À l’écoute

La poésie contemporaine, en quelques lignes : c’est « À l’écoute », avec les recueils de Paola Pigani, Alicia Gallienne et Olivier Hobé.


Paola Pigani, La chaise de Van Gogh. La Boucherie littéraire, coll. « Sur le billot », 108 p., 15 €


Il y a quelques livres, rares, qu’on ne cesse de relire, dont on ne parvient plus à se défaire. La chaise de Van Gogh, recueil de Paola Pigani, est de ceux-là. Histoire de chaises, vides pour la plupart, de vieilles chaises trouvées par hasard, celle de Vincent, le peintre devenu célèbre après sa mort, et celles, plus nombreuses, de Lino, le familier, tous les deux réunis pour l’occasion. Car cet ouvrage sonne comme un hommage aux accents de nostalgie. Le père, immigré italien, ouvrier-paysan, trieur de ferraille, saute d’une langue à l’autre. Le père est ici le personnage principal, au milieu des phrases offertes comme des vers accomplis, et comme des toiles peintes. Mais c’est la mère qui continue de faire lever la pâte à pizza. Et il reste tous les souvenirs, l’odeur du feu dans l’enfance, le bout du champ, les ciels d’hiver, les mains du père, la polenta, le dernier exil… À lire et à relire, sans fin. Un poème-récit où chaque mot compte. Émotion garantie. Thierry Renard

À l'écoute : Paola Pigani, Alicia Gallienne et Olivier Hobé

© Sylvie Turpin


Alicia Gallienne, L’autre moitié du songe m’appartient. Poésie/Gallimard, 384 p., 8,60 €


« Le rouge est la couleur du sang et du vin. » Il est aussi la couleur, ou la teneur, de ces poèmes écrits par une jeune femme d’à peine l’âge des passions. Prise entre la mort qui s’annonce et la vie qui lui file entre les doigts, Alicia Gallienne a peut-être autant conscience de sa disparition (à vingt ans, des suites d’une greffe de moelle osseuse) qu’elle a la pleine possession des mots pour la repousser, sinon la retarder. En une suite de poèmes inspirés, elle tutoie son désir : « Dire que je t’aime et je t’attends, c’est encore beaucoup trop de pas assez » non moins que ses pères : « Je vis dans les merveilleux nuages que Baudelaire a fabriqués pour moi », décrit le quotidien à coups de petits miracles, images précieuses qui disent une présence au monde sans faux-semblants ni renoncements, l’amour en proue et en poupe (on pense à Éluard, bien sûr) : « Ton silence / Épais manteau de ronces / Où s’enlace mon visage ». Et la voilà qui nous quitte déjà et ne nous quitte pas, comme si elle avait deviné les mots justes, et juste les mots, pour laisser la trace d’elle qu’il faut : « Comme une ombre qui se serait enfin retrouvée. » Roger-Yves Roche


Olivier Hobé, Le tabac est ouvert. Suivi de Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Pierre Mainard, 80 p., 13 €


Ce sont des poèmes brefs qu’il intitule « tercets dégingandés », peut-être pour rendre un hommage discret à Rutebeuf, que nous invite à lire Olivier Hobé dans son dernier livre. Si la forme ressemble à celle des haïkus, l’esprit qui y préside relève d’une tentative de retournement du sens qui nous prend au dépourvu et désarçonne toute logique ordinaire : « Il n’a pas de porte et / vient ouvrir à quiconque / veut entrer là. » Le livre se tient non loin de certaines techniques utilisées dans le bouddhisme zen pour ouvrir le mental. Ainsi Hobé manie-t-il avec délectation le paradoxe, la contradiction, le dépassement des opposés, mais aussi, dans une approche plus occidentale cette fois, la dérision et les jeux de mots : « Tu as accroché deux petites toiles / sur un mur couleur / araignée. » En quelque trois cent cinquante tercets, il nous entraîne dans une danse à dix-sept pieds, la mesure qui lui convient « Lorsque le monde glisse / sans qu’il sache où / tu peux le réceptionner. » Alain Roussel


Illustration par Sylvie Turpin. Artiste peintre née en 1956, elle-même commissaire, elle a participé à de nombreuses expositions personnelles et collectives en France et à l’étranger (Corée du Sud, États-Unis). Elle a en outre réalisé des livres d’artistes avec des poètes (éditions Obsidiane, Lieux Dits, Al Manar…).

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