Long feu

Le romancier Paul Auster, qui écrit depuis près de cinquante ans, publie avec Burning Boy sa première biographie, celle de l’écrivain américain Stephen Crane (1871-1900), connu pour deux romans d’un naturalisme très idiosyncrasique, Maggie, fille des rues et L’insigne rouge du courage, et pour de belles nouvelles régulièrement anthologisées (« Le bateau ouvert », « La mariée s’en vient à Yellow Sky »…).


Paul Auster, Burning Boy. Vie et œuvre de Stephen Crane. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Anne-Laure Tissut. Actes Sud, 1 001 p., 28 €


Stephen Crane a depuis longtemps fait l’objet d’un abondant travail critique ; ses œuvres figurent aux États-Unis au programme des établissements scolaires secondaires et supérieurs, et en France à celui des départements d’anglais des universités. En 2014, une excellente biographie de Paul Sorrentino, Stephen Crane : A Life of Fire (la métaphore du feu semblant s’imposer pour parler de Crane), venue après une poignée d’autres, semblait être l’ouvrage « définitif » sur l’écrivain. Alors, pourquoi Auster a-t-il souhaité reprendre des sujets souvent travaillés, et souvent fort bien, et qu’y apporte-t-il de nouveau ?

Vie et œuvre de Stephen Crane, de Paul Auster : long feu

Paul Auster, chez lui (2008) © Jean-Luc Bertini

Auster donne lui-même les deux raisons qui l’ont fait s’intéresser à Crane. La première est l’oubli dans lequel seraient tombés en 2020 ses écrits (diagnostic à nuancer, on vient de le dire) ; la seconde, l’admiration qu’il éprouve pour l’homme comme pour l’œuvre. Le fruit de cet enthousiasme est donc un ouvrage de 942 pages (plus « Remerciements », « Notes » et « Index ») très bien informé, d’une écriture fluide, qui est, à parts égales, le récit de la vie de Crane et une étude de ses textes.

D’un point de vue biographique, Auster n’a aucune information nouvelle à apporter, il le signale lui-même, les deux spécialistes contemporains Wertheim et Sorrentino ayant effectué avant lui le travail. Burning Boy reprend donc ce que l’on sait déjà de Crane. Quatorzième enfant d’une famille pieuse (son père était prêtre méthodiste), il fit quelques études à l’université de Syracuse (New York) avant de devenir journaliste puis de s’aventurer dans la fiction, prenant d’abord pour sujet la pauvreté urbaine avec Maggie (l’histoire d’une fille « déchue » de l’East Side de New York) et ensuite la guerre avec L’insigne rouge du courage (dont le personnage principal est un soldat pendant la guerre civile).

Ce dernier livre fut un immense succès. Crane se trouva ensuite impliqué à New York dans des imbroglios judiciaires pour avoir pris la défense d’une prostituée accusée de racolage ; les différents procès autour de l’affaire et la publicité désastreuse qu’ils lui valurent le forcèrent à quitter la ville. Il lui restait trois ans et demi à vivre. Arrivé en Floride, il rencontra la femme qui allait devenir sa compagne, et qui était tenancière d’une chic maison de rendez-vous. Après une mission de journalisme à Cuba, il s’embarqua avec elle pour aller « couvrir » la guerre gréco-turque de 1897, qui se termina peu après leur arrivée. Le couple partit ensuite pour l’Angleterre et s’y trouva en proie à de graves difficultés financières car le travail de journaliste et d’écrivain de Crane (ses nouveaux écrits avaient eu peu de succès) ne pouvait subvenir à des besoins assez mondains et peu frugaux. À présent très malade, et sans un sou vaillant, Crane se rendit cependant en Allemagne afin de tenter d’y soigner une tuberculose à son stade ultime. Il s’éteignit à Badenweiler (Forêt-Noire) un mois plus tard.

Vie et œuvre de Stephen Crane, de Paul Auster : long feu

Tombe de Stephen Crane à Hillside, New Jersey © CC/Tony Fischer

Mais Auster dessine surtout un portrait psychologique, intellectuel et moral sensible de ce jeune homme « incandescent » qui mourut à vingt-huit ans. L’écrivain n’est pas captif de la « fascination » (il emploie ce mot) que Crane exerce sur lui, trouvant la distance et le ton juste pour parler de ce qu’il appelle sa « pluralité », ses « identités diverses », sa capacité à « entretenir différents états d’esprit à une vitesse prodigieuse », etc. Il maintient donc dans son évocation de l’existence de Crane et de sa personnalité un délicat équilibre entre ce qu’il est possible de comprendre d’un être et, comme on dit banalement, son mystère.

Pourtant, malgré son excellent sens du récit, Auster se heurte à un problème traditionnel de la biographie, à savoir celui de l’ampleur qu’il convient de donner au contexte lorsqu’on raconte la vie d’un individu. Quelle quantité d’informations familiales, historiques, sociologiques, etc. est-il souhaitable ou nécessaire de fournir – tout en sachant que la réponse est en partie modulable suivant le type de biographie qu’on écrit ? La réponse d’Auster dans son livre penche du côté de la surabondance et, de ce fait, la flamme de son « burning boy » s’en trouve malheureusement moins lumineuse et crépitante.

Quant au second but d’Auster – donner ou re-donner à Crane son statut de grand écrivain –, les efforts qu’il déploie pour y parvenir paraissent parfois surdimensionnés ou mal engagés. D’abord, on l’a dit, Crane n’est pas aussi méconnu que le suggère Auster ; ensuite, s’il est assurément très important, il ne gagne rien à être défendu hyperboliquement ou mal à propos (voir les commentaires sur « The Open Boat », « George’s Mother », Third Violet), et considéré quasiment à l’égal des génies de son siècle.

Vie et œuvre de Stephen Crane, de Paul Auster : long feu

Surtout, il est peu judicieux, pour convaincre de l’intérêt de l’œuvre, de déployer sur environ 450 pages, soit la moitié du livre, une analyse de (presque) tous les écrits par le biais de longues explications de texte, si remarquables qu’elles puissent être. Qui, en effet, hormis un spécialiste-en-devenir de l’écrivain, souhaite être plongé de manière aussi systématique dans ce type de lecture minutieuse ? L’amateur d’Auster ou de Crane, c’est-à-dire, on le suppose, le lecteur type de ce livre, serait, lui, plus heureux d’une présentation synthétique, dynamique, de l’art de l’écrivain. Excellente, certes, était l’idée de « transmettre une expérience de lecture, de ce que ça fait de se trouver confronté à l’œuvre de Crane… : aux mots eux-mêmes, aux pensées et images que ces mots suscitent en nous tandis que nous avançons d’une phrase à l’autre » (propos d’Auster dans ses « Remerciements »), mais le faire sans « overkill » en aurait été une meilleure, que son éditeur américain aurait pu souffler à Auster.

Burning Boy est ainsi trop plantureux, enivré de détails et d’explications de texte, mais les lecteurs qui sauront lui appliquer le régime de lecture qui leur convient y feront plus ample connaissance avec le XIXe siècle américain, avec le type d’écrivain qu’il suscita et avec l’un d’entre eux en particulier, talentueux, indiscipliné et – ce que montre fort bien Auster – très moderne.

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