L’assassinat d’un journaliste

En 2018, le meurtre d’un journaliste et de sa compagne avait provoqué une crise politique sans précédent en Slovaquie. Manifestations, démissions et purges dans la police et les tribunaux, élection à la présidence de la République d’une militante anticorruption. Des liens entre le pouvoir politique, des oligarques véreux et une mafia italienne ont été avérés. Un vrai roman policier… Dans Le bal des porcs, l’écrivain et journaliste Arpád Soltész le raconte à sa manière, crue, en rattrapant la réalité dans une fresque magistrale. Un roman qui montre l’envers de la Slovaquie d’aujourd’hui. Son livre fut immédiatement un bestseller, suivi d’un film plébiscité par le public.


Arpád Soltész, Le bal des porcs. Trad. du slovaque par Barbora Faure. Agullo, 394 p., 22 €


Ça se passe dans un « Joli Petit Pays sous la Minuscule Chaîne de Hautes Montagnes ».  Soltész aime affubler ses personnages de sobriquets – Doudou, Faucheux, Casse-Dalle, Président, le Chauve, le Yeti, Marron, le Vieux, Boulier, Gargotier, etc. – au point que le lecteur s’y perd quelquefois. C’est sans importance car l’écrivain cherche justement à l’engloutir dans un monde confus, brumeux, plein de secrets à triple fond, de retournements inattendus, un monde de crimes, de drogue, de sexe tarifé, de malfrats en tous genres. Pas de psychologie, des comportements ; pas de suspense, la logique implacable des intérêts et des pseudo codes de l’honneur.

Confrère de Ján Kuciak, le jeune journaliste abattu sur le pas de sa porte, Arpád Soltész est une des grandes figures du journalisme d’investigation en Slovaquie. Il a fondé et préside le Centre slovaque pour l’investigation journalistique qui porte le nom de Kuciak. Quand il veut informer, prouver ou dénoncer, Soltész rédige des articles précis et inattaquables en justice. Il est réputé pour le sérieux de son travail sur le crime organisé. Avec ce roman, il suit une autre voie. Son ironie le situe d’emblée dans l’atmosphère médiatique de son pays, il se présente en « prostitué de journaleux » qui « affabule comme un mécréant ». L’écriture vive, sans digressions inutiles, et les détails révélateurs ne mettent pas en scène une enquête, plutôt des scènes de genre. Soltész reconstitue avec un réalisme effrayant les rapports de force, les parlers et les motivations des tristes individus qui évoluent dans ce monde glauque.

Le bal des porcs, d'Arpád Soltész : l'assassinat d'un journaliste

L’écrivain slovaque Arpad Soltèsz © Daniel Arthur Michalica

Les situations reprennent des figures classiques du polar. Ainsi du chantage : un malin piège un important dans une situation délicate et le fait chanter. « Il le tient par les couilles. » Dans ce Joli Petit Pays, ça devient une industrie, l’acte fondateur d’un système. Le maître-chanteur a blanchi de l’argent dans l’aménagement d’un orphelinat pour jeunes filles en difficulté, adolescentes pauvres, déprimées, violentées par leur père, et il leur promet une belle éducation. Parfois, des mères ont économisé pendant des années pour sauver leur fille de la débauche ou de la misère. Pour suivre une « thérapie ». La Directrice est sévère, mais apparemment ouverte. L’orphelinat invite quelques-unes de ses pensionnaires à des soirées amicales avec des notables, leur offre de jolies robes, et leur promet de belles rencontres. Elles se retrouvent dans une chambre, droguées et violées toute la nuit, voire torturées selon les goûts du client, sous les caméras cachées du maître-chanteur. Elles se réveillent meurtries, couvertes de bleus, de morsures, de brûlures sur les seins, le ventre, les cuisses, sans trop savoir ce qui leur est arrivé. « Ça va cicatriser. Ça ne laissera pas de marques, n’aie pas peur. Deux semaines, et tout sera rentré dans l’ordre », dit la Directrice à l’une d’elles, « en lui tapotant l’épaule avant de partir ». Certaines se révoltent, s’évadent. Rattrapées, elles sont exécutées, enterrées dans la forêt. Personne ne sait où elles sont. La police et les juges concluent rapidement à une fugue à l’étranger.

L’orphelinat et le club, installés dans les années 1990, tournaient à plein, compromettant des dizaines de responsables d’un pays que l’effondrement économique et la disparition des règles avaient transformé en une jungle impitoyable. Le maître-chanteur, un certain Wagner, entouré de ministres, de juges et d’avocats, ou autres chefs de police, qu’il tient par les couilles, s’est fait une spécialité de récupérer à bon prix des entreprises privatisables. Il excelle dans l’art d’y placer un « cheval blanc », c’est-à-dire un homme de paille, souvent des brutes, voire des tueurs, en s’appuyant sur de nombreux avis officiels ou jugements bidon. Quand le patron légitime se rebiffe, ça tourne mal. Ainsi, celui d’un grand conglomérat qui a investi sa fortune personnelle et obtenu des aides européennes pour sauver l’emploi et sa région. Wagner envoie Casse-Dalle, un homme de main qui se goinfre des sandwichs jambon-beurre préparés par sa femme. Après une négociation ratée, il raccompagne le patron en voiture, et les voilà dans une forêt : Casse-Dalle bouffe, l’autre creuse une fosse avant d’être abattu. Il passe pour disparu, le brave chauffeur dit l’avoir déposé devant chez lui, et immédiatement le maître-chanteur place son homme au conseil d’administration de l’entreprise, menace la veuve qui est expropriée…

Soltész multiplie ce genre de récits. Chacun, introduit par un long titre comme dans les romans d’aventures, dessine le portrait accablant d’une dégénérescence qui prit le nom de transition vers la démocratie. Et, protégé par des preuves irréfutables, l’auteur se concentre sur les actes, les méthodes, les mensonges et l’incrédulité des victimes. Les sobriquets des personnages sont transparents pour le lecteur slovaque, et immédiatement traduits dans la presse pour ceux qui ne comprendraient pas. On découvre comment ce Wagner (Marián Kočner, aujourd’hui en prison) a bâti un empire au fil des années 1990-2000. D’abord dans l’ombre du « Vieux » (Vladimír Mečiar, le national populiste qui a sorti la Slovaquie de la Tchécoslovaquie en 1992 et qui gouvernait en s’appuyant sur une corruption classique : oligarques, juges corrompus ou « tenus », hommes de l’ancienne police politique communiste). Puis, suite à des règlements de comptes, le gang s’est dispersé (laissant beaucoup de cadavres) et a précipité la chute de Mečiar – « et avec lui de la barricade qui séparait les bons des méchants ». Le maître-chanteur sembla prendre du recul, se reconvertir dans des affaires « propres » (l’immobilier, par exemple, ou une usine de panneaux solaires), tout en cultivant ses amitiés et ses bonnes œuvres à l’orphelinat. « On ne peut rien prouver contre lui », remarque un vieux journaliste. En fait, plus discrètement, selon des méthodes toujours aussi violentes, il consolidait ses positions. Son chiffre d’affaires avait pris du volume, ses intérêts s’étaient diversifiés (drogue et ventes d’armes), et ses réseaux s’étaient liés à une mafia sicilienne. Il a construit un État dans l’État, faisant et défaisant les gouvernements au mieux de ses intérêts, tenant notamment le social-démocrate Robert Fico, chef du gouvernement de 2012 à 2018.

C’est le travail solitaire d’un jeune journaliste, Ján Kuciak, capable d’analyser les bilans et les écritures comptables de ces affaires, accessibles sur internet, qui a pu établir la réalité de cette fortune et de ses sources. La veille de son assassinat, Kuciak préparait la publication de son enquête, sous forme d’un feuilleton dans un quotidien en ligne. Il l’avait résumée à la rédactrice en chef : « La ligne directrice est la mafia italienne et ses marchés chez nous. Nous aurons un article séparé sur le détournement des dotations agricoles, un sur les centrales solaires, le marché des armes, le blanchiment d’argent et les connexions avec le gouvernement. Et un sur cette branche de la mafia en Italie pour expliquer qui ils sont et comment ils fonctionnent ». Quand Wagner a lu ces articles avant leur livraison (car « pêchés » dans l’ordinateur de Kuciak), il s’y reconnut et réagit comme d’habitude, sûr de lui : « Personne ne s’en prendra à moi. Tous ceux qui le pourraient ont les burnes prises dans un étau. Et les autres vont chier dans leur froc. Une fois ce débile crevé, il ne restera personne qui se permette de s’en prendre à moi. » Il se trompait.


Cet article a été publié sur Mediapart.

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