Le roman d’Ekaterinbourg

Alexeï Salnikov, établi à Ekaterinbourg, dans la région de l’Oural, est né en 1978 en Estonie soviétique. Son éditeur français précise qu’il a travaillé tour à tour comme opérateur de chaufferie, mécanicien, gardien, plombier, journaliste et traducteur, tout en publiant dans diverses revues poétiques. Il a aussi écrit un roman, Les Pétrov, la grippe, etc., dont l’écriture séduit par son audace, son sens de l’absurde, son goût du détail.


Alexeï Salnikov, Les Petrov, la grippe, etc. Trad. du russe par Véronique Patte. Éditions des Syrtes, 305 p., 22 €


En ces temps d’objets littéraires aseptisés et formatés, c’est avec un plaisir certain que l’on découvre un livre dont la construction et l’écriture n’ont jamais rien de lisse, un livre qui, comme dirait Flaubert, se tient de lui-même par la force interne de son style. L’intrigue du roman d’Alexeï Salnikov tient en quelques mots : dans une ville de l’Oural, quelques jours de la vie de Petrov, garagiste et auteur de bande dessinée amateur, de Petrova, son ex-femme, et de Petrov Junior, leur fils, alors que la fête du Nouvel An approche et que la grippe se propage d’un membre de la famille à l’autre.

Quelques chapitres d’anamnèse font resurgir un souvenir de la petite enfance de Petrov (âgé de quatre ans, il saisit lors d’un spectacle de Nouvel An la main de la demoiselle des neiges, Snegourotchka) ou la figure de Sergueï, ami de jeunesse et écrivain raté soucieux de régler les détails de son suicide. Dans cet univers de la banalité, les chapitres consacrés à Petrova viennent corser les choses, car elle s’avère être une personnalité schizoïde aux pulsions meurtrières, que la vue de la moindre goutte de sang plonge dans des états de violente excitation.

L’ange du bizarre ne cesse d’habiter la prose d’Alexeï Salnikov, et le style vif et cocasse du roman est habilement rendu par la traduction de Véronique Patte. Le roman abonde en saillies absurdes. C’est tout droit des textes d’un Daniil Harms que semblent surgir ces deux vieillards qui se disputent dans le trolleybus malgré des points de vue politiques parfaitement identiques, disparaissant « sans être parvenus à élucider la question de savoir si la vie était plus douce sous Brejnev ou alors sous Brejnev ».

Face au masochisme complaisant du journal intime de son ami Sergueï, l’écrivain raté, Petrov observe que « la définition du processus de création littéraire vu par Sergueï était aussi triste, pitoyable et morne que Goethe dans les journaux d’Eckermann, qu’Eckermann vu par Eckermann, et que le destin d’Eckermann ». La narration sait se faire excessive, et l’évocation du contenu d’une boîte à pharmacie ou la description d’une décharge peuvent prendre chez Alexeï Salnikov des proportions hors normes.

Les Petrov, la grippe, etc, d'Alexeï Salnikov : le roman d’Ekaterinbourg

Ekaterinbourg © Tatiana Efrussi

L’écriture tire aussi sa force des associations d’idées des personnages : parmi les flashes qui assaillent l’instable Petrova, on retient celui où, ayant blessé accidentellement son fils en découpant un oignon, elle entrevoit soudain, à l’échelle microscopique, « les cinq couches de l’épiderme de son fils, de la couche cornée à la couche basale », ainsi que les minuscules vaisseaux sanguins endommagés.

Quelques motifs récurrents donnent une cohésion à la mosaïque composée par les neuf chapitres. La mort, qui affirme sa présence dès le premier (c’est à bord d’un corbillard que Petrov rejoint par le plus grand des hasards un ami amateur de vodka), ou l’esprit d’enfance, qui imprègne tout le roman – le chapitre restituant la perception du monde du petit Petrov à quatre ans est une vraie réussite. Ne cessent de revenir aussi au cours de la narration les petits incidents étranges d’une vie urbaine souvent hostile, dans un roman qui évolue loin des parages littérairement trop fréquentés de Pétersbourg ou de Moscou, à Ekaterinbourg, la ville des prodigieuses usines soviétiques d’Ouralmach et de la cathédrale qui commémore l’assassinat de la famille impériale (et qui laisse Petrov totalement indifférent).

Au cours du livre, le antihéros qu’est Petrov aura accompli une certaine trajectoire. Petit-fils d’un orphelin de la guerre civile, il porte un nom choisi pour lui par un employé de l’orphelinat qui « ne débordait pas d’imagination ». Une illumination l’envahit dans l’avant-dernier chapitre : « Petrov s’était toujours pris pour un personnage principal, et soudain il lui apparaissait qu’il n’était qu’un personnage d’une ramification au sein d’une immense narration. Petrov ne parvenait pas à se débarrasser du sentiment d’être secondaire ».

Mais comment le roman a-t-il été reçu en Russie ? se demande-t-on en refermant le livre. Après avoir été dans un premier temps disponible en libre accès sur Internet, Les Petrov a été édité en version papier et a rencontré un franc succès en Russie. Le metteur en scène Kirill Serebrennikov en a tiré récemment une adaptation cinématographique dont il a écrit lui-même le scénario. Les critiques littéraires russes, eux, se sont divisés entre ceux qui saluaient le talent littéraire de Salnikov et ceux qui dénonçaient ses écarts par rapport à la norme linguistique ou le caractère ténu de l’intrigue romanesque.

Tout cela n’a pas empêché le roman d’Alexeï Salnikov de remporter plusieurs prix littéraires importants. Son livre suivant, publié en Russie en 2019, a fait du bruit lui aussi : il évoque un monde où les poèmes sont utilisés comme drogues, avec tout un panel de propriétés psychédéliques.

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