La douleur intime de Mihail Sebastian

Écrivain juif roumain, Mihail Sebastian (1907-1945) est connu pour son bouleversant Journal (1935-1944), traduit par Alain Paruit en 1998 (Stock). Mais c’était aussi un romancier et un dramaturge. Plusieurs de ses textes ont paru ensuite, confirmant son grand talent. Il ne manquait que la traduction de son premier roman, La ville aux acacias, écrit vers ses vingt-trois ans et considéré en Roumanie comme un classique. Le voici et, effectivement, c’est un modèle sur l’apprentissage amoureux, ou sur la vie tout court.


Mihail Sebastian, La ville aux acacias. Trad. du roumain par Florica Courriol. Mercure de France, 212 p., 22 €


La parution dans les années 1990 de ce Journal tenu par un écrivain juif roumain entre les deux guerres, proche de Mircea Eliade et d’Émile Cioran, aux prises avec l’antisémitisme de ses amis défenseurs de la Garde de fer et du régime Antonescu, avait bouleversé, en Roumanie puis en France. On avait été choqué à l’époque par ce qu’il révélait sur l’intelligentsia roumaine, et affligé par le destin d’un artiste dont on ne comprenait pas les relations ambiguës.

Publié en 1935, alors que Mihail Sebastian est déjà reconnu, La ville aux acacias a été rédigé en partie à Paris, entre 1929 et 1931. C’est l’histoire d’adolescents de la bourgeoisie provinciale, qui découvrent leurs désirs et rêvent d’amours. Au centre, une jeune fille de quinze ans, Adriana, et ses camarades d’école. Approches, jeux de séduction, premiers rendez-vous, balades dans les bois, premiers baisers, caresses. Les corps s’éveillent et les joues rougissent.

Un jour, « quelque chose d’inhabituel » inquiète Adriana. Le chapitre s’intitule « Premier sang » et le narrateur nous dit que la jeune fille est étonnée des transformations inattendues de son corps, elle ne rencontre que les silences trop pudiques de sa mère. Une cousine un peu plus âgée l’éclaire : « Tu ne vois donc pas que les acacias ont fleuri ? » (titre du deuxième chapitre). Elle est devenue femme. Débarque le premier amour quand un cousin de passage, âgé de vingt-trois ans, la regarde différemment. Ils flirtent, elle rêve, il promet, le garçon doit retourner à Bucarest (où l’attend une autre femme). Terminé. Le chapitre s’intitule « Paul et Virginie » !

La ville aux acacias : le premier roman de Mihail Sebastian enfin traduit

La romance se répète avec d’autres, telle une loi de la nature. On suit, sur une année ou deux, différents personnages, des garçons et des filles qui forment une petite bande, ou plutôt une communauté repliée sur elle-même, loin des soucis du monde – au cours de ces années, les fascismes prolifèrent en Europe, particulièrement en Roumanie. Ils sont occupés à la découverte d’eux-mêmes, isolés. « Tout le temps qu’avait duré leur isolement, rien de ce qui se passait ne leur semblait intéressant, tout leur était étranger. »

Outre un tableau ironique de la province bourgeoise (sans paysans ni minorités), Mihail Sebastian relate les bonheurs et les déboires d’Adriana, en adoptant une écriture délicate et suggestive, où se reconnaissent parfois ses goûts de lecteur (il lisait Stendhal et Proust directement en français), et une manière, une écriture singulière, qui resplendiront plus tard dans ce qui sera son dernier et plus beau roman, L’accident (1940), traduit par Alain Paruit (Mercure de France, 2002). Qui a lu le Journal ou L’accident reconnaît aussitôt dans La ville aux acacias cette voix si attachante, que rend à merveille, et avec subtilité, la traductrice, Florica Courriol. En transcendant par le style une intrigue d’apparence frivole, Mihail Sebastian parvient à transmettre des sentiments qu’il partage avec ses personnages.

Ainsi, Gélou, le deuxième amoureux d’Adriana, qui, en sortant de chez elle, tombe sur un intrus : « il aurait préféré être seul, poursuivre son rêve ébauché, garder présent le parfum de la chambre dont il venait de sortir ». Ou bien les émotions de la jeune fille, qui varient selon la saison : « Le printemps arriva, chargé de bien d’autres tristesses. En changeant de saison, elle retrouva une ancienne mélancolie, de vagues désirs anciens, des plaisirs incertains. Ses yeux s’embuaient sans motif apparent, ses paupières s’alourdissaient d’une mystérieuse torpeur, ses seins frissonnaient sous le tissu des robes. Elle attendait, sans savoir quoi. » En fait, « elle attendait du temps qu’il résolve de lui-même les difficultés du commencement ». Évidemment, il en fut tout autrement.

Mais on sent également, à mesure que la lecture avance, combien l’auteur est habité par des expériences personnelles, sans doute sa propre adolescence, qui se reflète dans le comportement d’Adriana face aux hommes qui comptent pour elle – celui qu’elle quitte, celui qui l’épouse – et qui ne sont pas ceux auxquels on s’attend. À plusieurs reprises, lorsqu’il peine à écrire une pièce de théâtre ou le roman en cours, Sebastian signale dans son Journal les liens entre ces difficultés et ce qu’il vit ou a vécu. On le voit plus nettement pour ce premier livre quand, à des moments significatifs, l’amour et la mort, ou la possession et la perte, se mêlent.

La ville aux acacias : le premier roman de Mihail Sebastian enfin traduit

L’écrivain roumain Mihail Sebastian, à Paris © D. R.

Pierre Pachet, qui avait été « séduit » par ces liens entre le Journal et L’accident, a analysé, lors d’un séminaire mémorable de 2009, « la façon dont l’écriture délivre [Sebastian] de ses angoisses personnelles ». Il y voyait un moyen de mieux comprendre « la position de quelqu’un si sensible, si vulnérable et en même temps si éloigné de lui-même ». Il « ne refuse pas son identité juive mais s’en tient à distance ». Pour Pachet, cette « indifférence » contient une « douleur intime » difficile à découvrir. Les textes l’abordent de biais ou par allusions. Or, les expériences de deux personnages masculins de La ville aux acacias la suggèrent plus clairement que les autres ouvrages de Sebastian.

Les nuits d’amour avec Gélou sont abordées du point de vue de la jeune fille qui « plonge dans la passion comme dans un sommeil ». Et puis, quand l’homme se lève et la contemple, Adriana le sent distant : « Elle aurait voulu le savoir plongé dans la passion comme dans une mer ; que l’eau palpite lourdement à ses oreilles, que ses yeux se ferment, que les mouvements de son corps soient instinctifs, désespérés, inconscients. Mais à l’aube, lorsque commençait à luire à la fenêtre une matinée sale d’hiver, il tournait son regard vers cet œil de lumière et Adriana sentait qu’avec la nuit s’en allait le miracle de la passion, que dans ses bras elle ne gardait plus qu’un prisonnier, pas un amour. » Elle le quitte subitement, pour toujours, avec ce seul mot : « Ne m’écris pas. » L’homme est blessé, ne comprend pas, puis se réfugie dans l’indifférence. Sebastian a-t-il vécu une expérience analogue ? Ressent-il la même douleur ? On pense par exemple à un premier amour déçu, à l’âge de dix-sept ans, décrit comme une humiliation dans le Journal.

L’autre garçon a seulement convoité Adriana. Il s’appelle Boutsa, il est « différent », en marge du groupe et, petit à petit, ses intentions une fois pressenties, il est écarté par les autres. L’auteur ne dit pas qu’il est juif, ne le suggère même pas. Mais il décrit une succession de petits éloignements que Mihail Sebastian connait bien comme juif, dont il rend compte méticuleusement dans son Journal quand il voit ses amis antisémites prendre leurs distances. Il se souvient d’ailleurs de sa grande émotion lorsqu’il rédigeait ces pages, une nuit dans un hôtel à Paris, en 1930. Boutsa « sentait qu’il se passait quelque chose qui se dressait entre eux et lui ». Il était écarté. « L’isolement de ses amis n’était pas visible : l’entrée semblait ne pas être fermée. Mais s’il tentait de la franchir, ses pas habitués à frapper le pavé s’enlisaient comme dans du feutre. C’était la première fois de sa vie que Boutsa constatait que des choses pouvaient n’être pas à portée de sa main. »

La douleur intime vient-elle de tels rejets ? Ce roman si agréable à lire, que l’on prend pour se détendre (ou rêver de belles amours !), pourrait en cacher un autre, celui de ces jeunes gens subissant un double rejet. Car, toute sa vie, Mihail Sebastian les a vécus comme un destin et il a tenté d’en sortir par la littérature.

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