Vagabonds sur la route

Une seule phrase de cinquante-trois pages pour raconter une rencontre dans un désert : Le soufi de Marc Graciano est dépouillé jusqu’à l’essentiel. Mais quelques lignes suffisent pour qu’on se trouve pris par la force d’évocation d’une écriture qui s’attache aux gestes, à la nature, aux objets, aux matières, pour transmettre des émotions aussi pudiques que profondes.


Marc Graciano, Le soufi. Le Cadran ligné, 64 p., 14 €


À une époque non précisée, un « gyrovague » perdu dans un désert rencontre un petit homme habillé d’une « grossière robe de laine grise ». Le terme désignant à l’origine un « homme vêtu de laine », on en déduit que ce petit personnage est le soufi du titre. Mais on n’en apprendra guère plus sur lui, sinon qu’il vit seul dans une cabane située au sein d’un « haut pays » de forêt bleue et de rivière transparente, rappelant ceux des autres livres de Marc Graciano. Le gyrovague reste tout aussi énigmatique : vêtu d’une « chainse », c’est-à-dire d’un long vêtement en lin ou en chanvre, il ne possède rien d’autre, même pas de l’eau. Est-il vraiment moine, ou seulement errant ? On ne le saura pas. On peut seulement remarquer que, si les dénominations sont à prendre dans leur sens le plus fréquent, un mystique musulman ambulant secourt son équivalent chrétien.

La narration reste fidèle à son principe : le lexique est d’une précision extrême, comme les descriptions et les relations de gestes enchaînés pour accomplir les actes les plus simples de la vie courante – établir le contact avec un inconnu, trouver de l’eau, préparer un repas – mais il n’y a aucune explication. De ce mélange d’acuité et de mystère naît la puissance poétique d’un texte où la description hyper-réaliste d’un vagabond « crasseu[x] » devient épique à force de précision et d’accumulations.

La peau du petit homme est « couverte de stries grises », ses cheveux « comme de longues bourres qui descendaient jusqu’aux pieds », « chaque mollet porteur de grosses varices qui sinuaient sur son galbe », la corne des pieds « comme une coque englobant toute la plante et les doigts » ; mais le gyrovague souligne la chaleur et la douceur de cet être de hasard, qui ne cesse de prendre soin de lui, physiquement, le nourrissant et le soignant, mais aussi symboliquement, lui apportant le repos par sa musique et l’aidant à se confronter à la mort.

Le soufi, de Marc Graciano : vagabonds sur la route

Marc Graciano © Jean-Luc Bertini

L’attention portée aux choses ou aux paysages n’est pas moindre que celle accordée aux êtres. Tous sont décrits comme les découvre le gyrovague. Ainsi d’une courge « monstrueuse » que le petit homme sort de son bissac et qui reste fabuleuse pendant presque toute sa description, jusqu’à ce que sa fonction apparaisse enfin. Les mots rares et anciens, les objets inconnus du lecteur, nous plongent dans un espace-temps propre aux deux personnages. Un cadre atemporel, où le réalisme devient magique.

Comme chaque chapitre d’Une forêt profonde et bleue et d’Au pays de la fille électrique, comme Le Sacret tout entier, Le soufi n’est constitué que d’une seule phrase, portée par l’enchaînement des « et ». Ce choix correspond au rythme même d’un récit, puisque le narrateur ne fait que rapporter ce que raconte le gyrovague – le texte est scandé par l’incise « dit le gyrovague » –, mais aussi certainement à la volonté de ne pas rompre la continuité des gestes ou des lieux ; à une conception du sens se construisant, non dans une succession d’événements, mais sur une durée, un temps long.

Presque tous les livres de Marc Graciano s’inscrivent dans le dépouillement du voyage, et tous dans le temps de la rencontre, sur laquelle se concentre jusqu’à l’épure Le soufi. Des rencontres toujours de l’ordre de l’aide, de l’apaisement, du soin au sens fort. Dans Liberté dans la montagne, le vieux prend soin de la petite, comme Celle-qui-connaît-les-herbes du garçon dans Enfant-pluie. Le mège – personnage proche du soufi – soigne la fille dans Une forêt profonde et bleue, de même que le garçon guérit un faucon dans Le Sacret. La jeune femme d’Embrasse l’ours et porte-le dans la montagne protège l’animal qui a partagé son enfance. Même la fille électrique, si seule, trouve une sorte de mentor éphémère en la personne d’un vieux gitan. Cependant, Marc Graciano signifie que les bénéfices qu’apporte à des êtres blessés une rencontre généreuse relèvent, au moins pour une part, de l’implicite. La grande humanité du soufi transparaît dans ses gestes, ses actes, ses sourires. Mais le gyrovague ne dit jamais ce qu’il en a retiré.

Dans la nature aussi, c’est au lecteur d’interpréter les descriptions, par exemple celle de « grands brochets à l’affût » aux « corps immenses » immobiles dans des herbiers. On pense alors aux poissons évoqués par Cormac McCarthy, « mythiques esturgeons au corps pentagonal corné » dans Suttree, ou truites dans les dernières lignes de La route.

Lire Le soufi, c’est suivre une écriture poétique au tempo sereinement hypnotique – comme la musique jouée par le petit homme ou comme sa marche apparemment divagante – dans une temporalité immémoriale, celle d’une voix qui saisit par les images qu’elle fait naître et par son rythme. Rythme du mouvement, de ce qui n’est pas fixé, de la mobilité de la marge.

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