L’œil trompé

Virtual, de Felipe Hernández, écrivain-photographe et vidéaste né en 1960 et qui a élu domicile à Majorque, est le livre des leurres et du trompe-l’œil, où, sous les dehors d’un sanglant roman policier, se lit la chronique de l’inquiétante infiltration du réel par le virtuel.


Felipe Hernández, Virtual. Trad. de l’espagnol par Dominique Blanc. Verdier, 506 p., 25 €


Et si ce monde était un jeu virtuel ? Jacob Sénder, le protagoniste de Virtual, le quatrième roman de Felipe Hernández à être (excellemment) traduit en français par Dominique Blanc, tend à le croire : des anomalies de ce qu’il avait cru être sa réalité suscitent chez lui une anxiété grandissante. Il a la sensation de perdre tout contact avec les « aspects les plus formels » du réel. Il ne se réfugie pas précisément dans l’irréel, mais il voit d’un œil différent ce qui se présente chez les autres comme un chaos.

Virtual, de Felipe Hernández : l'œil trompé

Felipe Hernández © Hernández

C’est dans cet univers flottant qu’il évolue, univers où peu à peu tout se joue, non entre l’imaginaire et le fantasme, qu’il juge trop mesquin par rapport à la vie, mais dans cet espace qui se situe entre l’illusion, le mirage holographique et l’hallucination. Déjà enlisé dans les sables mouvants d’une réalité qui se dérobe sans cesse, Jacob devient le héros malgré lui d’une inquiétante histoire, qui va l’entraîner dans un tourbillon où divers dangers le menacent et où il ressemble à un passant piégé par un cortège de faits troublants qui lui font dire que tout n’est qu’éventualité, hypothèse. Il est amené à faire le portrait-robot d’une femme assassinée, dont le visage et les empreintes digitales ont été « effacés » à l’acide. Cette besogne macabre tourne franchement au cauchemar glaçant quand il croit reconnaître en la victime Ariadna, qu’il a connue et aimée deux ans auparavant.

Une inspectrice sceptique, une mystérieuse escort girl, une envoûtante Lilith, un informaticien qui surgit au moment où on ne l’attend pas, un « prophète de la technologie » qui répond au nom d’Abner Gris et n’est pas sans faire penser à Godoy, celui qui tire les ficelles romanesques dans La dette (Verdier, 2003), et au commanditaire du morceau de musique qui, dans La partition (2008), exige du jeune compositeur une obéissance aveugle. Jacob, soumis à ce magnat, est hanté par les élusions, ainsi qu’il nomme ce qui n’est peut-être que les erreurs dans les programmes causées par des virus « écrits par des froids assoiffés de sang réel ».

C’est bien ce qui déconcerte et fascine dans ce roman : le virtuel assoiffé de sang réel. Tout y est à double, triple fond, les personnages apparaissent, disparaissent, prennent des formes différentes. Ariadna est retrouvée en une autre femme, Aurélia nervalienne projetée dans un avenir gouverné par le principe d’indétermination : « La logique veut que chaque décision que nous prenons ait d’infinies possibilités de développement dans le futur et il serait absurde que l’on puisse consulter sur un écran les conséquences du passage à un feu rouge ou du fait de prendre un café. C’est implicite dans le principe d’incertitude de Heisenberg. » Ce principe supposerait qu’on peut voir les conséquences de ses actes dans le futur et qu’en tout il s’agit de jeu, le « jeu de la vie ».

Virtual, de Felipe Hernández : l'œil trompé

Felipe Hernández fait tout voler en éclats, allant à l’encontre de la théorie du « rasoir d’Ockham », ou principe de simplicité, selon lequel il est plus aisé de croire les théories simples que les théories compliquées. Le moins qu’on puisse dire, c’est que sa conception du virtuel est loin d’être d’une simplicité réductrice. Entre répétitions saisissantes, visions maléfiques, mauvais rêves et perturbations dans un monde qui rejette toute normalité, un monde où des signaux d’alerte se multiplient, tout est près de s’effondrer et ne tient que grâce à des leurres. Jacob, qui a eu un accident, trouve dans sa veste un objet étrange qu’il appellera plus tard le non-objet, qu’il est censé rendre à Abner Gris. Comme ce non-objet, les « non-personnages » ne croisent sa route que pour contribuer à accroître son sentiment d’irréalité. Sorti de l’accident, Jacob se retrouve dans une salle de jeux : l’univers dans lequel il pénètre offre une multitude de chimères et d’énigmes indéchiffrables. Même les morts semblent ne pas l’être, au bout du compte Jacob a-t-il vraiment vécu ce qu’il s’imagine avoir traversé ?

Felipe Hernández n’a pas son pareil pour mettre en scène des inconnus pris de vertige, captifs d’une spirale où tout est suspect, le virtuel défiant le réel comme si ce monde, cette salle de jeux, n’avait de sens qu’en se révélant illusoire. Comme si Felipe Hernández, le maître du trompe-l’œil, n’écrivait que pour semer le doute dans l’esprit du lecteur et remettre en question l’art du roman, qui n’est plus une affabulation réussie mais une gageure où le virtuel s’insinue dans le réel.