Les armes de Joan Didion

Joan Didion s’est imposée il y a peu de temps sur la scène française, à l’occasion d’un livre consacré à la mort de son mari, L’année de la pensée magique (Grasset, 2005), suivi d’un autre récit sur leur fille disparue, Le bleu de la nuit (2013). Elle était née en 1934, en Californie, et dans son pays elle était reconnue depuis longtemps déjà, comme romancière et, surtout, comme une journaliste hors pair, anoblie par l’étiquette « new journalism », que l’on voit à l’œuvre dans Pour tout vous dire, un recueil d’articles traduit au moment même de sa disparition, le 23 décembre 2021.


Joan Didion, Pour tout vous dire. Trad. de l’anglais par Pierre Demarty. Grasset, 212 p., 17 €


La France a sacré Joan Didion avec retard. Pourquoi ? Il est difficile de répondre. Faites de fascination, de haine et de malentendus, les relations entre les États-Unis et la France suivent un calendrier heurté qui dépend de nombreux éléments : la décision d’un éditeur, la loi du marché, le hasard, le calcul ou, au contraire, le risque, la mode, l’enthousiasme sincère… Qu’importe. Joan Didion est morte mais elle est là, accessible en français. Il paraît que c’est une « icône », terme galvaudé et assez sot quand il est ainsi métaphorisé. En tout cas, il convient mal à cette femme très forte et très pénétrante.

Pour tout vous dire : les armes de Joan Didion

Joan Didion © Brigitte Lacombe

Que valsent les clichés, plongeons dans ce bref recueil et commençons par la chronique qui s’intitule « La jolie Nancy ». Elle fait le portrait d’une femme que tout oppose à Joan Didion. L’une sourit, l’autre rit. L’une pose, l’autre note. La première « écoute très attentivement », dit la seconde qui observe très attentivement. Mais ceci n’est pas une charade, donc voici des noms : la première s’appelle Nancy et elle a pour époux le gouverneur de la Californie. C’est en 1968, celui-ci se nomme Ronald Reagan.

N’imaginez pas un portrait enlevé ni un entretien savamment enjolivé. Nous sommes avec une équipe de télévision qui veut filmer Nancy en toute simplicité, un matin comme un autre. Joan Didion, qui n’est dupe d’aucun artifice, dédouble son regard et observe à la fois une femme jolie et souriante, une femme qui se sait observée, et une autre, observante, elle-même, Joan Didion, le tout sous le regard de la télévision. En huit pages à peine, se déploie toute la perspicacité de la journaliste, sa science de la mise en scène médiatique et de la fausse spontanéité, son talent qui mêle répliques, sous-entendus, phrases coupant l’herbe sous le pied, et qui crée un subtil comique de situation. La chronique ne contient pas un mot de jugement ni un terme à connotation politique, et elle ne dit strictement rien sur les campus qui grondent à l’extérieur. Il reste quelques pages concises et scintillantes, sur lesquelles le lecteur s’empressera de projeter tout ce qu’il sait, réprouve ou aime (sans doute peu de choses) à propos de monsieur et madame Reagan.

Joan Didion s’intéresse peu à l’actualité, en vérité. Du caractère journalier du journalisme elle se débarrasse. Son regard est systématiquement oblique et ironique, mais sans méchanceté ni gratuité. Toujours en 1968, elle consacre une chronique à la presse américaine, non pour s’émerveiller des journaux underground et caresser l’époque dans le sens du poil, mais pour louer les tabloïds pour jeunes et le Wall Street Journal : elle livre une savante analyse en biais du mythe de l’objectivité qui ravira les apprentis journalistes, les élèves d’ateliers d’écriture et les experts en médiologie.

De nombreux textes de ce recueil reviennent sur les années de formation de Joan Didion et sur son métier. Elle ne se prend pas pour une artiste mais pour ce qu’elle est, une artisane. Elle rappelle la rigueur exigée par le magazine Vogue où elle a fait ses armes dans les années 1950, la prise de conscience que les mots étaient « des outils, des jouets, des armes à déployer stratégiquement ». (Rappelons que les Anglo-Saxons ne comptent pas le volume d’un texte en signes mais en mots, il y aurait beaucoup à dire sur cette différence de méthode.) Elle répond au célèbre « Pourquoi j’écris » de George Orwell en commençant par noter la récurrence du son « I » [aïe] dans Why I Write, une façon de souligner la finesse de son oreille et de glisser son Je.

Pour tout vous dire : les armes de Joan Didion

Joan Didion revient plusieurs fois sur ses études. Un jour, c’est pour éreinter le système américain de plus en plus compétitif et le classement des universités qui oriente et brise la vie de jeunes Américains et de leurs parents – la compétition commence à la maternelle et elle est pire que le système de nos grandes écoles que nous déplorons si souvent. Un autre jour, c’est pour exercer son humour et sa lucidité sur elle-même : elle est moins sensible à la dialectique hégélienne qu’à un poirier ou à une fleur derrière la fenêtre de la salle de cours. Connais-toi toi-même, sous-entend-elle dans cette lettre à un jeune journaliste.

Elle dit tout ce qu’elle doit à Hemingway, dont le premier paragraphe de L’adieu aux armes est pour elle un modèle. À douze-treize ans, elle avait compté les 126 mots que comprenait cet incipit, le nombre de syllabes que contenait chacun de ces mots, le nombre d’articles définis et indéfinis, de conjonctions de coordination… Chez Joan Didion, la détermination et la précision sont des qualités réelles et exploitées. Le talent ne tombe pas des nues.

L’édition française proposée par le traducteur Pierre Demarty ajoute une note pour préciser que l’analyse de la journaliste s’applique à la version originale. Nous pourrions ajouter que Maurice-Edgar Coindreau, traducteur historique de Faulkner et d’Hemingway, méprisait ce dernier et admirait l’écrivain du Sud profond, mais c’est un autre débat. Il nous ramènerait pourtant aux malentendus et aux décalages auxquels nous avons fait allusion, sur lesquels sont fondés les échanges entre la France et l’Amérique.

En attendant, c’est un plaisir de lire les chroniques de madame Didion car elles sont fort sophistiquées et bien ouvragées. Notre préférée est celle qui nous promène à San Simeon, le château féerique que s’était offert William Randolph Hearst. L’expérience est presque métaphysique ; l’idée de goût, si européenne, saute ; le temps et l’espace sont suspendus : « Les feuilles ne tombaient jamais à San Simeon, rien ne fanait, rien ne mourait. » On plane au royaume de l’immortalité.

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