Jon Fosse romancier

L’auteur dramatique le plus connu de Norvège et le plus joué en Europe a décidé de refonder le monde en prose. Fatigué de l’intensité concentrée du théâtre, Jon Fosse écrit sa Septologie comme s’il voulait l’étendre dans le temps, en une seule phrase inachevée. Enfin traduit en français, le premier tome, L’autre nom, regroupe le lundi et le mardi de cette semaine littéraire entièrement constituée de réflexions sur l’art, la foi, la lumière, l’addiction et ce qui nous lie aux autres. Cette exploration incarnée de l’écoulement du temps ne ressemble à rien de connu, on y découvre un genre nouveau : le « réalisme mystique ».


Jon Fosse, L’autre nom. Trad. du néo-norvégien par Jean-Baptiste Coursaud. Christian Bourgois, 432 p., 23,50 €


Jon Fosse qualifie son écriture de « prose lente ». Comme ralentie par la neige, elle se déploie à un autre rythme que celui des pages qui se tournent. Car la lecture de L’autre nom a la puissance d’un torrent, il faut avancer et couvrir le plus de chemin possible pour que quelques images, hypnotiques, finissent par émerger. À l’immobilité de cette prose s’opposent les grands mouvements de la pensée qu’elle porte, toutes voiles gonflées par le vent.

De simples histoires de mortels donnent son origine à ce roman-fleuve. Sur la côte sud-ouest de la Norvège, Asle, le narrateur, est un peintre veuf qui vit seul dans le village reclus de Dylgja. Il n’entretient de rapports qu’avec deux hommes, son voisin Åsleik, un pêcheur, et son galeriste Beyer à Bjørgvin, la grande ville la plus proche. Là-bas loge un second Asle, également peintre et en tout point identique au narrateur sinon qu’il est alcoolique. L’autre nom évolue entre ces deux hommes, deux versions de la même personne. Omniscient lorsqu’il s’agit de cette autre part de lui, Asle « voit » son double même lorsqu’ils sont éloignés : « et je roule toujours vers le nord, dans le noir, et je vois Asle assis dans son canapé, et il regarde quelque chose et il ne regarde pas quelque chose, et il tremble, il frissonne, il tremble tout le temps, il frissonne tout le temps, et il est habillé exactement comme je suis habillé ». Dans la nuit du lundi, il le trouvera étendu dans la neige, le conduira à l’hôpital, dormira à l’hôtel puis repartira le lendemain chez lui avec le chien du malade.

L’autre nom (Septologie I-II) : Jon Fosse romancier

Jon Fosse © Tom A Kolstad

Il faut ajouter à ce squelette narratif le décor tout aussi dépouillé, réduit à des essences et des fonctions précises. L’hôtel s’appelle « La Maison », l’auberge « Boire et Manger » ; au fil des discussions d’Asle avec son voisin ou bien dans ses souvenirs, on croise « la Mère », « le Père », « la Sœur ». Chaque chose et chaque personne tiennent un rôle immuable, qui semble de toute éternité, et dont les majuscules disent l’étrange solennité. Des couples, à chaque fois un homme et une femme, font des apparitions répétées, comme s’il s’agissait d’un même couple universel mais à plusieurs étapes du temps. Le regard du narrateur s’est débarrassé des apparats du monde moderne, à tel point qu’on ne sait où l’on se trouve. Le roman aurait pu être écrit un siècle plus tôt.

Les paroles qu’échangent Asle et son voisin sont d’une même matière. Laissant une grande place au silence, ils parlent peu, et uniquement de sujets communs, donnant lieu aux mêmes conversations depuis des décennies. De ce canevas fait de répétitions monotones, l’auteur parvient à dégager des courants souterrains, à faire sentir un autre dialogue parallèle, cette autre parole qui n’est pas dite et qui pourtant circule derrière celle prononcée : ce sont les émotions très fortes, très intenses, qui se dégagent des pages, ce qui se passe lorsqu’ils s’échangent de la viande contre des tableaux.

Faire entendre ce qui n’est pas dit, faire émerger de l’obscurité une lumière, voilà le programme de Fosse, la genèse dont il s’agit ici. L’obscurité provient d’un monde qui tangue, qui nous échappe, qui nous fait tomber tant il est liquide : les références aux fleuves, à la mer, aux bateaux et à l’eau-de-vie sont innombrables. Chaque nouveau jour, c’est dans l’art, la foi et le dialogue quotidien avec des familiers inconnus qu’Asle essaie de puiser la lumière qui apaisera les pensées douloureuses qui le taraudent, comme les souvenirs de sa femme, Ales. Cette recherche de lumière se loge à tous les niveaux du texte. Des tableaux d’Asle représentent des ombres lumineuses, la blancheur d’une maison se détache sur un fond de montagne noire. Cette esthétique du contraste rejoint une vision du monde tout en permanentes dualités habitant chaque chose et chaque être.

Aux antipodes d’un Karl Ove Knausgaard à qui on l’associe curieusement hors de Norvège, Fosse se positionne on ne peut plus loin de toute forme d’autofiction. Pure création, L’autre nom est un palais d’échos solidement construit, ne laissant rien au hasard. Lundi et mardi s’ouvrent sur la même évocation d’une croix peinte, dont les deux traits violet et marron évoquent le double : « Et je me vois debout face à l’image avec ses deux traits, un marron et un violet, qui se croisent dans le milieu, une image oblongue, je me vois la regarder ». Les deux jours se terminent par une prière, en latin. Par un jeu de prophéties et de déchiffrages, tout ce qui va arriver est déjà inscrit quelque part sur le dehors du monde qui tapisse L’autre nom. Un déterminisme fondé sur la répétition – dans les pensées, les actions, les paroles – contrôle le destin des personnages.

L’autre nom (Septologie I-II) : Jon Fosse romancier

Pourtant, ces répétitions ne sont jamais tout à fait figées, elles sont plutôt des teintes, une infinité de nuances de la même chose : « comme dans une vision Asle voit devant lui toutes ces teintes de marron telles qu’elles sont, comme des différentes couleurs de marron et non comme les différentes couleurs marron d’un bateau, mais bien comme des couleurs individuelles, rien que des couleurs distinctes, et il voit ces différentes nuances s’incorporer les unes aux autres ». Si Dieu est l’unité à l’origine du monde de même que l’image intérieure qu’évoque Asle est à l’origine de toutes celles qu’il a peintes plus tard, Fosse parle d’un mouvement naturel propre à l’art au cours duquel les répétitions finiraient tout de même par aboutir en retour à de nouvelles unités : « c’est justement ce qu’on essaie de faire quand on peint, oui, on essaie de voir quelque chose qu’on a déjà vu avec un nouveau regard, de voir quelque chose comme si on le voyait pour la première fois, non, pas seulement ça, mais on essaie de voir et de comprendre quelque chose avec un nouveau regard, les deux à la fois pour ainsi dire ».

Dans la conception de Fosse, le personnage et son double sont les signes mêmes de la littérature comme ce qui n’a pas besoin d’explication, ce qui est. Comme Dieu selon le narrateur, comme la peinture, la littérature serait l’unité qui se loge entre les échos, la lumière qui réconcilie avec la douleur : « et je regarde l’image afin de voir les manières et les endroits dans une image où brille la lumière, et c’est toujours dans l’obscurité qu’une image a le plus de lumière, et je pense que c’est sans doute pour cette raison que Dieu gagne en proximité dans le désespoir, dans le noir ». L’autre nom fait de la littérature une présence divine et de la langue un baptême. Il fonctionne comme une prière, un rosaire dans lequel les récitations et les motifs reviennent comme les perles d’un chapelet. À partir de quelques éléments circonscrits, quelques cordes, s’élève une musique aussi infinie qu’une cantate de Bach. Vertigineuse, la septologie constitue un seul instant chargé d’existences, dont se dégage une vibration silencieuse.

Cette note unique n’est jamais interrompue par le moindre point mais maintenue par une infinité de virgules, jusqu’à ce que la notion de phrase se laisse oublier, le style emportant tout sur son passage. Dans ce seul et même corps de texte, on avance comme dans un tableau primitif où, côte à côte, se trouvent différentes versions d’un même personnage. Une temporalité impossible s’instaure, où la progression de la frise serait conjuguée à la circularité de l’identité. Des failles inexplicables et magnifiques se glissent volontairement dans cette prose-cathédrale dont les dimensions, le propos et la construction n’existent que dans et par cet espace qu’est la littérature. L’ensemble dépasse, de peu, l’entendement.

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