Dans les camps en Région ouïghoure

Deux ouvrages sur l’expérience des camps dans la Région ouïghoure, au nord-ouest de la Chine (Xinjiang), ont paru l’année dernière à quelques mois d’intervalle. Ces témoignages, chacun coécrit avec une journaliste-biographe, sont très précieux car peu d’anciens et d’anciennes détenu.e.s ont le courage de prendre publiquement la parole pour décrire ce qu’ils et elles ont vécu, les autorités chinoises exerçant sur ces victimes ou leur famille une pression énorme. Ces récits nous livrent une vision saisissante des conditions dévastatrices de l’internement et des violences continues (tortures psychologiques et physiques) sur les individus. Ils offrent également un éclairage sur le fonctionnement interne de ces structures d’internement, centre de rééducation et centre de détention, que l’on appellera « camps » par commodité, et rendent compte d’une répression progressive et systématique.


Gulbahar Haitiwaji et Rozenn Morgat, Rescapée du goulag chinois. Équateurs, 244 p., 18 €

Sayragul Sauytbay et Alexandra Cavelius, Condamnée à l’exil. Témoignage d’une rescapée de l’enfer des camps chinois. Trad. de l’allemand par Sophie Lecoq. Hugo & Cie, 333 p., 19,95 €


Née en 1966, Gulbahar Haitiwaji, d’origine ouïghoure, a d’abord exercé comme ingénieure à Karamay, en Région ouïghoure, dans une compagnie pétrolière, avant de rejoindre son mari en France en 2006, accompagnée de ses deux filles. Après un appel de son ancienne entreprise, qui l’invite à venir régler des problèmes de retraite, elle retourne au Xinjiang, où elle est arrêtée. Elle est accusée de « troubles à l’ordre public » en raison d’une photographie de sa fille brandissant le drapeau du Turkestan oriental dans une manifestation de l’Association des Ouïghours de France à Paris, ce qui fait d’elle une terroriste aux yeux des autorités chinoises. Son témoignage décrit son séjour de trois ans (de 2016 à 2019) en centre de détention et en centre de rééducation, principalement à Baijiantan qu’elle qualifie d’« usine à internement », mais aussi en résidence surveillée pendant un peu moins d’un an. À ce récit, se mêle celui du combat en France de sa fille Gulhumar pour la faire libérer avec l’aide du Quai d’Orsay, et deux chapitres rédigés à la troisième personne du singulier qui permettent à la coautrice, Rozenn Morgat, de resituer l’expérience de Gulbahar dans la politique répressive des autorités chinoises.

Gulbahar Haitiwaji, Sayragul Sauytbay : les camps en Région ouïghoure

Gulbahar Haitiwaji © Emmanuelle Marchadour

Sayragul Sauytbay, d’origine kazakhe et née dix ans après Gulbahar Haitiwaji, livre une autobiographie, coécrite avec Alexandra Cavelius, dans laquelle elle remonte quasiment à sa naissance. Mettant en lumière le temps long de la politique répressive centrale, son caractère multiforme et sa gradation, le récit de Sayragul Sauytbay offre un point de vue complémentaire, mais donne aussi davantage de renseignements sur le fonctionnement interne d’un centre de rééducation, au plus bas de son échelon administratif. Avant d’y enseigner le chinois de force, Sayragul a d’abord exercé comme médecin dans un grand hôpital à la frontière sino-kazakhe, puis elle a travaillé comme maitresse d’école pour se rapprocher de sa famille, ce qui l’a obligée à adhérer au Parti. Elle a finalement réussi à fuir illégalement au Kazakhstan pour retrouver son mari et ses enfants partis deux ans plus tôt, où elle a fait l’objet d’un procès très médiatisé, avant de trouver refuge en Suède.

La lecture de ces deux ouvrages permet de comprendre comment se sont mises en place, très tôt, les discriminations, la stigmatisation et finalement la répression de masse contre les populations ouïghoures, kazakhes, et les autres minorités turciques et musulmanes de la Région ouïghoure. Sayragul se souvient de l’arrivée dans son village natal, Aheyazi, de militaires-colons chargés, au milieu des années 1980, de grands projets d’aménagement du territoire, avant que ne débute une colonisation de peuplement par des civils hans, qui alla s’intensifiant. Gulbahar insiste pour sa part sur le déclassement professionnel progressif et insidieux qu’elle a subi partiellement (étant ingénieure, elle est relativement épargnée), sur la mention « Pas de Ouïghours » écrite en tout petit en bas des offres d’emploi, ou sur ces convocations au poste de police pour « prendre le thé » (un interrogatoire) qui deviennent normales, au même titre que les contrôles permanents, les menaces, les humiliations. La progressivité de ces mesures et des pratiques d’infériorisation qui se systématisent a favorisé l’habituation à cet état généralisé de semi-liberté (ou semi-internement) en société, qui impose de faire profil bas et de garder le silence, au sein même des foyers, sur des sujets devenus tabous.

Gulbahar Haitiwaji, Sayragul Sauytbay : les camps en Région ouïghoure

Sayragul Sauytbay et Ulagat © Turarbek Kusainov

Ces deux témoignages rendent également compte de moments-charnière dans la mise en place et la systématisation de la répression. Sayragul insiste notamment sur l’année 1991, moment des indépendances des républiques d’Asie centrale, qui génère une explosion de joie à l’idée de pouvoir rendre enfin visite aux familles kazakhes de l’autre côté de la frontière, mais qui fait naitre, pour Pékin, la crainte de voir émerger des mouvements séparatistes. Le véritable tournant répressif arrive cependant avec la nomination de Chen Quanguo en 2016 comme premier secrétaire du parti de la Région ouïghoure. Ce dernier a d’abord dirigé le Tibet entre 2011 et 2016, où il a mis en place et rodé tout un système répressif. Les arrestations se multiplient, la construction de centres de rééducation, centres de détention et prisons, sécurisés ou non, suit un développement vertigineux, comme le montrent les images satellite et la cartographie des lieux par différents organismes.

La partie centrale de ces témoignages est constituée par la description méticuleuse et sensible du fonctionnement du camp et des effets de l’internement sur l’individu. Comme l’écrit Gulbahar, le camp, c’est l’usure : des caméras omniprésentes dans les cellules, les douches et les salles de classe, un défilé de zombies au visage cerné en uniforme orange, parfois bleu, des nouvelles arrivantes à l’œil hagard qui cherchent des yeux les codétenues alors que les anciennes fixent leurs pieds. Pas de lumière extérieure, ou si peu, mais des néons qui suppriment la sensation du jour et de la nuit (« Je ne sais jamais quelle heure il est. Je le devine grâce à la température »), des prénoms remplacés par des numéros, des interrogatoires réguliers, un règlement à apprendre par cœur (interdit de parler ouïghour, de prier, de se bagarrer, d’entamer une grève de la faim, de dessiner sur les murs…), un entraînement de type militaire qui brise, onze heures d’enseignement par jour, avec chants patriotiques, bourrage de crâne à la gloire du Parti, du pays et de Xi Jinping, gifles des professeurs et cris de tortures qui traversent les étages.

Gulbahar Haitiwaji, Sayragul Sauytbay : les camps en Région ouïghoure

Serikzhan Bilashuly, Aiman Umarova et Sayragul Sauytbay (mars 2019) © Sayragul Sauytbay

La description de Sayragul est tout aussi minutieuse, attentive aux détails des conditions d’enseignement-humiliation, avec ces tabourets d’enfant en plastique pour des adultes au crâne rasé, au visage cadavérique, les pieds enchainés ; des uniformes rouges pour les grands criminels et les religieux, des uniformes qui changent de couleur (et, selon cette couleur, d’étage) en fonction des bons points obtenus ; et une ligne rouge peinte au sol qui la sépare des élèves. Son statut d’enseignante sous contrainte, et en treillis, ne lui épargne pas de subir la chaise électrique et l’isolement, de sorte qu’elle considère son service comme une détention. Les caméras qui scrutent les expressions du visage lui imposent la charge de la culpabilité lorsqu’elle reconnait un détenu qui, de ce fait, disparait le lendemain. Une scène de viol en public ne doit, là encore, générer aucune émotion, ni de la part des élèves, ni de celle de l’enseignante : baisser le regard, ou toute autre réaction, c’est également disparaitre le lendemain. Sous le sceau de la confidentialité, son contrat de travail lui interdit de parler aux prisonniers, sous peine d’exécution. L’administration du camp lui impose la connaissance d’informations confidentielles, comme celles du « Document 21 » mentionnant que les cadavres des détenu.es doivent disparaitre, ou ce plan en trois phases décidé par Pékin qu’elle doit enseigner aux élèves : 2014-2025 (assimilation culturelle au Xinjiang et élimination des réfractaires) ; 2025-2035 (assimilation au sein de la nation chinoise et occupation des pays voisins d’Asie centrale) ; 2035-2055 (concrétisation du rêve chinois, avant de passer à l’Europe). « Pourquoi me mettre, moi, dans la confidence ? », s’interroge-t-elle : il s’agit bien par cet acte de lui faire assumer une part de responsabilité, de la transformer en complice du système.

Les descriptions sensibles de l’effet des violences subies sont des points très forts et réussis de ces deux témoignages, qui doivent beaucoup au travail des coautrices. Apprendre par cœur les codes de conduite et les réciter sans hésitation en mandarin à l’appel de son numéro pour éviter les punitions, c’est considérer que se conformer est un « acte de résistance » : « Ne pas leur laisser le loisir ou le plaisir de m’humilier en me punissant » et « refuser de montrer avoir été brisée ». La résistance à la déshumanisation est aussi pour Gulbahar cette demi-heure de sieste qui la sauve de l’inhumanité de l’internement, alors qu’elle s’allonge sur une paillasse pendant que ses codétenues chuchotent, pour s’échapper dans son « jardin secret » où elle « cultive des souvenirs heureux » : « Grâce à eux, je ne perds pas totalement pied. Dans un demi-sommeil, je reprends le fil de mes pensées là où je l’ai laissé la veille. Barcelone, Fontainebleau, les jardins de Giverny, les petites villes des Yvelines que nous traversions en voiture le dimanche, le coffre chargé de fruits, de légumes et de fleurs rapportés de la ferme de Viltain. […] Je les trie de façon chronologique. Je les ressuscite avec force détails ». Mais, au bout de quelques mois de ce traitement, l’âme se dissout face au « rouleau compresseur de l’école », le « cerveau en passoire », « saturé d’atrocités », « ne peut plus rien enregistrer », et la lassitude réapparait comme une vieille ennemie. Dépossédée progressivement de toute sensation, Gulbahar est, à l’annonce de sa libération, « vide, éteinte, dépourvue de la moindre émotion humaine ». À cela s’ajoutent des « vaccins » administrés qui rendent apathique ou entrainent une aménorrhée, en plus d’examens médicaux, prélèvements (ADN, sang) et de la collecte de bio-datas (scan de l’iris, enregistrement vocal, empreintes digitales).

Gulbahar a été libérée en avril 2019. Elle a quitté le camp, mais a continué d’être internée plusieurs mois dans un appartement en résidence surveillée, sas de libération et retour progressif à la vie civile, du fait de son statut particulier de victime exilée. Elle pouvait faire des achats, aller chez le coiffeur, et téléphoner à sa famille, avec laquelle elle n’avait pas eu de contact pendant deux ans. Sayragul a passé illégalement la frontière. Après son procès au Kazakhstan, elle s’est retrouvée de nouveau harcelée par des fonctionnaires chinois et kazakhs. Puis elle a trouvé refuge en Suède ; elle se trouve maintenant aux États-Unis. Ces témoignages, rares et très riches, permettent une immersion particulièrement sensible dans l’univers des camps en Région ouïghoure et évoquent également toute la difficulté de se réadapter à une vie qui ne peut plus être tout à fait normale.

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