Lire Kathy Acker aujourd’hui

Sorti sans grand succès en 1984 aux États-Unis, le roman Sang et stupre au lycée de l’écrivaine post-punk et avant-gardiste Kathy Acker (1947-1997) vient de reparaître dans sa traduction française par Claro. Comment lire une œuvre qui a tout fait pour échapper à la critique, alors même qu’elle jouit désormais d’une popularité institutionnalisée ?


Kathy Acker, Sang et stupre au lycée. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Claro. Laurence Viallet, 224 p., 22,50 €


Disons-le d’emblée : rendre compte de l’œuvre de Kathy Acker sans la dénaturer est un exercice délicat. La poétesse et romancière, dont les performances ont marqué les scènes new-yorkaise et londonienne des années 1970-1980, est aujourd’hui adoubée par les médias, étudiée à l’université. D’un côté, elle est célébrée comme une autrice de génie qui a révolutionné l’écriture. De l’autre sont mis en avant sa dimension trash, son féminisme pro-sexe, sa propension à parler de violence et de pornographie sans tabou, toutes choses nourries par une vie sulfureuse. Avec un retour sur son passé de stripteaseuse, ses avortements, son goût pour le tatouage et le body-building, son accoutrement punk, et jusqu’au cancer du sein qu’elle soigna par la médecine alternative et qui l’emporta en 1997, dans une clinique de Tijuana (Mexique).

Sang et stupre au lycée : lire Kathy Acker aujourd’hui

Kathy Acker, à Munich (1996) © D.R.

Sang et stupre au lycée, son livre le plus célèbre, a été élevé au rang de « chef-d’œuvre de la littérature contemporaine ». Son contenu résolument subversif et sa forme éclatée au fil des pages ont été regardés, entre autres, comme une tentative postmoderne de repousser les limites du langage. Y a aussi été relevée une appropriation forte des sources canoniques de l’histoire littéraire au moyen du plagiat, du pastiche et du cut-up cher aux auteurs de la Beat Generation.

Il n’y a rien de faux dans tout cela. Kathy Acker était en effet une lectrice à l’érudition fine, appuyée sur une connaissance solide de la philosophie du langage et de la critique littéraire, qui transparaît dans ses textes. À la lecture de Sang et stupre au lycée, on traverse un vaudeville, une histoire d’inceste racontée sur un ton badin, un lexique de traduction persane, une fable où se croisent monstres et animaux parlants, des « cartes des rêves » de l’autrice, des dessins, des graffitis, des poèmes… Une « fiche de lecture » étaye ses réflexions brutes et intimes à partir de La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne, et l’on découvre un point de vue qui tient du poétique et du politique sans se réduire à l’un ou à l’autre, une confession bouleversante où l’on passe de la tête de l’autrice à celle supposée de l’auteur, où le lien entre hier et aujourd’hui tient dans l’hypocrisie des mœurs. « La société dans laquelle je vis est complètement pourrie. Je ne sais pas quoi faire. Je ne suis qu’une simple personne et je ne suis pas bonne à grand-chose. Je n’ai pas envie de passer toute ma vie en enfer. Si je savais comment cette société a fini par être aussi pourrie, peut-être aurions-nous un moyen de détruire l’enfer. Je crois que c’est ce que pensait Hawthorne. Il a situé son récit à l’époque des premiers puritains : les premiers individus à s’installer sur la rive nord-américaine et à créer la société dans laquelle vivait Hawthorne, la société qui a donné celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui ».

Dans Sang et stupre au lycée, on croise aussi au gré de l’anarchie textuelle des références multiples à des écrivains et poètes français : Ponge (« Je ne trouve pas le monde extérieur stable, à la différence de Francis Ponge »), Mallarmé (« DÉFI MÉPRIS SANG // (pas juste hallucination éparse d’agonie, Mallarmé »), un titre de chapitre renvoie au Voyage au bout de la nuit de Céline… Janey Smith, personnage principal de ce « roman », rejoint même Jean Genet à Tanger pour un voyage narré en forme de scénario de pièce de théâtre.

Quelque chose détonne néanmoins dans l’idée d’une exégèse objective, d’une investigation profonde des sources de l’autrice faisant de Kathy Acker un maillon supplémentaire, riche et subversif, de l’histoire littéraire. En l’inscrivant dans le moule des écrivains reconnus, on perd ce qui fait de Sang et stupre au lycée un objet hors système qui résiste puissamment à l’interprétation, étourdit l’intellect et les sens par la force de sa verve crue et obscène. En outre, son hypertextualité révoque la démarche critique inhérente au jeu des influences : les références y sont données de manière explicite voire outrancière, vidant les ouvrages de leur substance, faisant de leurs auteurs des postiches ridicules.

Sang et stupre au lycée : lire Kathy Acker aujourd’hui

Dans un article publié la même année que Sang et stupre au lycée, Kathy Acker a caractérisé l’écriture comme « une machine à décomposition, c’est-à-dire qui autorise les reconstitutions désormais incontrôlées et incontrôlables de pensées et d’expressions ». Il semble vain dès lors pour parler de son roman de poser ses sources en modèles, puisque l’autrice passe celles-ci à la moulinette du grotesque au gré des tourments de son alter ego féminin, Janey Smith. La violence physique faite à son corps et les insultes dont elle est l’objet jusqu’à sa mort n’ont d’égal que le masochisme qu’elle s’inflige. Elle-même use d’un vocabulaire cru, salace, scatologique. Elle couvre des pages de brouillons de poèmes comme de pensées triviales et bouffonnes telles que « AREUHAREUH MERDEUSE MIAM MERDEMERDE MERDEUSE MOI ». Plutôt que Sade, Bataille ou Burroughs, ses notes rappellent volontiers les inscriptions griffonnées à l’intérieur des toilettes de la fac – dont on se demande comment leurs auteurs ont fomenté leurs chefs-d’œuvre assis sur la cuvette.

Lors de sa sortie aux États-Unis, Sang et stupre au lycée n’eut que peu d’écho, et le New York Times le résuma en quelques lignes lapidaires : « abusive towards women… not so much harrowing as pathetic ». Cela dit pourtant bien la verve insolente de Kathy Acker, car le roman montre en effet le parcours d’une jeune femme violée, martyrisée, et son histoire est effectivement pénible et pathétique, voire insoutenable. Mais la violence qui s’exprime avec vulgarité dans Sang et stupre au lycée (qui d’ailleurs sonne davantage comme un titre de film porno amateur que comme un classique de la littérature) est celle d’un système organisé pour broyer le féminin, sa vie, son corps, sa langue, ne lui laissant pour s’exprimer en son nom que du rejeté, du déchet, de la souillure, de la merde.

En 1997, Acker se confiait sur le dispositif contraint de son énonciation : « I knew this as a child, before I had ever read Plato, Irigaray, Butler. That as a girl, I was outside the world. […] There was no entry for me into language. As a receptacle, as a womb, as Butler argues, I could be entered, but I could not enter, and so I could neither have nor make meaning in the world. I was unspeakable so I ran into languages of others ». C’est donc pour nous dans son irrévérence et son obscénité qu’éclate l’œuvre de Kathy Acker, infiniment déstabilisante et révélatrice des failles grossières de notre société.