Écrire avec son sang

D’habitude, quand un écrivain un peu connu a un grave ennui de santé (qui un AVC, qui un cancer, qui une opération chirurgicale importante, etc.), il nous en entretient à longueur d’un livre, avec force détails (« Allô, maman ? bobo !… ») ; rien de tel avec Jean-Jacques Schuhl, qui, au contraire, « profite » d’une violente hémorragie interne ayant entraîné une hypoxie du cerveau (un ulcère perforant : il a perdu beaucoup de sang ; on l’a transfusé) pour, non pas parler de lui (ou peu), mais pour faire advenir le fantastique, c’est-à-dire la fiction.


Jean-Jacques Schuhl, Les apparitions. Gallimard, coll. « L’Infini », 96 p., 12 €


Fidèle à son habitude, c’est-à-dire à son style littéraire, Schuhl, se vidant de son sang, devient une page blanche où s’écrit le livre. Tous ceux qui connaissent son œuvre savent bien que Schuhl « n’écrit pas », mais qu’« on » l’écrit (par citations-prélèvements, greffes, emprunts, détournements, etc.). « Je me redis : “Je me vide de mon sang”, je revois mon image dans le miroir, blanc comme une feuille de papier. » Cette feuille de papier est aussi un linge blanc où vont s’imprimer, comme sur le voile de Véronique, des apparitions (il y en aura cinq, séparées par un fondu au noir correspondant à un court coma).

« À peine eut-il franchi le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre… » On connaît ce célébrissime carton du début de Nosferatu de Murnau ; on sait aussi le goût profond de Schuhl pour le cinéma muet ; rien d’étonnant alors à ce que la partie proprement fantastique du livre commence ainsi : « J’avais dû m’endormir mais je ne rêvais pas. Alors les apparitions arrivèrent. »

Les apparitions, de Jean-Jacques Schuhl : écrire avec son sang

Transfusion de sang. Photographie de l’Atelier Nadar (vers 1900) © Gallica/BnF

En prélude à ces apparitions, avant l’accident cérébral, il y a un événement annonciateur du drame, une parabole : « C’était une nuit d’orage » (comme dans tout bon film fantastique…) ; « à mon réveil, j’ai eu une surprise : un vers en anglais était inscrit sur la page. Ce n’était pas mon écriture. / Here  s the ma  with thr e staves an  here  s the Wheel. / Il manquait cinq lettres. »

Cette « entrée en matière » arrange bien notre écrivain, puisqu’elle lui permet tout un tas de digressions sur sa méthode créatrice : être écrit, plutôt qu’écrire. Les lecteurs de Schuhl savent que son souhait est d’être le scribe du monde (se référer en particulier à son avant-dernier livre, Entrée des fantômes, 2010, même collection) : un monteur sur papier, une sorte de médium…

On apprendra plus tard que ce vers vient du long poème de T. S. Eliot, The Waste Land ; mais peu importe (à la limite) ; ce qui compte, c’est la transfusion : « Il m’arrive de transfuser un vers, quelques mots d’un poète dans mon texte, un shoot de poésie pour électriser une prose languissante. » L’encre et le sang deviennent la même chose : liquides de vie, de mort, et de résurrection ! « Mes modèles [tous évanescents, blancs comme des linges, ou comme des pages blanches : Frankenstein-le-dandy (Rose poussière), Marge (Entrée des fantômes), Ingrid Caven dans le roman éponyme] ont déteint sur moi et, comme dans un film d’horreur plein d’hémoglobine, je me vide de mon sang. »

On se souvient de cette célèbre phrase de Nietzsche (dans son Zarathoustra) : « Écris avec ton sang : et tu verras que le sang est esprit ». Schuhl, dans ce livre, applique strictement ce programme : les poches de sang de la transfusion sanguine deviennent la matière première de l’écriture : « Mon cerveau était branché, par des fils mystérieux [ceux de la transfusion], sur l’Ailleurs… » D’un fil (celui des agences de presse) l’autre (celui de la transfusion), tout n’est plus que clic-clic-clic des mots qui arrivent, comme autant d’apparitions, et couture et chirurgie : « Le fil qui justement relie une chose à une autre, les fait tenir ensemble. » L’écrivain-monteur est aussi un chirurgien !

On le sait, Jean-Jacques Schuhl partage ce souhait tardif de Flaubert : écrire un livre qui s’écrirait tout seul et dont aucun mot ne serait de lui, être une sorte de Monsieur Loyal des mots des autres (« la citation est une transfusion, les collages des greffes, la papier une peau ») ; tandis que «se fatiguer» à écrire ses propres phrases ne serait que le contraire de la liberté : un dur labeur artisanal et rien (ou pas grand-chose) de plus… Cet effacement de soi serait la grande sagesse : aller vers le rien, le repos, le zen absolu.

Les apparitions, de Jean-Jacques Schuhl : écrire avec son sang

Hudson River, à New York (2013) © Jean-Luc Bertini

Deux des grandes références de Schuhl sont Baudelaire et Proust : Baudelaire pour son art des ténèbres, de l’ombre ; et Proust pour sa recherche de la mémoire involontaire. L’écriture ne se fait pas dans la lumière, mais seul dans l’ombre. Schuhl nous rappelle cette position du psychanalyste Otto Rank selon laquelle « l’ombre c’est l’âme, une personne sans ombre a perdu son âme » ; ce qui lui permet ensuite de dérouler tout un fil de réflexions sur nos temps présents beaucoup trop surexposés à la lumière. Quant à la mémoire involontaire, voici comment elle se présente à notre scribe qui se réclame de « Transfusions en tout genre / 24 heures sur 24 » : « Des carnets très anciens, capsules de temps, resurgissent parfois de mon désordre, je n’en reconnais souvent pas l’écriture, et quand j’arrive à la déchiffrer, je n’en comprends pas le sens, […] et je trouve agréable cette étrangeté, opacité hermétique, distance avec moi-même ».

Et c’est ainsi, au détour des phrases, qu’apparaissent toutes les madeleines de Schuhl : des bandelettes de l’actualité, « coupures déchirées de journaux », « enroulées autour des poignets », momie du Temps présent (souvenirs échappés de Télex n°1) ; un journal « déployé devant mon visage : comme un écran pour me protéger du monde […] ou comme un miroir [le] reflétant » (façon Godard dans ses films Pop de la période années 60) ; une autre page de journal que l’auteur « passe lentement sans raison […] dans la lumière oblique de la lampe » de façon que « la photo peu à peu s’efface et appara[isse] ce qui se trouve de l’autre côté » : le double, le négatif, « la part accessoire, rejetée dans l’ombre, oubliée, exilée, l’envers des choses venu un peu dans la lumière » (résurgence d’une scène-clef d’Entrée des fantômes) ; le styl’œil d’Entrée des fantômes (une machine à voir très roussellienne) ; et enfin l’un des morceaux de bravoure littéraire de son chef-d’œuvre Ingrid Caven : un petit pan de ciel bleu (en réalité, morceau bleu de la rivière Hudson) : « J’avais d’abord cru à un trompe-l’œil et je mis un temps à réaliser qu’il s’agissait de l’Hudson qui borde Manhattan à l’ouest, quelques centimètres carrés à peine, un rectangle parfait qui donnait à tout le reste un éclairage spécial, comme un élément étranger surajouté dans le décor, […] tel un papier collé » : véritable Rauschenberg sur la page écrite !

Tout le talent de Jean-Jacques Schuhl est là, dans la saisie sur le vif du Zeitgeist d’une ville, et de son unicité architecturale : être une ville sans perspective, sans profondeur de champ : « cubiste ! », dans une véritable culture de la congestion, de l’encombrement. Et pourtant « grâce à ce morceau bleu de rivière on réalisait à nouveau qu’on était sur une île et ça donnait une liberté, une euphorie ».

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