La saga du Brexit

Ali Smith, romancière écossaise, a projeté « un quartet des saisons, post Brexit » dont elle a déjà publié en anglais les trois premiers volumes. Voici, traduit en français, Automne, le premier de la série.


Ali Smith, Automne. Trad. de l’anglais par Laetitia Devaux. Grasset, 240 p., 19 €


Ce qu’Automne doit au Brexit n’est pas très clair, vers où mène sa volatile intrigue non plus, mais nous sommes chez Ali Smith, c’est-à-dire dans un monde qui, sans jamais perdre de vue la réalité moderne, s’en écarte par la fantaisie ; ici, essentiellement, les rêves des personnages, le mode fantasque sur lequel sont traitées les situations de la vie quotidienne et une vision enchantée de (certains) rapports humains.

L’histoire principale du roman est celle de l’amitié entre Daniel Gluck, ancien compositeur et esthète, âgé de cent un ans en 2016 (présent du livre et année du Brexit), et Elizabeth, trente-deux ans, à qui Gluck a appris, alors qu’elle était enfant, tout ce qui peut compter dans la vie : le goût pour la littérature et les arts,  l’affection… Le livre effectue des allers et retours entre l’automne 2016, au cours duquel le vieil homme s’éteint lentement dans une maison de retraite, et un passé pendant lequel Gluck et Elizabeth ont pittoresquement construit leur relation et leur vision de l’existence.

Ali Smith, Automne

À ces deux personnages s’ajoute celui de la mère d’Elizabeth, Wendy, femme maussade peu encline à s’enthousiasmer pour l’amitié entre sa fille et un vieux monsieur, mais que la grâce d’un nouvel amour et d’une vocation tardive d’activiste (elle s’attaque aux barrières électrifiées dressées le long de la côte près de chez elle) va transformer. Car tout se transforme chez Ali Smith, dans le cas de Wendy pour le meilleur, mais souvent pour le pire, ou pour Dieu seul sait quoi. Smith signale d’entrée de jeu, dans les premières lignes, que c’est bien l’idée de transformation qui l’intéresse et que, ma foi, cette idée en a fasciné bien d’autres avant elle. « It was the best of times, it was the worst of times. Again. That’s the thing about things. They fall apart, always have, always  will, it’s in their nature. »  (« C’était la meilleure des époques, c’était la pire des époques. À nouveau. Les choses sont comme ça. Elles se défont, elles se sont toujours défaites, elles se déferont toujours, c’est dans leur nature. »)

Smith nous embarque donc, ici par le biais d’allusions citationnelles, en compagnie du Dickens du Conte des deux villes et du Yeats de « La seconde venue ». Mais ce n’est pas tout, au fil des pages, elle nous fait voyager aussi avec le Shakespeare de La Tempête, le Huxley du Meilleur des mondes, le Keats de l’« Ode à l’automne ». C’est une croisière cependant peu prétentieuse et fort détendue, car Smith montre de la décontraction vis-à-vis de ses passagers littéraires qui pour être bien présents restent cependant discrets.

Ce petit cabotage, de fait assez savant sous ses allures foutraques, aborde ainsi les bonnes vieilles thématiques du changement, de la séparation, de l’amour, de la mort. Elles apparaissent sur le mode psychologique, saisonnier et, de manière moins assurée, sur le mode politique. Si l’humeur du Brexit est évoquée, des épisodes le précédant le sont également ; de manière un peu artificielle, sans toujours posséder une nécessité et une tonalité susceptibles de les fondre dans ce petit collage qu’est Automne.

Ali Smith, Automne

Ali Smith © Aliin Ferrara

Car collage, et collage revendiqué, il y a. Un quatrième personnage figurant dans le récit, une peintre pop anglaise, Pauline Boty, qui a réellement existé, est là pour le souligner (Gluck l’a connue, et Elizabeth a écrit un travail de recherche sur elle). Mais ici notre petite embarcation romanesque est près de s’échouer sur les hauts fonds didactiques féministes et littéraires (la difficile reconnaissance du travail des artistes femmes, la revendication de la juxtaposition comme technique littéraire). Une fois passé ces écueils, quelques mésaventures nous gâchent encore un peu le voyage comme l’encalaminage de quelques pages avec l’affaire Christine Keeler, ou la pluie précipitée de jeux de mots à la drôlerie et à la  fertilité  douteuses.

Smith, qui est une écrivaine fine et originale, a sans doute ici trop compté sur la spontanéité et sur la possibilité d’écrire dans l’après-coup d’une émotion politique (celle du Brexit). Son plan de navigation – si elle en avait un – s’en trouve perturbé, ce d’autant plus qu’elle n’a pas hésité à nous mener vers des contrées visuelles ou sonores plaisantes sans doute mais disparates (émissions télé, chansons, objets des années « pop », charge contre la bureaucratie, affaire Profumo, etc.).

Mais qui sait ? Les trois futures livraisons du « quartet des saisons » inscriront peut-être l’aimable périple d’Automne dans le programme d’une plus vaste expédition, pour l’instant peu perceptible.

Claude Grimal

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