Mémoires de femmes bulgares

Le précédent roman de la dramaturge et romancière bulgare Théodora Dimova, Mères (Éditions des Syrtes, 2019), était consacré à un fait divers survenu dans un lycée en 2004 et dénonçait de manière magistrale l’extrême violence contemporaine du monde adolescent. Les dévastés est, quant à lui, selon ses propres termes, un roman de la mémoire. Après avoir ausculté la société bulgare contemporaine, un retour dans le passé s’est imposé à Théodora Dimova. Dans sa postface, elle raconte qu’en 2016, lors d’un hommage devant le monument aux victimes du communisme, dans le parc du Palais de la culture, en l’absence totale de représentants de l’État, elle a pris conscience de l’absolue nécessité, en tant qu’écrivaine, de revenir sur cette partie de l’histoire de son pays.


Théodora Dimova, Les dévastés. Trad. du bulgare par Marie Vrinat. Éditions des Syrtes, 223 p., 21 €


Née en 1960, Théodora Dimova s’est souvenue, à l’occasion de cet hommage, d’un sentiment diffus de culpabilité lorsque, enfant, elle avait écrit (c’était un sujet de rédaction donné à l’école) un éloge du « Parti », et que sa grand-mère s’était brutalement détournée d’elle, sans que l’enfant soit en mesure de comprendre ce rejet brutal. Ce sentiment ne l’a jamais vraiment quittée alors que, pendant des années, elle était incapable de l’identifier, et donc de s’en défaire.

Les dévastés, de Théodora Dimova : mémoires de femmes bulgares

Theodora Dimova © D.R.

L’enfance vécue dans le mensonge laisse des traces indestructibles. Et lorsque mensonge politique et mensonge intime s’imbriquent, c’est peut-être encore pire. C’est probablement ce qui explique l’importance que Théodora Dimova accorde, dans Les dévastés, à Alexandra, le personnage qui occupe la quatrième et dernière partie du roman. Enfant, elle subit de plein fouet la violence des adultes, traumatisés par l’Histoire et incapables alors de prendre soin d’elle. Avec un grand-père exécuté en 1944 par le nouveau pouvoir, un père mort d’une « explosion du cœur », grand peintre renommé attaqué, plusieurs décennies plus tard, par le régime, qui flairait dans ses toiles des influences « bourgeoises », les femmes qui restent, mère et grand-mère, semblent totalement démunies : «  ces heures durant lesquelles elle restait simplement assise sur son lit dans sa chambre en attendant que le temps passe, ou elle arpentait l’appartement en étudiant chaque objet, ces heures commencèrent à devenir assourdissantes et pesantes, sans qu’elle comprenne comment, elle ne les ressentait que comme du béton qui se déversait dans sa poitrine et y durcissait. Elle n’avait pas encore appris le mot qui désigne la solitude, mais elle l’éprouvait chaque jour ».

La structure des Dévastés est simple et efficace. Chacune des quatre parties du roman est consacrée à un ou deux personnages féminins, qui s’adressent à l’époux disparu, à un enfant, à elles-mêmes, c’est selon. Trois femmes voient leurs époux arrêtés, emprisonnés et torturés ; ils sont exécutés quelques mois plus tard et jetés dans une fosse commune à Boliarovo, petite ville du sud-est de la Bulgarie dans laquelle de nombreux Sofiotes aisés se rendent en villégiature. Ces événements se produisent peu après le coup d’État du 9 septembre, lorsque le gouvernement bulgare, allié de l’Allemagne nazie, mais qui n’a jamais déclaré la guerre à l’URSS, est renversé par le Front patriotique, au moment où l’URSS déclare la guerre à la Bulgarie et envoie ses troupes. La Bulgarie devient communiste et s’ensuit une purge de tous ceux qui étaient considérés comme des « ennemis du peuple », de nombreux popes, mais aussi des intellectuels. Deux de ces femmes seront ensuite déportées avec leurs enfants, l’une meurt dans des conditions épouvantables, alors qu’elle tente de nourrir et de vêtir ses trois jeunes enfants.

Théodora Dimova joue avec les différentes strates temporelles et ajoute à la voix de ces trois épouses une enfant adoptive, née en 1937, ainsi qu’Alexandra, qui appartient à la génération suivante, celle de l’écrivaine. Le fait de grandir sous un régime autoritaire et criminel, dans le mensonge et la culpabilité, à l’ombre de la souffrance tue des adultes, a probablement conduit l’autrice à ce portrait d’enfant très émouvant, puis de jeune fille qui accompagne sa grand-mère jusque dans la folie et la mort, qui recueille ses derniers mots, ses souvenirs d’un petit matin, sur une fosse à la terre encore chaude à cause des corps tout juste morts, parmi toutes ces femmes qui « avaient commencé à jeter des regards circulaires, à flairer l’endroit comme des chiennes, chiennes noires parmi les tombes blanchies, elles examinaient, cherchaient, nous cherchions nos maris, nous, toutes ces femmes dans cette aurore glaciale, nous étions comme les Myrrophores, mais pas pour une résurrection ». Alexandra peut alors recueillir quelques bribes de cette histoire qu’on lui a jusque-là cachée, parce qu’aucune histoire ne demeure jamais muette. C’est seulement délestée de ce fardeau de la mémoire enfin transmise que Raïna, la jeune mère de famille éplorée qui ouvrait le roman, désormais grand-mère dévastée parmi d’autres dévastés, peut mourir paisiblement.

Les dévastés, de Théodora Dimova : mémoires de femmes bulgares

Écrire relève pour Théodora Dimova d’une véritable responsabilité, celle de briser cette « mémoire manipulée », et d’assumer la responsabilité de toute une génération (elle est née en 1961), qui doit « transmettre la mémoire de la vérité à ceux qui vivront après nous. Pour qu’ils ne vivent pas dans le monde humiliant du mensonge ». Il s’agit donc de dénoncer les crimes commis par les communistes bulgares après 1944. La romancière alterne des descriptions de la vie d’avant le coup d’État – elle montre comment l’angoisse se diffuse progressivement au sein d’une élite sociale et intellectuelle et artistique, mais aussi parmi les membres de l’Église orthodoxe – et des récits de déportation, de vie de misère, d’humiliation et de clandestinité. Elle décrit avec finesse et efficacité comment des injustices sociales transforment des voisins envieux en bourreaux et en tortionnaires, lors du changement de régime, comment se mêlent à la politique des vengeances personnelles, des enfants illégitimes, des jalousies intestines, etc.

La politique n’est pas une histoire de femmes dans Les dévastés : ce sont les hommes qui sont arrêtés, emprisonnés et tués, et les femmes, elles, aiment avec dévouement, admirent leur époux, mais subissent les conséquences de décisions qui sont essentiellement masculines, comme ce refus catégorique de Nikola de quitter la Bulgarie à l’été 1944, alors que son épouse, Raïna, le lui demande avec ferveur et angoisse. Ces femmes habituées à vivre dans le confort et l’abondance – et Théodora Dimova décrit avec précision la vie bourgeoise des années 1940 – se retrouvent privées de tout, matériellement mais aussi humainement. Le choix de prendre (presque) exclusivement des points de vue féminins met l’accent sur l’intimité des familles, des mères, des femmes dévouées et sacrificielles. La terrible violence vécue par les Bulgares est celle de leurs récits, cette frayeur devant la violence radicale révolutionnaire, et pour cette raison Les dévastés est un livre important sur l’histoire bulgare et sur la terreur vécue par une partie de la population. On pense à certaines pages de Sándor Márai dans Mémoires de Hongrie et à l’effroi des Hongrois devant la brutalité des nouveaux occupants.

Pourtant, on peut regretter l’existence d’un angle mort, qui gêne parfois la lecture. S’il est fait mention de bombardements au début de la partie consacrée à Viktoria et Magdalena, le silence est presque total sur la période qui précède, celle de la Seconde Guerre mondiale et de la vie dans le pays quand la Bulgarie était l’alliée de l’Allemagne nazie. On aurait eu envie d’en lire davantage sur la vie avant l’arrivée au pouvoir des communistes, et ce silence nous laisse un peu circonspects, d’autant plus que la nostalgie imprègne certaines descriptions, comme si la vie d’avant 1944 était douce. Ce point aveugle s’explique-t-il par les points de vue féminins particuliers que Théodora Dimova a choisi d’adopter ? C’est une hypothèse.

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