La rigueur et l’équivoque

Esquif Poésie (9)

Voici deux beaux livres, l’un et l’autre très construits, comme bâtis pour durer, et porteurs d’une histoire évoquée par fragments. Alliant la rigueur de la forme et l’équivoque du sens. Didier Cahen s’est fait connaître à la fin des années 1970 par des études sur Edmond Jabès, puis il a publié d’autres essais ainsi que de nombreux livres de poésie. Il tient une chronique au Monde. Béatrice Bonhomme est connue dans différents domaines de la littérature : comme créatrice et animatrice de la revue NU(e), comme universitaire organisatrice de colloques, notamment sur Pierre Jean Jouve, dont elle est spécialiste, et enfin comme poète.


Didier Cahen, Contes d’avant l’heure. Tarabuste, 88 p., 12 €

Béatrice Bonhomme, Proses écorchées au fil noir. Avec quatre filigranes de Mario Villani. Collodion, 210 p., 23 €


Il est nécessaire de s’attarder sur le titre général et même sur les titres intérieurs du livre de Didier Cahen. Des Contes, estime-t-il. Oui, vraiment ? Et « avant l’heure ». De quoi ? du sommeil ? de la maturité ? de la mort ? Autant le titre général est mystérieux, autant les titres intérieurs ont la précision intrigante et presque réaliste de nouvelles : « La vieille amante », « Un rat de cœur », « La porte ouverte ». Ce contraste fait leur charme. Le double sens produit le trouble.

« L’oiseau mineur siffle la fin de la saison…

Il examine les lieux

Et puis se retire du domaine

Le rêve n’est pas de le fixer

En des lumières trop vives

Son défi c’est la chose

La résistance au trouble

L’étrangeté équivoque de chaque chose »

Esquif Poésie (9) : Didier Cahen et Béatrice Bonhomme

Didier Cahen © D. R.

De temps en temps, une lettre de l’alphabet surmonte un poème, avec la tâche apparente de le désigner comme le premier d’une nouvelle série, selon une logique qui demeure mystérieuse. Peu importe, une lettre isolée a sa beauté graphique.

La forme des poèmes contribue à la grande unité de l’ensemble : trois strophes de deux ou trois vers, qui sont, chaque fois, soit le lieu incertain mais prégnant d’une interrogation inquiète, et d’une chute qui l’aggrave au lieu de la résoudre ; soit celui d’une acceptation comme objective du rien ou du vide ; soit enfin celui d’un moment, d’un détail, qui se diluent et ne se peuvent décrire, sinon en essayant de les saisir par le récit entraperçu. Cependant, aussitôt attrapé le début d’une histoire, tout s’estompe, on en est pour ses frais.

« Un papillon blanc

Traverse la pluie d’été

Sans même se retrousser les manches

Une fois n’est pas coutume

L’âne sauvage des déserts

Précède les tortues goélands kangourous

Voix dans les broussailles…

La vieille amante est morte

On dresse l’état des lieux »

Le poète navigue de l’expression parfaite à la remarque familière, du dessaisissement à l’humour, mais discret. Il y a un enfant, une femme qui est morte, il y a des oiseaux, des mots, de la lumière, une absence d’illusion qui n’a rien de tragique ou qui est au-delà, il y a tout cela et bien plus. Didier Cahen ne livre aucune explication et c’est parfait ainsi, ses poèmes se lisent, se relisent encore, on ne s’en lasse pas car ils ne livrent rien tout en donnant l’idée, l’espoir qu’enfin, peut-être, un réconfort viendra. L’espoir n’est pas déçu, même si les fenêtres sont « mitées par un peu d’ombre ».

Le livre s’offre à la lecture dans son ambivalence, hospitalier et en même temps plié sur ses secrets. La poésie y est présente, dans sa ferveur et sa précarité précieuse.

Esquif Poésie (9) : Didier Cahen et Béatrice Bonhomme

Filigranes © Mario Villani/Éditions Collodion

Béatrice Bonhomme sait être à la fois dans le mouvement du monde, ses enjeux théoriques, ses batailles littéraires et dans l’intimité du travail poétique. Le livre publié par les éditions Collodion est un objet remarquablement beau dans son élaboration graphique. Son papier écru est épais et ses pages sont cousues. Son format carré accueille, mais uniquement aux pages impaires, quatre séries de brèves proses inscrites dans des carrés numérotés de 1 à 25 et soulignés d’un trait alternativement rouge ou noir.

Dans les parties une et trois, entourées d’un fil rouge, « Proses écorchées », les textes sont les instants donnés, ou les instantanés d’un récit en partie dérobé. Dans les deux autres parties, dénommées « au fil noir », ils justifient la forme adoptée pour l’ensemble.

« Il y eut un enfant dans l’arche. Aux

confins du monde et du silence. Et

les chiens enragés couleur de lune.

Hurlaient. »

Tel est le premier texte des Proses écorchées. L’enfant de l’arche, le sauvé du déluge, est « sauvage », il possède « l’amertume des saisons », c’est un enfant trouvé, à adopter, et à bercer. Mais il n’est que refus, un « petit porc-épic » qui refuse le don, il connaît trop la haine, les affres du danger. On pense évidemment aux enfants des migrants, menacés de mille morts, devenus orphelins, repoussés de partout.

Nombreux sont de nos jours les livres qui évoquent ces destins dont l’Occident a honte et pour lesquels il fait pourtant bien peu. Celui-ci est soucieux de réserve et de force, ses textes s’apparentent à des cailloux glacés semés sur nos chemins par un Petit Poucet qui vient d’ailleurs que de nos forêts mais qui, comme lui, a beaucoup voyagé.

S’agit-il de poèmes en prose, se demande Béatrice Bonhomme, « ce qui va de l’avant » ? Oui, mais à la condition qu’ils soient écrits « avec l’écorché vif des mots », qu’ils s’échappent dans « l’embrasure d’une fenêtre rougie de ciel ». Ils sont aussi photographies, ou stèles – à la manière de Victor Segalen – qu’on ne peut lire indépendamment de leur structure : à regarder autant qu’à lire. Dispositif de peintre.

« Encadré oblong et horizontal

comme les dalles sous les pas.

Tombes de marbre résonnant au

Creux de la nef. Champ clos tracé

par la main du calligraphe. Ici règne

l’anonyme, le chant sans autre lieu

que celui de la page. »

Esquif Poésie (9) : Didier Cahen et Béatrice Bonhomme

Béatrice Bonhomme © Aurélie Macarri

Quoi qu’il en soit, « dans poème il y a aime et dans prose il y a or, il y a rose, il y a ose ». Le Vésuve a détruit Pompéi mais les traces des vivants y demeurent. Les mots sont là pour les ressusciter et le poète s’en émerveille, avec « la boule au ventre de ce qui fut ».

« Le poème se dit je vais de l’avant, je

prose, mais il se retourne et

s’inverse dans le pli d’un livre. Il

verse sa mélodie de comptine, son

reflux de ciel, sa fuite en avant,

brisé par le coude angulaire d’un

éclat de mot. »

Signalons, pour finir, la contribution de Béatrice Bonhomme au colloque initié et co-organisé l’année dernière par Giovanni Dotoli, essayiste et poète lui-même, Le poète au XXIe siècle, nouveau monde, nouvelle mode, dont les actes ont paru sous ce titre à l’Harmattan. Elle y analysait la manière dont Jacques Darras se jouait des formes tout en les exaltant, les taillant à son aulne, son plaisir. « Réinjecter de la vie, faire que le déjà codifié redevienne instant de conviction, restaurer le souffle vital d’un mouvement dans la “mer gelée” des discours arrêtés, voilà pour nous le propre de la poésie du XXIe siècle. » Une proposition optimiste et rassurante.

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