Les cinq traductions d’Armand Robin

Armand Robin (1912-1961) est un homme couvert de lignes : on pourrait donc croire que la littérature qui court à son sujet est à même de donner globalement une idée foisonnante, constamment enrichie, de ses travaux si protéiformes. Or, ce que nous démontre admirablement, avec une tristesse non feinte, le livre de Françoise Morvan, c’est que la mémoire du véritable Robin a disparu sous les perspectives a priori tissées a posteriori par de nombreux commentateurs, ensevelie sous les déformations biographiques et fantasmées, de tous ordres, qu’on lui a fait subir.


Françoise Morvan, Armand Robin ou le mythe du poète. Classiques Garnier, 518 p., 16 €


Françoise Morvan lie le mythe Robin au mythe Rimbaud, en ce que la vie de l’un comme celle de l’autre auront été le prétexte posthume à une véritable furia graphomane peu soucieuse de véracité. Il y a là quelque chose de profondément tragique, si l’on songe que l’autrice avait dessiné, aussi fidèlement que possible, l’éventail des éditions robiniennes à réaliser. Seulement, son Robin est un Robin minutieux, méticuleux, qui n’a rien à vendre, sinon le lent itinéraire d’un homme extraordinairement complexe qui ne fut en définitive ni le grand résistant qu’on a voulu voir en lui, ni l’anti-stalinien de la première heure, ni le grand poète des années 1950 (en réalité, déjà rongé par l’auto-parodie, la dérision et un terrible surmenage qu’il n’arrive plus à transformer en richesse psychique inouïe). Robin est ce disparu qu’il faut arracher à la fois à l’oubli qui le recouvre et aux gloses qui, à de très rares exceptions près, le déforment ou le consacrent sans barguigner.

Armand Robin ou le mythe du poète, de Françoise Morvan

L’ouvrage de Françoise Morvan, aussi scrupuleux que pugnace dans sa volonté de ne rien laisser de côté, est un vibrant hommage au disparu, non dans le sens attendu de l’hagiographie qui reconduirait les mêmes périls mémoriels, mais résolument dans celui d’une reconstitution juste et d’un commenter-citer toujours au plus près. Quel est le fil rouge de l’analyse ? À quelle question répond-elle ? Comment un homme a-t-il pu mettre en pratique son souhait de « sauter le mur de l’existence individuelle » ? Schématiquement, l’entreprise de traduction (ou plutôt de « non-traduction ») robinienne pourrait se décliner de cinq manières aussi différentes que complémentaires.

« Traduction » existentielle d’abord, du monde breton d’origine, natal et familial. Et c’est ici Robin qui envisage sa propre mémoire, mi-vécue, mi-mythifiée. « Sauter le mur de l’existence individuelle » dans cette perspective, c’est se confondre avec la mémoire des siens, c’est essayer d’être un anonyme résonnant au milieu de tous les anonymes. La Bretagne de Robin est en définitive, malgré quelques accointances farouchement nationalistes, rêvée, telle précisément un songe de Bretagne où la mémoire mythique se trouve rejointe par quelques bouleversantes figures penchées, ridées, à la faux, formant le décor on ne peut plus réel de l’inoubliable enfance robinienne. Il y a chez le meilleur Robin comme la torsion de l’idée de célébrité, supplantée par celle de célébration et de confraternité. Traduire ce monde paysan, pour Robin, c’est l’arracher à l’emprise du folklore pour lui redonner les seules lettres de noblesse dont il se sente capable : les poétiques (« Je n’ai pas trahi notre ferme d’éternité […] Je tiens bon dans notre règne de simples choses vraies », écrit-il).

Traduction littéraire, ensuite, qui tente cette « épopée cosmopolite sans je », cette odyssée d’un moi hyperpolyglotte, volontairement dessaisi de lui-même dans toutes ses guises linguistiques. Et c’est Robin, tendu, livré jour après nuit à l’épuisante et si émouvante charge d’âmes. Pour toutes les œuvres, pour chaque nouvelle langue apprise (quarante et une à la fin du parcours, en 1961), traduite « en » Robin à travers quelques figures poétiques éminentes des langues cibles, c’est autant de gagné pour l’universelle « patrie de la sueur » que constituent les paysans et les poètes sur les faux prophètes et les agioteurs du narcissisme ; autant de délesté pour « qui-fut-Armand Robin », devenu pure « possibilité flottante » (à propos de l’œuvre claudélienne).

Retraduction aussi d’œuvres lues en son idiome propre. Et c’est Robin écrivant à même l’écriture des autres, retraduction dont l’apothéose « critique » (à tous les sens du terme) se manifeste en 1942, à travers des textes capitaux sur Péguy (« il y a en chaque page de Péguy un fond de jacquerie rentrée »), sur Mallarmé (« La puissance qu’on met à désigner le monde suffit à le maintenir intact »), sur Fargue (« [les terres] ont choisi, pour survivre heureuses, ce petit coin de table où le bras d’un buveur tendrement les enserre »), sur Claudel (l’homme qui « aspirait à quelque nappe cosmique de tohu-bohu »), sur Joyce enfin (avec son « odyssée de syllabes sans attaches […] [son] chaos disgracié »). Le mot d’ordre définitif de cette année miraculeuse, son « adieu » rimbaldien, culmine dans le texte intitulé Vacances, « où plus rien de nous ne nous habiterait […] où c’en serait fini des propriétaires et des créanciers ». On ne peut comprendre le cheminement robinien si l’on sépare son œuvre « critique » de toutes ses autres pratiques. Robin est un « décloisonné » proverbial autant que délibéré ; son dépouillement l’ouvre à toutes les métamorphoses.

Armand Robin ou le mythe du poète, de Françoise Morvan

Françoise Morvan © D. R.

« Traduction » encore des voix du monde entier dans ses transcriptions, ses bulletins/butins radiophoniques. Et c’est la dimension à la fois planétaire (« faire planète à part », disait-il) du travail robinien qui apparaît, en même temps que ses limites tant humaines que politiques. Françoise Morvan démontre, sans contestation possible, que la prodigieuse « oreille » robinienne a en quelque sorte loué ses services aussi bien à la Collaboration qu’à la Résistance. Ce qui ne l’a pas empêché, et c’est une des marques de sa grandeur profonde, d’imaginer des émissions poétiques plurilingues (mêlant par exemple suédois et latin, Fröding et Virgile) dont il conviendrait d’urgence de prendre toute la mesure visionnaire à même de constituer une œuvre orale à part entière.

Traduction, enfin, de l’écriture propre des débuts (Robin cessa assez tôt d’écrire des poèmes où il s’exprimait directement) en écriture volontairement dépourvue de tout magistère personnel, en mise en scène autant sacrificielle que jubilatoire d’un « je » aboli, plurivoque, ventriloqué à l’infini par tous les poètes élus, aimés.

Robin, c’est, d’une certaine façon, l’homme dont la langue s’est étendue, en même temps qu’elle se diffractait, aux dimensions de l’univers. Sa recherche est moins celle d’un temps perdu que d’un monde perdu (parce que à re-venir ?) où toutes les langues ne cesseraient de s’enrichir mutuellement et de s’entremêler. Paradoxe immense et non moins douloureux que celui de cet être longtemps si moralement et littérairement remarquable (« céder en protestant » aurait alors été son mot d’ordre invisible) et néanmoins si apolitiquement critiquable. Un peu comme si, pour se produire, le théâtre robinien avait eu besoin de toute la gamme, de toute la panoplie de l’art scénique : il y a des coulisses chez Robin, des doubles-fonds, des côtés cour, des côtés jardin, des souffleurs, des loges, mais aussi des vilains, des seigneurs, de pauvres hères qui, ultimement, voudraient occuper tout l’espace (c’est peut-être d’ailleurs le sens profond de son unique roman, Le temps qu’il fait) mais n’y parviennent pas, pour deux raisons aussi bassement matérielles que cruelles : le rideau est tombé sur eux depuis longtemps et le public s’en est allé.

Heureusement qu’il est des livres comme celui de Françoise Morvan pour rappeler Robin du fond de ses tréteaux, ne se souciant ni des quolibets qui montent intarissablement du monde obstinément extérieur, ni de la salle encore désaffectée. L’œuvre robinienne (mais est-elle bien une « œuvre », justement ? N’est-ce pas là toute l’épineuse question ? Lui-même se décrivant dans Fragments, épitaphe brandie à destination de tous les épigones : « Poète sans œuvre, aboli par sa poésie, se suicidant chant par chant, gorge étouffée en mots trop exigeants ») est aujourd’hui à l’image du Roi Lear aveugle, perdu dans la lande : elle n’a presque plus personne sur laquelle s’appuyer, si ce n’est l’épaule de quelque Dame amie réchappée des brumes.

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