Une quadragénaire, un Indien et un sourd

Suspense (43)

Grâce à Susie Steiner, Ajay Chowdhury et Emma Viskic, nous avons un bon choix d’enquêteurs hors norme qui tous, d’une manière ou d’une autre, sur un mode comique ou non, se retrouvent dépassés par les événements, mais qui tous aussi vont découvrir les coupables, sinon les faire punir (un de ces trois romans faisant en effet une désinvolte exception à l’obligation de justice).


Susie Steiner, Garde le silence. Trad. de l’anglais (Royaume-Uni) par Yoko Lacour. Les Arènes, 407 p.,  20 €

Ajay Chowdhury, Le  serveur de Brick Lane. Trad. de l’anglais (Inde) par Lise Garond. Liana Levi, 303 p., 20 €
 
Emma Viskic, Un monde en feu. Trad. de l’anglais (Australie) par Charles Bonnot. Seuil, 336 p., 21 €


Dans Garde le silence, troisième livre de Susie Steiner dont Manon Bradshaw, policière dans le Cambridgeshire, est une nouvelle fois le personnage principal, celle-ci doit enquêter sur la mort d’un travailleur immigré lituanien retrouvé pendu à un arbre dans une forêt. Suicide ? Crime ? Bradshaw éprouve des difficultés considérables à réunir des informations auprès des gens du « milieu » de l’immigration, fort réticents, on s’en doute, à coopérer avec la police. Sur le front familial, Bradshaw n’est pas non plus à la fête car, parallèlement à son enquête, elle doit gérer une maisonnée de quatre personnes aux besoins matériels et affectifs très prenants.

Suspense (42) : Susie Steiner, Ajay Chowdhury et Emma Viskic

Garde le silence, dont l’histoire principale tourne autour du trafic et de l’exploitation des êtres humains, est ainsi également une réflexion sur le « double travail » féminin. Comme sur ce sujet c’est Manon Bradshaw qui donne de la voix, ses considérations sont toujours féroces, drôles, sans simplisme et susceptibles d’être remaniées selon les circonstances. Près elle-même, à un moment, d’envoyer aux pelotes son partenaire Mark, elle peut cependant faire la leçon au mari d’une amie, qui a déserté le domicile conjugal, et lui dire : « Le mariage c’est un sacré merdier, et il serait quand même temps que tu trouves une manière de t’en débrouiller ». Après cette rude leçon, l’époux réintégrera le foyer familial.

Comme il est loin le temps, dans le premier opus de la série (Présumée disparue, Les Arènes, 2016), où Manon rêvait d’une présence masculine stable et d’enfants ! Mais son monde actuel, tout bourbier qu’il soit, demeure à mille lieux de celui des Lituaniens, soumis à des conditions de vie épouvantables et à la maltraitance de leurs exploiteurs. Manon est ici une protagoniste idéale pour interroger ces deux univers, ce qu’elle fait non en superwoman héroïque mais en solide quadragénaire à qui on ne la fait pas, mais à qui on la fait quand même, étant donné les circonstances de l’univers capitaliste des rapports de travail et des relations entre hommes et femmes.

Suspense (42) : Susie Steiner, Ajay Chowdhury et Emma Viskic

Pour une vision enjouée, toujours dans le domaine du roman policier de nos voisins brexités, on peut lire Le serveur de Brick Lane d’Ajay Chowdhury. L’ambiance est celle de la comédie policière, le décor alternativement Calcutta et Brick Lane (à Londres). Kamil, gentil naïf, avait débuté tout feu tout flamme une carrière d’inspecteur de police dans la capitale du Bengale-Occidental mais, faute d’avoir compris la règle des puissants (ils ne doivent jamais être tenus pour responsables de rien et donc jamais inquiétés), il a dû abandonner une enquête « sensible » sur le meurtre d’une star de Bollywood et même sauter dans un avion pour s’exiler à Londres où, quand s’ouvre le roman, il exerce pour survivre le métier de serveur dans le restaurant d’amis de sa famille (ce qui permet quelques intéressantes considérations culinaires). Lors de la soirée d’anniversaire d’un riche industriel bengali à laquelle il a été convié, il se retrouve devant le cadavre de celui-ci et reprend ses activités de détection.

Le serveur de Brick Lane monte en parallèle l’enquête à Calcutta et celle de Londres, qui bien sûr finiront par se rejoindre. Kamil, à la fois Hercule Poirot et amoureux transi, est un excellent guide sur la vie des communautés immigrées riches et pauvres, sur les corruptions de leur pays natal, sur les solidarités et les coutumes. C’est léger, amusant et, on l’a dit, rempli des saveurs et des odeurs du sous-continent.

Suspense (42) : Susie Steiner, Ajay Chowdhury et Emma Viskic

Pour le plaisir de fréquenter un autre enquêteur inhabituel, il faut partir cette fois-ci pour l’Australie, avec Un monde en feu où Caleb Zelic, sourd, cherche, une nouvelle fois, après le très réussi Resurrection Bay (Seuil, 2020), à résoudre des crimes. L’auteur, Emma Viskic, a placé l’intrigue sept mois après ce premier roman et continue d’utiliser comme décor, en même temps que Melbourne, la petite ville de Resurrection Bay (fictionnelle) où a grandi Caleb, comme son épouse koorie issue de la communauté aborigène locale. Viskic accorde beaucoup d’attention à son personnage, dont la surdité est un handicap à la fois comique et tragique : il lit sur les lèvres mais, dans de multiples circonstances (comme celles de visages botoxés), il ne saisit pas ce qui lui est confié (ou hurlé). Son obstination à la fois stupide et admirable, qui d’ailleurs se manifeste dans d’autres circonstances que conversationnelles, est un des côtés intrigants de ce personnage assez dépourvu des qualités de cool, de prudence et de réflexion généralement jugées nécessaires aux fonctions d’enquêteur.

Tout démarre dans la capitale du Victoria lorsqu’une jeune fille vient quasiment mourir dans les bras de Caleb après lui avoir demandé, suppose-t-il, de l’aide. Son enquête le mène à des centaines de kilomètres de là, dans sa ville natale, où il comprend que cet assassinat est lié à un trafic de méthamphétamines. Caleb se confronte alors à la fois à son passé, à ses problèmes conjugaux et amicaux, et aux malfrats petits ou gros de la drogue. L’action parfois rocambolesque permet de faire l’expérience de ce qu’est une petite ville australienne, pas assez chic pour le tourisme, privée de ressources économiques, rongée par le racisme et la pauvreté ainsi que régulièrement soumise à des vagues de chaleur et à des feux de brousse ravageurs.