Bulgarie : produire le passé qui manque

Une nouvelle génération d’auteurs bulgares, récemment mis à l’honneur par le festival « Un week-end à l’Est », est depuis quelques années accessible en français grâce au travail infatigable de Marie Vrinat  qui a traduit la plupart de ces livres et est parvenue à restituer des styles différents. Guéorgi Gospodinov, Théodora Dimova ou encore Kapka Kassabova redonnent vigueur au genre romanesque, cultivent une relation singulière au passé, où la mélancolie est teintée de fantaisie et d’un humour souvent redoutable. 


Kapka Kassabova, L’écho du lac. Trad. de l’anglais par Morgane Saysana. Marchialy, 480 p., 22 €

Théodora Dimova, Mères. Trad. du bulgare par Marie Vrinat. Éditions des Syrtes, 204 p., 10 €

Guéorgi Gospodinov, Le pays du passé. Trad. du bulgare par Marie Vrinat. Gallimard, 348 p., 23,50 €


Cette cinquième édition d’« Un week-end à l’Est », consacrée à Sofia et donc à la culture bulgare, a été une belle occasion de découvrir une littérature peu lue en France. Expositions, concerts, films ont alterné avec des rencontres d’écrivains, surtout d’écrivaines. De grandes figures européennes d’origine bulgare, récemment disparues – Christo, emballeur de l’Arc de Triomphe avec Jeanne-Claude, ou le philosophe Tzvetan Todorov –, ont reçu des hommages émouvants. Ainsi de la performance de Léa Todorov à la Maison de la Poésie, qui mobilisait des textes, de la musique et une vidéo de son père lors de son dernier voyage en Bulgarie.

Kapka Kassabova, Théodora Dimova, Guéorgi Gospodinov : en Bulgarie…

Kapka Kassabova © Chloé Vollmer-Lo

La plus jeune des auteurs, Kapka Kassabova, dit représenter, « dans notre lignée de femmes », la « quatrième génération à immigrer ». Née à Sofia en 1973, elle vit en Écosse et écrit en anglais. Ce pourrait être la raison de ses retours au pays natal, plus exactement dans le giron de sa famille maternelle, sur les rives des lacs d’Ohrid et Prespa qui enjambent la triple frontière de l’Albanie, de la Macédoine du Nord et de la Grèce. Une zone disputée, au point que la voyageuse se querelle avec un guide au sommet d’une montagne.

L’écho du lac, qui a reçu le prix du Meilleur Livre étranger 2021 dans la catégorie non-fiction, conte des histoires familiales, les vieilles légendes du coin ou les blessures historiques de ces confins des Balkans. C’est un livre captivant au genre mal défini. Récit de voyage ? Très vivant, parfois drôle. Mémoires ? Avec une préférence pour la mémoire des ancêtres. Histoire ? La précision documentaire est incontestable. La plume limpide de Kassabova, également poétesse, enchante en collectionnant les courts récits, de brèves évocations qui la sacrent maîtresse en anecdotes. Charmés, ses lecteurs adoptent les personnages, leurs souvenirs de persécutions et de résistances. Elle construit des espaces remplis d’histoires de douleur et de défi, de cruauté, de grotesque. On partage la beauté et les vertiges des paysages. Lors d’une rencontre au festival, elle s’est dite imprégnée de ces lieux qu’elle « fait parler ». Que ce soit au bord des lacs, ou dans son roman précédent, Lisières (Marchialy, 2020), sur la frontière avec la Turquie et la Grèce, elle les a ressentis « dès le premier contact ». « Il y a tellement de couches, qu’elles tracent ma ligne d’or narrative. C’est instinctif. » Aussi parvient-elle, par les lieux, à nous entraîner au pays des mémoires dispersées. Voire douteuses.

En Bulgarie, les mémoires ont longtemps été manipulées, et déformées. Elles charrient des douleurs qui divisent les familles, les groupes d’amis ou les villages. Sans oublier les dénis qui accusent toute la nation. Tel le sort des juifs et leur sauvetage controversé. Ces mémoires façonnent les personnages.

On l’aperçoit immédiatement chez une autre écrivaine, figure centrale de la littérature bulgare contemporaine, Théodora Dimova, née à Sofia en 1960. Elle s’attaque à la terreur politique du passé, quand la « rage révolutionnaire » s’emparait des êtres vivants. Les dévastés, son dernier roman qui paraît en ce mois de janvier, s’ouvre en février 1945 sur trois femmes se tenant au bord d’une fosse commune. Les corps de leurs hommes exécutés par les « libérateurs » y ont été jetés. Trois femmes dont les récits croisés forment le roman polyphonique d’une violence qui semble engloutir les êtres et leur avenir.

Kapka Kassabova, Théodora Dimova, Guéorgi Gospodinov : en Bulgarie…

Theodora Dimova © D.R.

Une mémoire inconnue qui s’empare parfois, sans motif apparent, de la jeunesse des années 2000. Tel était le sujet de Mères, son premier roman qui sort aujourd’hui en poche. Un choc ! Le récit est inspiré d’un fait divers récent, l’assassinat par deux adolescentes d’une camarade qui avait trop de succès auprès des garçons. Dimova le transpose dans un lycée de Sofia, en racontant une classe, des copines, des jalousies, des concurrences. Elle cherche à comprendre, « à trouver les racines de la sauvagerie ». Elle ne croit pas y parvenir, mais elle donne la parole à chacune, à leurs parents. On part à la rencontre de deux ou trois générations de jeunes filles dans la Bulgarie communiste et après, tout cela sur fond de Coupe du monde et de conflits mères/filles. Loin du « bonheur sexuel »  évoqué par quelques anthropologues américaines, elle peint les frustrations et la peur de la solitude, de l’abandon. Comment cette désespérance aboutit-elle au meurtre collectif de la plus belle d’entre elles ? Elle avait décidé de les quitter… Une violence gratuite ? « Je vous quitte parce qu’il le faut. Est-ce que vous comprenez », demande-t-elle sous les coups. « Vous ne devez pas avoir peur de l’avenir, il doit s’accomplir, c’est tout. »

La mémoire, l’avenir, deux temps qui se partagent dans la mélancolie. Comme les Anglais ou les Portugais, les Bulgares utilisent pour la nommer un mot spécial qui associe tristesse et mélancolie : тъга. Prononcez tâga, mais lentement, expliquait, lors du festival « Un week-end à l’Est », Guéorgi Gospodinov, l’invité d’honneur. On doit sentir sa pomme d’Adam remonter comme pour avaler, presque s’étouffer. « Je viens d’un pays champion de la mélancolie », annonçait-il comme pour insister sur sa compétence. Né à Sofia en 1968, c’est le poète et romancier le plus prolifique de la nouvelle génération. Gospodinov est aussi, écrit Marie Vrinat dans la préface de son roman précédent, Physique de la mélancolie (Intervalles, 2015), celui qui a fait « du roman le genre dominant dans la littérature bulgare du XXIe siècle (au lieu de la poésie) ».

Gospodinov est un écrivain de la mémoire qui n’étale pas la sienne. Il préfère celles des autres, observer comment elles disparaissent, comment les faire revenir. L’homme n’affiche aucun tourment, il est paisible et son imagination est onirique, souvent drôle ; il traite la mélancolie en objet à double facette, elle s’attache autant à ce qu’on a vécu qu’à ce qu’on n’a pas vécu. Moins égocentrique qu’à l’ordinaire, sa mélancolie le porte vers l’Autre. Ainsi le narrateur de Physique de la mélancolie, roman vertigineux qui joue avec toutes les formes, constate sa faculté de « ressentir ce qui arrivait aux autres », de « s’installer dans leur corps. D’être eux ». Elle devient une manière d’aborder le monde, qui fait de ses livres des plaisirs de l’imagination aux multiples histoires fantasques. Une tonalité presque surréaliste. Il affiche cette formule qui l’a rendu célèbre : « Je sommes nous ».

Le pays du passé, son dernier roman traduit, déroutera immédiatement quiconque l’abordera à la recherche d’une aventure linéaire. Expert dans le mélange des genres, Gospodinov brouille les temps et les récits qui lui viennent de quelqu’un, lequel en propose d’autres avec des personnages et des lieux sans relations évidentes. L’interlocuteur principal du narrateur est un nommé Gaustine, un « ami » qui vit en passant « d’une décennie à l’autre comme nous changeons de vol dans un aéroport ». Ils partagent « la même obsession pour le passé », à cette différence près que le narrateur se sent « étranger partout, tandis que lui se sentait aussi bien à toutes les époques ». Son comportement donne le rythme du roman : « Je frappais à la porte de diverses années, tandis que lui était déjà là, m’ouvrait, me faisait entrer et disparaissait. »

Kapka Kassabova, Théodora Dimova, Guéorgi Gospodinov : en Bulgarie…

Guéorgui Gospodinov © Dobrinka Stoilova

Les habitués de l’univers de Gospodinov ne seront pas étonnés. Ils ont déjà croisé ce Gaustin (sans e toutefois !) dans Physique de la mélancolie et dans un ensemble de petits récits réunis en français sous le titre L’alphabet des femmes (Arléa, 2003). L’auteur l’aurait rencontré à l’université, dans une cafétéria, au moment de la chute du régime communiste, en 1989-1990. Il l’a reconnu sur la vidéo d’une manifestation, pourtant ils s’étaient séparés la première fois bien plus tôt, en 1939, lorsqu’il est parti en Pologne ou à New York (il y a deux versions…). C’était, nous dit-il, un ami, avec qui il multipliait les projets les plus fantasques : créer un « cinéma pour les pauvres », une fabrique de « poèmes pour les autres », « l’architecture d’une minute de silence », un « trésor d’histoires personnelles », un « dépôt des fiascos », etc. Chaque fois, ils tournaient court. Il disparaissait. Et puis Le pays du passé est consacré à un projet de Gaustine, qui réussit, une coopération fructueuse avec l’auteur : la fondation de « cliniques du passé », afin de « produire le passé qui manque ».

Ces cliniques soigneront les « gens sans mémoire » qui pullulent dans nos sociétés immémorieuses, il les voit comme des « abritemps » où l’on retrouvera son passé. Des appartements ou des souvenirs sont reconstitués pour rendre un goût, une sensation, un parfum qui réveille votre mémoire. Ce qui n’est pas facile. Le narrateur en sait quelque chose puisqu’il devient « l’auxiliaire » de Gaustine, « le collectionneur de passé. On ne peut pas dire tout simplement à quelqu’un, ça, c’est ton passé de 1965. On doit connaître ses histoires, et si l’on ne peut se les procurer, il faut les inventer. Tout savoir sur cette année-là. Quelles coiffures étaient à la mode, à quel point les chaussures étaient pointues, quelle odeur avaient les savonnettes, un catalogue complet des odeurs ». Et l’entreprise commencée en Suisse (Montagne magique oblige !) a prospéré, d’autres cliniques sont nées un peu partout au point que « le passé partit à la conquête du monde ». Ce qui entraîne le lecteur dans un magnifique délire poétique sur le temps, sur le passé que nous produisons, et vers des interrogations notées par Gaustine dans ses carnets (retrouvés ? inventés ?). Celles-ci, par exemple : « Ne doit-il pas y avoir quelque part aussi des fabriques à recycler le passé ? Peut-on d’ailleurs faire autre chose à partir du passé que du passé ? Est-il possible, en sens inverse, de le recycler en avenir, même de seconde main ? Des questions, en veux-tu, en voilà »… pour une métaphore aux multiples rebondissements, filée tout au long du roman, vers un monde à la fois étrange, inquiétant et si proche de nous.

Un roman fantastique, donc, une grande poésie du présent qui se soûle de mémoires, non sans pages mélancoliques. Guéorgi Gospodinov avertit le lecteur dans son épilogue : « Les romans nous donnent une fausse impression consolante d’ordre et de forme. » C’est pourquoi, si l’on est séduit par les aventures improbables de ce Gaustine, on sera déçu par la fin : « La fin d’un roman est comme la fin du monde, il est bon de la différer. »

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