette carranciste tuera, parait-il, pour sauver moins sa vertu que sa dignité et sa liberté. Certaines pratiquent un transsexualisme d’opportunité, d’autres de choix, telle Amelia Robles, qui vivra vingt-cinq ans sous une identité de femme, puis soixante-dix sous celle d’un homme (Amelio), exigeant sans faiblir son nouveau statut lors de son retour sur ses propriétés.

L’arbre qui cache la forêt pourrait être l’exceptionnelle réussite professionnelle et sociale d’Eulalia Guzman. Envoyée à l’étranger pour observer l’organisation scolaire, elle fait ensuite des études de philosophie et d’archéologie qui lui permettront de participer à d’importantes fouilles pionnières à Oaxaca puis d’en effectuer seule dans l’État de Morelos avant de devenir directrice du département d’archéologie nationale. Elle identifie et collecte ainsi des ressources des musées du monde entier en matière d’archéologie et d’histoire mexicaine, puis mène des fouilles au Chiapas. Elle cofondera l’Association des femmes universitaires.

Adelitas. Les combattantes dans la révolution mexicaine

Portrait dessiné d’Eulalia Guzmán © CC4.0/Fduriez

Refugio Esteves Reyes était lieutenant-colonelle à la tête d’un train hôpital bien avant de passer ses diplômes après la guerre. Elle use alors de ses savoir-faire dans le nouveau pays. C’est ainsi que le Mexique bénéficiera de cadres féminins formés et d’une rare efficacité pour créer ou réformer l’enseignement des maternelles, ou pour tenter d’adapter et d’inventer des structures de soin, non pas au niveau fédéral, mais un peu partout dans un pays grand comme trois fois la France, là où les gouverneurs leur laissent l’initiative. En période de paix, la débrouille des temps de guerre civile a accouché de bien des réformes. Quant aux droits politiques, fédéralisme oblige, ils ne seront accordés aux femmes, toujours du fait des gouverneurs, que dans quelques États du Yucatán, dont le Chiapas.

Si une Leonor Villegas de Magnon vivra jusqu’à quatre-vingts ans, comme le personnage principal de Pas de lettre pour le colonel de García Marquez, elle ne deviendra jamais veterana. Elle consacrera cinquante ans de sa vie à l’éducation. Un prix qui porte son nom sanctionne sa longévité à la tâche, et son statut de première présidente et créatrice de la Croix blanche en période de guerre (plus neutre que la Croix-Rouge). Elle avait évacué par ruse des blessés recherchés jusque dans son hôpital et, en grande bourgeoise, toujours des deux côtés de la frontière texane, elle continuera son combat pour la reconnaissance de ces années sans même parvenir à faire publier son très remarquable livre de témoignage, La rebelle.

Ces véritables héroïnes vont largement souffrir d’un déni de reconnaissance : la vraie Valentina n’est reconnue veterana qu’en 1964. Devenue domestique, elle avait été aidée pour faire reconnaitre son statut, puis, accidentée et infirme, elle est admise dans un asile, dont elle s’échappe, vomissant l’enfermement, préférant la rue et ses chiens avant de périr dans l’incendie de sa cahute au fond de Culiacán et d’être versée à la fosse commune. Plusieurs traverseront le siècle en redevenant vendeuses de rue.

Les auteurs ne nient d’ailleurs pas que les traces desdites révolutionnaires sont nécessairement biaisées car il vaut mieux savoir lire et écrire pour faire valoir ses droits, et en outre connaitre les réseaux zapatistes moins restrictifs et moins soumis à la décence bourgeoise qui préfère honorer les femmes qui se sont illustrées (aussi) comme infirmières ou enseignantes. Tous préfèrent les veuves ou les mères de soldats tués au combat. Les codes de la civilité chrétienne perdurent dans un pays qui se veut officiellement laïque, sinon anticlérical.

Pour les femmes sur le champ de bataille, l’imagerie s’en tient souvent aux soldaderas, « filles à soldats », dirait-on sommairement. Ce sont ces troupes (de femmes) qui accompagnent les armées de tous les temps quand il n’y a ni intendance, ni ravitaillement. Sans elles, ni vivres ni survie des hommes, car elles suppléent les carences, au besoin par le pillage. Elles sont là avant les combattants et apportent l’attirail de cuisine, les chaudrons et fourneaux nécessaires aux cuissons, ce qui pèse lourd. On les dit même capables de s’atteler occasionnellement aux pièces d’artillerie quand tout est bloqué, et elles portent aussi leurs nourrissons ; mais, anonymes et jamais vraiment sorties de la misère, elles y retourneront immanquablement, laissant l’impression que le premier XXe siècle mexicain est encore proche des guerres du XIXe siècle contre Maximilien et les Français, telles que les ont peintes la presse ou les assiettes imprimées du temps.

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