Des maîtres tout-puissants ?

« Ils influencent à notre insu nos comportements et nos attitudes. Depuis plus d’un siècle, ils fabriquent le consentement ou le dissentiment, font et défont les élections, persuadent les nations d’entrer en guerre, défendent les intérêts des industries polluantes ou promeuvent la consommation de masse. » Ainsi commence l’introduction des Maîtres de la manipulation. Quel que soit le nom qu’on leur donne, poursuit Daniel Colon, les « ils » ainsi visés « ont tous fait profession de nous manipuler pour servir des projets politiques, industriels ou commerciaux et façonnent ainsi le monde dans lequel nous vivons ». Et Daniel Colon de dessiner le portrait précis et vivant de vingt de ces manipulateurs, dont seize sont des Américains, du premier (Ivy Lee) au dernier (Roger Ailes, le chef de Fox News). Les seuls non-Américains sont deux Français, Michel Bompard et Marcel Bleustein-Blanchet, un Allemand, Joseph Goebbels, et le promoteur du Petit Livre rouge de Mao-Tse-Toung, Lin Biao, abattu lors de sa tentative de fuir pour tenter d’échapper à sa disgrâce.


David Colon, Les maîtres de la manipulation. Tallandier, 348 p., 21,50 €


Les portraits ainsi dressés pullulent d’informations sur les procédés de truquage, matraquage, désinformation, falsification, fausses rumeurs, ragots, calomnies, hyperboles grotesques, voire grossières, utilisés par les vingt « héros » de l’ouvrage pour abrutir leurs cibles par la fausse information la plus invraisemblable, transformant par exemple en coupables des mineurs grévistes abattus par la milice patronale, ou par le plus grossier des ragots (Hillary Clinton dirigeant un réseau pédophile). Le tableau d’ensemble brossé par David Colon produit sur le lecteur une impression accablante par l’accumulation des procédés utilisés par les uns et les autres tant dans le domaine du commerce que de la politique, mais, une fois la lecture achevée, on ne peut que s’interroger. Les maîtres de la manipulation sont-ils vraiment aussi puissants que l’affirme Daniel Colon ? Sont-ils, comme il l’affirme, capables de faire et défaire les élections ou de persuader les nations d’entrer en guerre ?

Les maîtres de la manipulation, de David Colon : maîtres tout-puissants ?

Lin Biao (1959) © D.R.

Daniel Colon fournit lui-même des éléments permettant de relativiser, voire de mettre en doute, la première affirmation. Il présente Michel Bongrand, qui a « introduit en France le marketing politique », comme « l’homme qui a fait de Lecanuet le “Kennedy français” ». Certes, Bongrand a fabriqué ce slogan, mais, lors de l’élection présidentielle de 1965 où Mitterrand a mis en ballotage de Gaulle, Lecanuet n’a obtenu que 15 % des suffrages, et donc, rappelle l’auteur,  « guère plus que la somme des suffrages réunis aux législatives précédentes par les partis qui l’ont soutenu ». Jean Lecanuet, aujourd’hui bien oublié, est donc fort loin de Kennedy. Bongrand s’engage ensuite dans la campagne législative de 1966. Il fixe à 301 le nombre de députés que la majorité peut faire élire et invente le slogan « La majorité c’est vous ! », dont on a peine à trouver très puissant l’impact. Résultat, selon Daniel Colon : « la majorité n’obtient que 244 sièges, soit 50 de moins qu’en 1962 et 67 de moins que l’objectif fixé ». Et il ajoute : « Georges Pompidou, qui ne dispose que d’une voix de majorité à l’Assemblée, a tout lieu de considérer que la campagne « à l’américaine » de Bongrand n’a pas rempli toutes ses promesses ».

De même, l’affirmation selon laquelle ces manipulateurs peuvent aisément « persuader les nations d’entrer en guerre » ne peut que susciter questions et doutes. Si Daniel Colon décrit fort bien le rôle joué par Walt Disney dans la propagande patriotique américaine pendant la Deuxième Guerre mondiale, il ne peut lui attribuer d’influence sur l’entrée des États-Unis dans la guerre. L’attaque surprise de Pearl Harbor par l’aviation japonaise le 6 décembre 1941 suffit à plonger les États-Unis dans la guerre pour le contrôle du Pacifique, depuis longtemps un enjeu entre eux et le Japon, sans que les médias jouent un grand rôle dans cette décision. La perspective de voir l’Allemagne nazie placer l’Europe entière sous sa botte et être en état d’utiliser ses énormes richesses pour arracher aux États-Unis la place de première puissance mondiale pousse inéluctablement ces derniers dans la guerre. Les manipulateurs professionnels n’y sont pas pour grand-chose.

Le chef de la propagande nazie, Joseph Goebbels, s’il contribue à l’accession d’Adolf Hitler au pouvoir en 1933, n’est pas l’inspirateur et le promoteur de la guerre de 1939 ; comme le souligne Daniel Colon, citant l’historien Ian Kershaw, « la propagande nazie avait échoué dans son objectif principal qui était de préparer psychologiquement les Allemands à la guerre. Non seulement les Allemands étaient peu enthousiastes à la perspective de la guerre, mais aussitôt celle-ci déclarée ils aspiraient à retrouver la paix ». Pourtant, Goebbels disposait d’un arsenal de propagande politique et policier capable de rendre jaloux les manipulateurs américains les plus acharnés comme Karl Rove ou Steve Bannon, conseillers le premier de George W. Bush, le second de Donald Trump.

Les maîtres de la manipulation, de David Colon : maîtres tout-puissants ?

« The Grain That Built A Hemisphere », film de propagande produit par les studios Disney (1943) © D.R.

Ces deux réserves ne retirent pas son intérêt au livre de Daniel Colon, qui montre à sa manière combien, à l’ère de la propagande de masse, des réseaux sociaux et du flux des fables grossières qu’ils déversent sur tout un chacun, il est malaisé mais plus indispensable que jamais de préserver sa liberté de pensée menacée par la liberté de désinformation dont l’un des phares est Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, auquel l’auteur consacre un chapitre très éclairant sur l’univers des manipulateurs.

L’un des publicitaires évoqués par Daniel Colon, Edward Bernays, prétend : « La manipulation consciente intelligente des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays ». Les vrais maîtres du monde seraient donc les gestionnaires de l’usage public des mots et des images et non les détenteurs des moyens de production et du capital qui y est investi et s’y reproduit en augmentant ? Daniel Colon récuse cette prétention en affirmant en particulier : « Pour la plupart les maîtres de la persuasion sont des mercenaires de la manipulation qui se vendent au plus offrant », à savoir d’abord les maîtres des grandes industries, « l’industrie ferroviaire, l’industrie aéronautique, l’industrie pharmaceutique, l’industrie pétrolière, l’industrie du tabac ». En y ajoutant ce fleuron de la civilisation qu’est l’industrie d’armement… Les valets ici veulent jouer aux maîtres qu’ils servent, flattent, ponctionnent et croient ainsi manipuler à leur guise. C’est un vieux schéma de la comédie humaine.

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