La poésie américaine en France : une rencontre distanciée

L’imposant volume Format américain. L’intégrale (1993-2006) donne à voir une expérience : un collectif (Un bureau sur l’Atlantique), une idée, un projet, un format pour diffuser de la poésie américaine en France. Le recueil publié en 2021 ne nous fournit pas seulement un ensemble de poèmes, il nous expose à l’envergure de cette entreprise et enrichit les textes d’un précieux regard critique.


Juliette Valéry (dir.), Format américain. L’intégrale (1993-2006). Éditions de l’Attente, 1 120 p., 39 €


Pour Emmanuel Hocquard, « la contribution des traductions de poésie américaine d’aujourd’hui à la littérature française d’aujourd’hui consiste à 1) fabriquer de la distance dans un espace-temps en voie de resserrement incessant ; 2) dire la distance ; 3) réintroduire des “taches blanches” dans un contexte général de coloriage ». La distance, cette « blancheur » que nous percevons à la lecture du recueil, est celle de la non-équivalence, mise en avant par son titre, « Format américain ». Celui-ci fait référence à la mesure de 8,5 x 11 pouces (soit 21,6 x 27,9 cm), c’est-à-dire les dimensions standard d’une feuille de papier sur le continent nord-américain, dont la proportion est maintenue pour le livre. Cela crée un léger effet de décalage, qui rappelle à juste titre qu’il s’agit de textes traduits, qui proviennent d’autres contextes, et qui sont produits avec d’autres matières, selon d’autres mesures.

Format américain. L’intégrale (1993-2006) : une rencontre distanciée

© Juliette Valéry/Éditions de l’Attente

Les textes poétiques du recueil sont en effet tous des traductions, mais la collection en elle-même constitue une sorte de deuxième traduction sans original, ou peut-être une traduction originale, car le recueil présente sous une forme inédite des textes qui ont déjà fait l’objet d’une première réception en France entre 1993 et 2006. Ce qui nous est proposé n’est pas une retraduction, mais une relecture (pour certains), ou une découverte (pour d’autres), l’épaisseur du volume offrant, qui plus est, une profusion de manières de recevoir la richesse des langues américaines présentes dans le recueil, qui ne sont pas tout à fait de l’anglais, et, pour cette raison, ne nous arrivent pas tout à fait en français (Georges Hugnet, à propos de sa traduction de Gertrude Stein, écrit ainsi : « dans cette traduction ce qui n’est pas “français” n’est pas français parce que dans le texte anglais ce n’est pas “anglais” »).

La distance que l’on ressent à la lecture de chaque texte est avant tout celle du travail du poème, tissé à partir de paysages nord-américains qui se présentent devant nos yeux et jusque dans nos oreilles, bien que la lecture se fasse « en français », grâce à la traduction. L’étendue d’un continent, traversé par des questions de déracinement, d’héritage, et par celle de savoir comment parler et habiter quelque part, se déracine elle aussi. Cet effort conséquent, et souvent collaboratif, mené par les poètes, les artistes, et les étudiants qui ont traduit et présenté les textes du recueil consiste surtout à résister à la tentation de colorier les blancs créés par les angles morts du sens, par l’insuffisance des mots ou par l’incertitude de ce que vivre signifie. Maintenir la distance sans que celle-ci constitue une frontière.

« Se servir des mots de

Façon qu’aucune

Frontière ne se replie sur eux. » (Keith Waldrop, p. 325).

Format américain. L’intégrale (1993-2006) : une rencontre distanciée

© Juliette Valéry/Éditions de l’Attente

À la rencontre avec l’ouvrage, nous entrons dans un time-lapse qui propose des voyages vers un espace familier, lequel est néanmoins devenu, depuis la pandémie, plus lointain que jamais au cours de ces dernières décennies. Le rêve du continent américain est convoqué – mais les poèmes résistent au résumé, comme les itinéraires qu’ils nous proposent ne consentent pas à se ranger sous le nom d’un seul espace : l’Amérique. On accompagne Lisa Jarnot à la mer de la « California », et Bill Luoma dans son « Voyage à New York », doté de ses annotations servant de glossaire culturel pour les Français ; on retrouve les souvenirs de Noël avec Joe Brainard ; on entre dans le questionnement sur les pronoms avec Juliana Spahr ; et on écoute une version du jazz avec Tom Raworth.

Malgré la diversité des thèmes et des formes poétiques – de George Oppen et Charles Rezkinoff à Jena Osman et Abigail Child –, la juxtaposition et le rassemblement de ce qui a été publié avec un écart temporel entre les numéros permet de représenter une période, de délimiter le moment de « l’anthologie ouverte, in progress» qui était la publication sérielle mise en place par Emmanuel Hocquard et Juliette Valéry, à l’origine de ce recueil. Néanmoins, la taille du volume réinscrit, en quelque sorte, la distance temporelle entre les numéros lors de leur première publication. Elle aère la lecture, incite à des lectures en différé, invite à la rencontre fortuite, et empêche finalement de bien définir ce qui a eu lieu pendant ces treize années d’édition de Format américain.

Le sens de Format américain est indéniablement lié à sa réception, qui s’avère maintenant plus complexe. Cette publication « intégrale » en 2021 fournit la preuve qu’un processus est encore en cours. Il y a encore des rapports à construire, des formes à traduire, de la distance à dire. Comme l’écrit Rosmarie Waldrop : « Le sens c’est comme se rapprocher de quelqu’un avec qui je voudrais être, pourtant la distance ne semble pas diminuer même si j’avance le plus droit possible ».

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