Qui suis-je si je suis Noire ?

Avec Le triangle et l’Hexagone, Maboula Soumahoro prend part à une réflexion qui aborde, depuis les années 2000, l’identité à travers le prisme de l’histoire coloniale française, et plus spécifiquement « l’identité noire ». Le titre met en exergue l’interdépendance de l’histoire française hexagonale, c’est-à-dire continentale et européenne, et de l’histoire transatlantique, par l’intermédiaire de cette autre figure géométrique qu’est le triangle représentant les déplacements liés au commerce et à la traite entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques, depuis le XVe siècle.


Maboula Soumahoro, Le triangle et l’Hexagone. Réflexions sur une identité noire. La Découverte, 160 p., 16 €


Dans ces Réflexions sur une identité noire, Maboula Soumahoro souhaite témoigner des effets contemporains de l’ancrage de la race dans les corps. Une race aujourd’hui sans races qui, dans les sociétés postcoloniales du Nord au Sud, continue de déterminer les rapports sociaux, politiques et économiques. De ces histoires au sein de ce que Paul Gilroy nomme l’« Atlantique noir », nait une diaspora noire mettant face à face l’avènement historique de la mondialisation et les épreuves subjectives de dispersion, d’éclatement, d’éloignement, tout comme celles de (re)connexion et de stratégies de résistance.

L’idée de diaspora noire ou africaine, selon qu’on insiste sur la fabrication du sens politique et social de la couleur de peau et du phénotype ou sur l’origine des populations concernées, contient en elle l’histoire de l’asservissement, de l’exploitation, des discriminations mais aussi des révoltes des populations perçues comme noires de l’Afrique et des Amériques. L’identité noire est ainsi inextricablement liée à une expérience de la race dont la notion fait débat aujourd’hui, et à sa légitimité à être un objet d’étude pour les sciences humaines et sociales en France [1].

La race circule de façon polémique dans les débats, non plus à partir d’un caractère biologique et essentialiste des « races humaines », telles qu’elles étaient étudiées au cœur du XIXe siècle avec l’anthropologie raciale, mais en tant que construction sociale, politique et économique. Ce constat de la difficulté à traiter les questions raciales à l’université française est d’autant plus frappant qu’elles sont largement étudiées dans les pays anglo-saxons et notamment aux États-Unis, où Maboula Soumahoro a passé une partie de sa vie.

À partir de ce cadre historico-politique, la particularité de ce livre consiste à se demander ce qu’un récit personnel, une expérience individuellement vécue qui pose la question existentielle « qui suis-je ? », donne à voir du fonctionnement d’un système et d’une histoire collective. Une histoire que Maboula Soumahoro place au centre de sa subjectivité et de sa famille, ivoirienne d’origine, une histoire empreinte de ses allers-retours aux États-Unis et inspirée par le rap français. « Je constitue donc mon objet d’étude », dit-elle. Une « identité noire » qui se réfère à la fois à elle-même et à toutes les personnes qui y sont assignées.

Maboula Soumahoro, Le triangle et l’Hexagone. Réflexions sur une identité noire

Maboula Soumahoro © Patricia Kahn

Maboula Soumahoro défend une conversation entre « la grande et les petites histoires », en faisant interagir l’histoire personnelle de la migration et du voyage avec ce que Jean-Frédéric Schaub a appelé « l’histoire politique de la race » (Seuil, 2015), mais à partir des questions suivantes : « quel est le rapport entre le vécu et la production d’idées ? » ; « à quel moment et dans quelles circonstances le vécu personnel peut-il devenir un objet intellectuel digne d’intérêt scientifique ? ».

Se demander à quelles conditions l’expérience vécue peut être un objet d’analyse scientifique, c’est finalement introduire l’idée d’une subjectivation politique qui met le sujet à l’épreuve des luttes politiques en vue d’un processus d’émancipation. Plus spécifiquement, c’est défendre la capacité de s’affirmer en tant que sujet et revendiquer une identité face à une situation de domination postcoloniale. Cela vient ébranler l’usage de la notion d’identité qui se heurte à son caractère figé, notamment dans les luttes politiques, ce qui contribue à une opposition desdites identités et leur fait perdre toute complexité et toute multiplicité.

Il pourrait être intéressant ici d’explorer les pistes proposées récemment par Norman Ajari (La dignité ou la mort. Éthique et politique de la race, La Découverte, 2019), qui met en avant l’impact de la race sur les vies humaines au-delà du décompte des chiffres de la sociologie des discriminations. « La revendication d’une appartenance raciale n’est pas une affaire d’identité », dit-il, « c’est la compréhension des conséquences présentes d’une histoire de violence, de déshumanisation et d’abrègements de la vie ». C’est en ce sens que la notion d’identité est « embarrassante », selon le mot de Vincent Descombes, également au regard d’une politisation des identités. Maboula Soumahoro défend la production d’une identité noire par l’histoire coloniale et esclavagiste, car elle se concentre sur ce que l’histoire collective fait à la construction identitaire individuelle. L’expérience quotidienne est marquée par l’avènement d’un nouvel ordre sociopolitique qui révèle « les identités noires et blanches, créées simultanément et en opposition maximale ». C’est ce que l’historien Pap Ndiaye formulait en 2008 (La condition noire. Essai sur une minorité française, Calmann-Lévy). Ces ouvrages cherchent à faire émerger un champ d’études encore inexistant en France : les black studies ou encore les racial studies américaines.

Mais ce livre propose de faire un pas de côté face aux normes de l’écriture scientifique, puisque l’auteure utilise le pronom « je » au sens où « le personnel est politique ». Cet entrelacement des genres, de l’intime et du politique s’inscrit dans une approche du travail académique qui n’est plus seulement celle de l’objectivité et de la neutralité scientifique, ou encore de la distance critique, mais est éclairée et incarnée par le récit de soi, par le corps de ce « je » perçu comme noir. En affirmant que « l’universalisme n’existe pas, il est lui-même situé », ce choix d’écriture s’inscrit dans une forme de réflexivité du savoir qui fait référence d’une part à celle des auteurs postcoloniaux dont le récit autobiographique s’entremêle à l’analyse scientifique et, d’autre part, à la « théorie du positionnement » des féministes africaines-américaines (Patricia Hill Collins, bell hooks).

La « charge raciale » qui consiste, de la part des personnes défavorablement racialisées, à s’épuiser à « expliquer, traduire, rendre intelligibles les situations violentes, discriminantes ou racistes » auprès de la classe dominante est d’autant plus pesante que la race et les identités postcoloniales restent des sujets polémiques encore difficiles à nommer, à penser et à discuter dans l’espace français, hexagonal et transatlantique. La silenciation, une expression utilisée récemment par Maboula Soumahoro, désigne un processus par lequel on se dédouane de la question raciale par le silence. Quand elle n’est pas dite, comment se dire soi-même ? Le silence de la langue française sur les événements de l’Histoire fait ainsi écho à l’épreuve du choix de la langue de l’auteure (français, dioula, anglais) et aux nouveaux silences qu’elle peut créer.

Si Le triangle et l’Hexagone permet de questionner les liens intimes et inextricables entre lutte politique et production du savoir, on peut se demander jusqu’à quel point il faut parler de soi pour donner à comprendre la violence exercée sur les corps postcoloniaux. En sortant de la forme académique attendue, le livre de Maboula Soumahoro contribue certes à la compréhension de nos mondes d’aujourd’hui, mais cette mise en partage de la spécificité d’une expérience vécue aurait gagné en force en creusant davantage une analyse plus théorique de la situation décrite. De même, certains titres des parties font référence à des ouvrages, à des citations musicales ou à des faits ; il aurait été pertinent d’explorer plus rigoureusement le sens de ces « circularités oxymoriques » ou encore du « chronotope » évoqués par exemple dans le premier chapitre.

En donnant à penser l’expression d’un récit personnel, Le triangle et l’Hexagone contribue à la compréhension d’une forme de subjectivation politique noire et permet d’ancrer une présence au monde dans l’Histoire, en rendant compte pour la science de l’importance de « la parole des corps », au cœur des discussions sur l’épistémologie des savoirs.


  1. Magali Bessone, Sans distinction de race ? Une analyse critique du concept de race et de ses effets pratiques, Vrin, 2013 ; Sarah Mazouz, Race, Anamosa, 2020.