Galimatias et malaproprismes

Le charabia et les autres parlers déviants sont-ils des phénomènes marginaux ou bien révèlent-ils l’essence même du langage ? Les onomatopées relèvent-elles des signes naturels ou des signes conventionnels ? Ces deux ouvrages, l’un anthologisant des galimatias classiques de la poésie, l’autre ceux du classique des classiques de la bande dessinée, conduisent à se poser à nouveau ces questions.


Noël Arnaud et Patrick Fréchet, Kouic. Anthologie des charabias, galimatias, et turlupinades. Éditions du Sandre, 352 p., 25 €

Michel Porret, Objectif Hergé. Presses de l’Université de Montréal, 168 p., 22 €


Le Régent (puis Satrape) Noël Arnaud se livra dans les années 1960 à l’exercice oulipo-pataphysicien d’anthologiser les divers charabias et galimatias de la littérature française, en vue de montrer comment ils pouvaient éclairer les mécanismes de la création poétique. Il exposa le projet dans une conférence auprès du Collège, ici reprise, mais n’alla pas au-delà du plan. Patrick Fréchet prit le relais et composa ce volume. On y retrouve bien des babils, jargons, argots, sabirs et salmigondis, mais aussi et avant tout, pour les plus connus : les langues parodiques (comme La farce de maître Pathelin, le Limosin qui contrefaisoit le langage françois du Pantagruel, le dialogue sur le Mamamouchi entre monsieur et madame Jourdain, les Jitanjaforas de Góngora) ;  les langues inconnues ou jargons absolus (Le miracle de Théophile de Rutebeuf, l’écriture de Brobdingnag de Swift, La Jéroukka de Raymond Roussel, les Textes martiens d’Hélène Smith ; les langues hybrides (comme la macaronée, qui n’est pas le discours d’Emmanuel Macron [1], mais une poésie burlesque composée de latin et de langue commune, comme dans l’épisode où Pantagruel trouva Panurge ; les langues de convention et de circonstance (le jobelin, le précieux, le muscadin, le soudardant, le loucherbem (Queneau), l’enfançon.

Noël Arnaud, Patrick Fréchet, Michel Porret : galimatias et malaproprismes

Louisa Lane Drew incarne Mrs. Malaprop dans « Les rivaux » de Richard Brinsley Sheridan (1895)

Outre les langues forgées, les auteurs ont inclus les tours de langue comme les glossolalies (chants des sorciers, Ci-gît d’Artaud), les boniments (cris, monologues, batelage, rodomontades), les injures, insultes et invectives, les répétitions, allitérations, assonances, redondances énumérations et entassements, les entraves et bagatelles, anagrammes, vers lettrisés, vers holorimes, poésie et théâtre abécédaire, les calembours et contrepèteries, les incohérences (fatrasies, galimatias, amphigouris, nonsense, comme le Jabberwock). Le volume se clôt sur les déformations et néolangages : parodies, étymologies délirantes. La poésie du Moyen Âge, les fabliaux, les dadaïsteries, Ionesco, Duchamp, Arp, côtoient les attendus Brisset, Allais, Picabia, Desnos, Michaux, Queneau, Isou, ainsi que quantité de poetae minores, mirlitonneurs et turlupineurs. Il ne manque à cet ensemble qu’une anthologie des poésies philosophiques et gongoresques de Derrida dans Glas.

Cela compose un florilège où l’on fait de belles découvertes, mais on se demande si l’on a affaire à chaque fois à des langues. J’y viens. Cette question se pose, en particulier, dans une section spéciale qui comprend : la phonétique expressive, le langage des animaux, la poésie phonétique et le zaoum des futuristes russes. Les références classiques sont (inter alia) le langage hennissant des Houyhnhnms dans Gulliver [2], le langage chien chez Queneau.

C’est ici que le livre érudit et drôle de Michel Porret, historien de la prison et des utopies qui est aussi un grand connaisseur de l’histoire de la bande dessinée [3], est très pertinent. Il n’a pas la prétention d’apporter des lumières nouvelles sur un sujet aussi rebattu, mais il fait une très allègre et érudite paraphrase des aventures du fameux « reporter » en les plongeant dans les événements historiques. Et surtout il a deux chapitres passionnants qui mettent l’accent sur des points qui, à ma connaissance, n’avaient jamais été abordés en tintinologie.

Noël Arnaud, Patrick Fréchet, Michel Porret : galimatias et malaproprismes

Cours de langue à des gardiens de la paix parisiens (1932) © Gallica/BnF

Un chapitre porte sur la « bibliothèque de Tintin » et replace le jeune reporter au sein de la littérature d’aventures, de Cervantès à Stevenson en passant par son compatriote Jean Ray. Un autre aborde deux questions charabiesques qui auraient eu leur place dans le volume de Noël Arnaud. La première est celle des onomatopées et du paysage sonore qu’elles créent dans la BD : « plouf », « crac », « boum », « grrr », « pan », « toc toc », « clac », dring », « vroum » mais aussi « brohm » (le requin qui avale une bombe), « glou glou » et « rrrrr ». Les onomatopées sont des signes naturels, mais, à force d’être stéréotypées, elles deviennent presque conventionnelles, et certaines sont de pure invention, comme « MRKRPXZKRMTFRZ ! ». C’est la première étude, à ma connaissance, des timbres, assonances, bruits mais aussi silences dans Tintin. Certes, me dira-t-on, l’admirable Michel Serres étudia le bruit sur fond de commentaire thermodynamique dans Les bijoux de la Castafiore, et Hergé l’en félicita. Mais Porret pose la question centrale : les sons tintinabulesques sont-ils des bruits qui accompagnent le récit et s’ajoutent à lui, ou ne forment-ils pas un discours propre et autonome ? Noël Arnaud dirait qu’Hergé a fait parler une langue spéciale. La question se pose. Le second point n’est pas vraiment touché systématiquement par Porret, tant il a été étudié : les injures du capitaine Haddock. Forment-elles un charabia, un galimatias, un sabir, ou quelque chose comme un idiolecte ? La plupart proviennent d’un vocabulaire qui n’appartient qu’à lui, où l’on perd son latin(tin). Et Milou parle-t-il le langage chien ? Il parle bien plutôt le langage humain, car même son ange gardien et son diable familier lui parlent cette langue, à moins que ce ne soit le langage intérieur dont les philosophes comme Ockham soutenaient qu’il est celui de la pensée, sans être pour autant vernaculaire ?

Ces questions furent posées dans la philosophie contemporaine du langage, non pas au sujet d’Haddock, mais de ce qu’en anglais on appelle des « malaproprismes », du nom de Mrs Malaprop, le célèbre personnage de Sheridan dans The Rivals. Mrs Malaprop, dont le nom dérive du français « mal à propos », dit : « illiterate him quite from your memory » ou « a nice derangement of epitaphs », ou encore « she’s as headstrong as an allegory on the banks of the Nile. » Ici la production n’est pas intentionnelle comme chez Haddock et les mac(a)roniens, mais involontaire. Dans un article fameux, « A nice derangement of epitaphs », le philosophe américain Donald Davidson a soutenu une thèse surprenante : les malaproprismes ne sont pas des exceptions quand il s’agit d’interpréter ce que veulent dire les locuteurs dans une circonstance donnée, mais la règle. Si une langue est supposée être composée d’une syntaxe et d’une sémantique, la compétence nécessaire pour la parler n’est pas suffisante dans les occasions particulières de la communication : l’interprète du discours d’autrui doit toujours forger lui-même sa propre théorie pour comprendre ce qu’il dit : Mrs Malaprop, c’est vous ou moi. Et Davidson en concluait hardiment : peut-être n’y a-t-il rien qui soit une langue, si par là on entend un ensemble de règles conventionnelles et de significations de dictionnaires qui permettent de comprendre ce que disent les locuteurs dans des circonstances données. Il n’y a peut-être que des idiolectes [4].

En quoi cela s’applique-t-il aux enquêtes de Noël Arnaud et aux injures du capitaine Haddock ? Tout d’abord, il n’est pas évident que les langues dont Arnaud fait la liste soient réellement des langues, plutôt que des idiolectes. Si Davidson a raison, elles ne sont pas plus difficiles à comprendre, avec leurs jeux phonétiques, leurs paronomases, leurs jargons spéciaux, que nos communications ordinaires. Mais n’y a-t-il pas un risque d’humpty-dumptisme dans cette thèse ? Comme on sait, Humpty Dumpty, dans De l’autre côté du miroir, soutient qu’il est le maître du sens, et que les mots veulent dire ce qu’il veut qu’ils disent. Orwell a exploité cette veine dans le langage politique, et nous en avons des exemples multiples, particulièrement chez Vladimir Poutine. Mais, pour prendre un exemple moins déprimant, considérons Finnegan’s Wake et le passage Anna Livia Plurabelle, on en trouve aussi un extrait dans le volume de Noël Arnaud dont la traduction donne: « Est-ce gris naze Poulberg au phare-ouest, là-bas, ou un bateau à feuqui côtoie presto Kishtna, ou une lueur se dévalant dans une haie ou mon Garry qui revient des Indus » . La prose joycienne est presque entièrement faite de malaproprismes et de paronomases, comme « Dublin » / « Do you belong ? / « Dyoublong ».  Davidson a commenté ces passages dans un autre article, « James Joyce and Humpty Dumpty ». Il remarque que Joyce exige autant d’invention de la part de son lecteur qu’il en prodigue lui-même en manipulant les mots ainsi et en incluant ce lecteur dans sa propre communauté privée, le plaçant dans la même situation que le linguiste de jungle qui doit, face à un langage inconnu, inventer sa propre interprétation. C’était sa manière, en tant qu’artiste, selon les termes du Portait of the Artist, de « se subtiliser jusqu’à perdre son existence ».


  1. Cf. Charles Nodier, « Du langage appelé macaronique », in Bulletin de bibliophilie, 10, 16, 1834. Nodier aurait trouvé que le langage d’Emmanuel Macron a souvent quelque chose de macaronique : « carabistouilles », « croquignolesque », « in petto », « poudre de perlimpinpin », « captatio benevolentiae ».
  2. Voir Alexis Tadié, « Le hennissement de Gulliver », Études anglaises, 2001, 54.
  3. Voir son livre Objectif bulles. Bande dessinée et histoire, Georg, 2009.
  4. On lira sur ces sujets la thèse de Charles Groulier, La normativité de la signification, EHESS, 2020.

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