Soudan tragique

Une échoppe au bord du Nil. Un groupe de villageois attend le passage de la navette fluviale, en sirotant thé et café. On imagine la belle photo qu’en tirerait un touriste passant par là. Deux évènements interrompent cette apparente harmonie : on est en 1969, la radio annonce la nouvelle du coup d’État qui vient de se produire à Khartoum, et dans les eaux du fleuve apparait le cadavre d’une jeune fille qu’on ne réussira pas à identifier. Le roman envoûtant du soudanais Hammour Ziada ne prend cependant pas la forme d’une enquête policière. À travers les destins croisés de quelques habitants d’un village, c’est tout un monde qui progressivement se dessine, avec ses odeurs, ses couleurs, la sensation du sable sous les pieds nus et la saveur des plats et des boissons.


Hammour Ziada, Les noyées du Nil. Trad. de l’arabe (Soudan) par Marcella Rubino et Qaïs Saadi. Actes Sud, coll. « Sindbad », 240 p., 22,50 €


En procédant par séquences ou par tableaux, sans succession chronologique, Hammour Ziada déroute mais accroche. Celles et ceux qui n’étaient que des noms et des silhouettes prennent de l’épaisseur et du relief au fil des pages. Tous ces gens qu’on croirait ordinaires ont une histoire, des secrets, des passions, et un bon paquet de souffrances et de frustrations. On est donc au Soudan, indépendant depuis peu de l’Égypte et de l’Empire britannique, en proie aux luttes sanglantes entre factions et partis politiques. Des échos en parviennent au village de Hadjar Narti, relié à la ville par un autocar poussiéreux et par le télégraphe. Les notables cherchent à composer avec les groupes rivaux qui se succèdent au pouvoir à Khartoum et à deviner qui, des mahdistes, des communistes ou des partisans de Nimeiry, finira par l’emporter. L’ordre qui se maintient dans le village est celui des sociétés nilotiques, avec ses clans, leur rivalité et leurs compromis, et la persistance de l’esclavage, en dépit de son abolition officielle.

Les noyées du Nil, de Hammour Ziada : Soudan tragique

Les femmes, plus encore que les hommes, incarnent et reproduisent cet ordre social qui vaut comme destin. On nait esclave de mère en fille. Peu importe le père, souvent un homme d’une des familles puissantes. Parfois, l’une d’entre elles parvient à s’éloigner. La chanteuse Dahab, à la réputation de « donneuse de plaisir aux hommes » et dont on raconte « qu’elle était l’une des seules femmes de la région à avoir expérimenté les hommes anglais », s’est installée dans la petite ville de Dabbah. Quand elle revient au village à l’occasion d’un mariage, pour y chanter et préparer l’épouse pour sa nuit de noces, on la fête.

La vie de sa sœur, Fayit Niddo, est plus rude. Elle travaille dur pour tenir et alimenter la gargote au bord du Nil. Lors des grandes occasions, les hommes s’enivrent en buvant l’alcool de datte qu’elle fabrique et dont on dit qu’il est sans égal – bien meilleur que le gin, le cherry ou la bière. Elle a une fille, Abir, convoitée malgré son jeune âge par de nombreux hommes du village.  Abir est née d’une brève rencontre sexuelle avec le jeune Abd-al-Raziq qui, n’ayant pas réussi à pénétrer sa mère, Izz al-Qawm, l’esclave du maire, l’a déflorée, elle qui dormait tout près.

Les esclaves sont là pour rassasier les maîtres. Quant aux enfants qui naissent de telles unions, ils meurent ou on les tue. Peu en réchappent. Izz al-Qawm « avait accouché au moins vingt fois de plus d’un millier d’hommes, ne sachant pas à qui elle avait donné la vie ni de qui. Elle ne les comptait pas ni ne s’y intéressait ». Seuls trois de ses enfants « avaient échappé à la mort, mais pas à la vie ». Dans ce monde à la fois strictement hiérarchisé et quelque peu incestueux, le maître peut être en même temps le père, le cousin, le demi-frère ou l’oncle. De cela, tout se sait et rien ne se dit.

Les noyées du Nil, de Hammour Ziada : Soudan tragique

Hammour Ziada © D.R./Actes Sud

La chasteté, la retenue des dames de grande famille contraste avec la disponibilité sexuelle permanente attendue des esclaves. Il n’est pas convenable pour elles « de manifester trop vite leur assentiment ni de prendre l’initiative de la séduction. Qu’est-ce qui les différencierait des esclaves autrement ? L’esclave est celle qui affiche son désir, elle doit aussi toujours montrer qu’elle prend du plaisir, quitte à le simuler. Les filles de bonne famille ne font pas cela. » Ces femmes ont du bien, des terres, de l’autorité, y compris sur leurs maris. Le doux Mohammad Saïd, le maire du village, ne prendrait pas la moindre décision contraire à l’avis de son épouse, Radia. « Les traditions, la famille et le pouvoir représentaient tout pour elle ». Telle « une crue, une bourrasque, un incendie de palmeraie », avec sa force implacable, « elle méprisait les esclaves, hommes et femmes, matait les épouses indociles et remontait les hommes ».

C’est vers les grandes dames que vont les poèmes amoureux et les passions éternelles. Bachir, le frère de Mohammad Said, s’est épris de la douce Sakina, « belle comme un cornet de bonbons » alors qu’il n’était qu’un petit garçon et elle un ravissant bébé. « Jamais le Nil et le désert n’avaient donné d’enfant comme elle. » Mais Sakina est fille du chef du clan rival. Les deux familles descendant des tribus arabes venues s’installer en Nubie, les Nayer et les Badri, sont brouillées depuis des décennies – on ne sait même plus pourquoi. Le mariage aura cependant lieu après de multiples péripéties, mais connaîtra une fin tragique. Bachir ne s’en consolera jamais.

Tragique aussi sera la fin de la jeune Abir, qui rêvait d’échapper à sa condition, d’aller à l’école et de devenir médecin. Elle est victime des promesses d’une modernité illusoire incarnée par un jeune infirmier communiste qui officie dans le dispensaire du village, autant que de la haine que lui a vouée Radia. Elle ira rejoindre les noyées prises dans les remous du Nil, qui sont autant de symboles des déchirures d’un pays où les conflits n’ont pas arrêté, avec leur lot de désespoir et de morts. Le roman de Hammour Ziada, poétique et cruel, peut se lire comme une très belle histoire avec ses récits s’imbriquant les uns dans les autres. On peut également y trouver une précieuse étude anthropologique grâce à laquelle les gestes, les paroles et les émotions de ces femmes et de ces hommes de l’Est africain prennent pleinement sens.

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