Passage de frontières

Esquif Poésie (5)

Esquif Poésie a élu pour ce numéro trois livres écrits en français mais publiés en bilingue hors de nos frontières par Claire Malroux, Jean-Paul de Dadelsen et Habib Tengour. En un temps où les interdits sont la règle et le voyage immobile notre seul horizon, la traduction nous autorise des échappées qui nous font reprendre goût aux rencontres et apprécier des œuvres sous un jour différent.


Claire Malroux, Daybreak. New and Selected Poems. Traduction du français et introduction de Marilyn Hacker. Édition bilingue. The New York Review of Books, 208 p., 15,66 €

Claire Malroux, Météo Miroir. Le Bruit du temps, 101 p., 17 €


À ce jeu des frontières et de leur franchissement, Claire Malroux et Marilyn Hacker sont parfaites. Et complices depuis fort longtemps, puisqu’elles sont toutes deux poètes et traductrices.

Daybreak est une anthologie qui présente un ensemble de poèmes déjà parus en France mais traduits ici à l’intention des lecteurs américains. Il nous a paru judicieux d’en faire état, d’abord parce qu’il est nécessaire et bon d’en rappeler les qualités, ensuite parce que ce passage par une maison d’édition étrangère est comme un miroir qui nous est tendu pour mieux lire ou relire ce dont nous aurions dû conserver la mémoire.

Angliciste (elle a vécu de longues années en Angleterre), Claire Malroux, qui s’est faite la passeuse d’Emily Dickinson, Wallace Stevens, Derek Walcott, Elisabeth Bishop, Anne Carson, et plus récemment d’Henri Cole, a publié de la poésie, au Castor Astral et au Bruit du temps, ainsi que des essais, aux éditions Gallimard et José Corti.

Son écriture poétique, plus sensible à la tradition littéraire de langue anglaise qu’aux expérimentations formelles de la poésie française, mélange le vers et la prose avec tant d’élégance et d’harmonie que les frontières entre les genres comme entre les pays paraissent avec elle s’abolir.

Sa poésie, du moins telle qu’elle apparaît dans cette anthologie qui rassemble des poèmes de diverses périodes, est à la fois narrative et flottante, autobiographique et impersonnelle. Claire Malroux y a

« les pieds plantés dans la vie réelle

la tête abandonnée aux vents de l’imaginaire

et de la solitude ».

Esquif Poésie (5) : Claire Malroux, Jean-Paul de Dadelsen, Habib Tengour

Les séquences de A Long-Gone Sun racontent sobrement des scènes de l’enfance, la maison à la fois école et foyer, l’école du village pareille à « une grande nourrice noire », le grenier où on étend le linge et d’où l’on descend le « bébé jambon ».

Si le décor est réaliste, la petite fille est une Alice qui aurait « bu le contenu de la fiole », « de plain-pied avec le vide du ciel » ; un Chaperon rouge qui « s’apprête à franchir le pont », en proie aux terreurs et aux jeux de l’enfance, imaginant que

« les oiseaux

préfèreront le suicide

en se jetant d’un coup contre le ciel ».

La vie s’écoule, monotone : « Nous ne sommes pas pauvres / mais plutôt dépossédés des douceurs de la vie », l’enfant et la sœur mangent peu, souffrent du froid, des engelures, jusqu’à l’arrestation du père. La scène est banale, en ce sens qu’elle ressemble à tant d’autres, et terriblement exceptionnelle, pour celle qui l’a vécue et en a conservé une mémoire aussi entêtante qu’un air de musique répété en boucle.

« Mon père va ouvrir en personne

quand retentit le long coup de sonnette matinal ».

Le dénouement prévisible laisse l’enfant au bord du « précipice sans cesse ouvert par l’histoire ».

Contrairement à cette anthologie, qui reprend des poèmes publiés mais qu’il nous a paru nécessaire de rappeler parce qu’ils sont fondateurs, Météo Miroir, dernier livre paru de Claire Malroux en France, marque clairement la préférence de l’auteure pour une poésie qui prend en compte l’histoire et délaisse en partie le je, à travers deux idées, deux significations du temps : « L’un désigne le climat, où le vent joue un rôle clé », et l’autre, le temps qui passe et que la mémoire nous renvoie.

Mais, comme dans l’ouvrage précédent, la mort, omniprésente, demeure la vedette :

« Au terme de sa marche le promeneur

ne distingue aucun chemin vers aucun monde

sinon, écrit Robert Walser,

« ce chemin unique, dans le sol, dans la tombe” »

Le livre, bien qu’écrit dans un monde encore sans virus, se fait pourtant étrangement l’écho de ce que nous vivons, livrés à

« Un jeu incertain plutôt, entre désir et hasard, repli

et liberté, élan vers le large et affalement de la voile

sur l’absence de traversée

Houle immobile, stérile, sans autre enjeu

que de tester le pouvoir de l’imaginaire »

Le ton est au constat, on ne s’apitoie pas, il est philosophique autant que poétique. Dans un poème éblouissant, inspiré par un vers de Wallace Stevens, « A wide, still Aragonese », le vers prend son départ comme un cheval « luisant de nuit », puis se déploie en fable, où le passé étend sa flaque et où l’auteur, comme le lecteur, ira

« tremper son âme

avant de prendre son élan

incertain si l’attend sur l’autre rive le cavalier qui fut ».

Venons-en à présent à Marilyn Hacker, que l’on a plaisir à citer pour son rôle de passeuse de poètes français qu’elle fait connaître aux États-Unis et en Angleterre ; pour la qualité de ses traductions, si respectueuses de l’original, si imprégnées de lui qu’elles en sont transparentes, cristallines (Blazons, Carcanet Press) ; pour ses essais (Unauthorized Voices, The University of Michigan Press) ; et pour ses livres de poésie (dont je cite les derniers : A Stranger’s Mirror, W.W. Norton & Company ; Tresse d’ail, Apic).

Tout récemment, cette Américaine de Paris a de nouveau choisi de traduire un poète français et de le faire publier par une maison d’édition anglo-américaine. Je dois dire que l’aller-retour m’a paru séduisant et curieux. D’autant plus que le livre est bilingue. Nous pouvons donc doublement nous réapproprier son auteur : en français dans le texte et modulé en langue anglaise.


Jean-Paul de Dadelsen, That Light, All at Once, Selected Poems. Trad. du français par Marilyn Hacker. Yale University Press, 208 p., 29,17 €


Bien qu’il soit présent dans la collection « Poésie/Gallimard », on ne peut pas dire que Jean-Paul de Dadelsen (1913-1957) soit très connu et très lu en France. Sa personnalité ne pouvait que séduire la voyageuse intempérante, la lectrice curieuse des ailleurs et des langues qu’est Marilyn Hacker.

Né d’un père alsacien dont la famille est allemande et suisse, reçu premier à l’agrégation d’allemand, Jean-Paul de Dadelsen rejoint Londres pendant l’Occupation, il y épouse une Anglaise et y revient après la guerre comme journaliste pour Combat et pour Franc-Tireur, puis comme chroniqueur à la BBC. De retour en France, il collabore au Centre européen de la culture.

Son écriture n’est pas sans relation avec celle de sa traductrice : empreinte de réalisme parfois jusqu’à la familiarité, capable de fantaisie et d’humour, elle s’adresse aux lecteurs comme s’il les avait rencontrés dans un bar ou sur le banc d’un square. Ce qui ne l’empêche pas d’emprunter à la Bible, de se montrer parfois savante et ouverte à des sujets politiques comme le destin européen.

« La baleine, dit Jonas, c’est la guerre et son black-out.

[…]

La baleine, c’est la campagne et son enlisement dans la terre et l’épicerie et la main morte et le cul mal lavé et l’argent,

La baleine, c’est la société et ses tabous, et sa vanité, et son ignorance.

[…]

La baleine est toujours plus loin, plus vaste ; croyez-moi, on n’échappe guère, on échappe difficilement

À la baleine,

La baleine est nécessaire. »

Pour ce qui est de Marilyn Hacker, en attendant de lire, non pas, cette fois, une de ses traductions, mais des poèmes récents, on peut patienter avec son très beau livre, Tresse d’ail, publié il y a trois ans par Habib Tengour aux éditions algériennes Apic.

Écrivain, poète, traducteur, sociologue et éditeur vivant entre Paris et l’Algérie, Habib Tengour a eu l’idée, voici quelques années, de créer une collection originale et ambitieuse, « Poèmes du monde », aux éditions Apic, pour faire connaître à ses concitoyens la poésie contemporaine internationale et leur offrir « des recueils de poèmes originaux du monde entier dans leur langue d’écriture et traduits en français. Le choix des textes est le fruit des amitiés et des rencontres avec des poètes traducteurs. Le champ des publications reste largement ouvert à toutes les futures publications », ainsi que l’annonce la quatrième de couverture de chacun des volumes déjà publiés. Parmi les derniers, sortis avant la pandémie, retenons celui de Frédéric-Jacques Temple, Poèmes en archipel, et celui de Charles Bernstein, Pour ainsi dire, traduit par Habib Tengour.


Habib Tengour, Odysséennes/Odissaiche. Traduzione, Postfazione e Cura di Fabio Scotto. Puntoacapo, Altrescritture, Pasturana, 147 p., 15 €


Évoquer un livre écrit en français par un auteur algérien et publié en Italie dans la traduction du poète Fabio Scotto peut paraître déroutant, surtout si, de surcroît, il invite à se perdre, en compagnie non pas d’Ulysse mais de Nausicaa, Calypso et Circé…

Habib Tengour dit avoir fréquenté dans l’enfance à la fois les « Mou’allaqât », poèmes préislamiques arabes, et les figures féminines de l’Odyssée, que symbolisait pour lui Silvana Mangano dans le film Ulysse de Mario Camerini en 1955.

Esquif Poésie (5) : Claire Malroux, Jean-Paul de Dadelsen, Habib Tengour

« L’évocation de toutes ces femmes n’est pas un simple jeu intertextuel – et j’aime jouer », écrit Habib Tengour dans sa préface. « Elle puise sa force dans les blessures d’un vécu individuel et de tout un peuple. Le détour par le mythe installe la distance nécessaire au cheminement cathartique du lecteur (de l’auteur certainement) dans le texte. »

« Je l’ai suivi de mon plein gré

Fuir ce pays misogyne

Retrouver des yeux tendres pour caresser le visage

Dans la rose du matin »

Qui parle ici ? Une héroïne de l’Odyssée ou une femme qu’on veut masquer et empêcher d’aimer ? L’œuvre d’Homère du point de vue des femmes serait une tout autre histoire !